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23 novembre 2025

Principles of Geometry : « ça fait 20 ans qu’on débute »

Rapidement qualifié de « Boards of Canada français » à ses débuts, Principles of Geometry a non seulement réussi à dépasser son homologue écossais en longévité, mais il a aussi su insuffler du romantisme dans les circuits d’un genre musical parfois plus futuriste que vraiment humain. Vingt ans après sa signature chez Tigersushi, le duo lillois fait son droit d’inventaire en éditant pour la première fois son premier disque éponyme en vinyle. Pour boucler la boucle ou pour préparer un nouvel envol ? On fait le point en téléconsultation avec Guillaume Grosso, co-pilote de ce vaisseau très spécial.


Sortir votre premier album « Principles of Geometry » pour la première fois en vinyle, 20 ans après sa sortie, cela oblige forcément à un retour en arrière. quel regard portez-vous sur ces 20 premières années ?

Guillaume Grosso : Sémantiquement, j’aime beaucoup la finalité de ta question. En somme, l’idée des vingt premières années, plutôt que celle des 20 dernières. Finalement, cela fait 20 ans qu’on débute, 20 ans qu’on commence, une sorte de recherche, celle d’un aboutissement, c’est une quête cathartique, c’est finalement très personnel. L’aspect positif c’est de ne pas avoir trouvé, donc de ne pas être arrivé au bout, donc à la fin.

Cet album a été spontané (les 8 titres qui composent l’album sont les 8 uniques titres que nous avions composé ensemble à l’époque), c’est le début de l’écriture de notre langage commun, à une époque – assez courte – où nous ne pensions égoïstement qu’à la musique, le reste n’existait pas trop et ça a été particulièrement fondateur dans notre façon d’aborder cet art très subjectif et très personnel, et cela continue encore. Plus simplement, même si avec l’âge nous avons un regard plus mature, nous gardons cette naïveté toute pré-adolescente lorsqu’il s’agit de faire de la musique, en pensant qu’on va changer les choses en composant, alors qu’on essaye peut-être simplement d’aller chercher des choses en nous, et d’emmener quelques personnes avec.
Le passé ne reviens jamais tel quel, il est reconfiguré par ce que nous sommes devenus. On ne porte pas nécessairement un regard nostalgique sur ces vingt années. On a finalement surtout l’impression d’avoir suivi une ligne qui n’était pas droite, mais géométrique.

Vous êtes-vous fait cette réflexion que le courant électronique nostalgique-futuriste dans lequel vous vous êtes inscrits depuis le début semblait au départ antinomique avec l’idée d’un retour en arrière ? Dit plus simplement parce que je bosse pas à la section philosophie des Inrocks, vous avez co-inventé la musique du futur et voilà que maintenant on en parle au passé. Etonnant, non ? 

Guillaume Grosso : C’est vrai qu’on nous a souvent rangés du côté d’une esthétique « futuriste », mais pour nous, dès ce premier album, la question du futur ou du passé n’a jamais vraiment été prépondérante.
A une seule différence : notre idée était d’imaginer une musique intense visuellement, avec des stimuli sonores évocateurs, et donc de faire appel à notre mémoire par souci d’intensité de résultat…. appeler des éléments sonores – ou plus simplement du matériel sonore – qui nous évoquent des images, des souvenirs et donc des réminiscences pour le simple but de créer une charge émotionnelle, un climax.

« La notion de « passé du futur » nous amusait beaucoup. Une chose qui n’existe pas, mais qui reste très évocatrice ».

On a toujours vue notre musique en ce sens. Une sorte de dimension distordue. Avec son signifiant, et son signifié. Un message en filigrane d’une partition. Mais bon, c’est vrai qu’on a fait appel à une mémoire où la nostalgie devient une forme d’anticipation, une certaine idée du futur. Et la mémoire mon cher Bester, c’est la fixation du temps. Le passé n’existe plus, le futur n’existe pas, et le présent s’écoule. Comme dirait l’autre, sorti d’un concept de battement mathématique, le temps n’existe pas, seule compte la durée. On a juste essayé de capter un endroit ou le temps se troue un peu, où la nostalgie devient une forme d’anticipation. C’est peut être pour cela, qu’à posteriori, que la notion de « passé du futur » nous amusait beaucoup. Une chose qui n’existe pas, mais qui reste très évocatrice.

En se remettant dans le contexte de l’époque, quel accueil fut réservé à ce disque ?

Guillaume Grosso : L’accueil fut étonnamment très bienveillant. C’était tout de même une autre époque (vieille personne speaking). Il y avait une émulation post French Touch , où finalement la presse ne rechignait pas à écouter de la musique électronique, malgré les formules « glitch » et « click n cut », peut-être avaient-ils peur de rater quelque chose. Les auditeurs ont été très réceptifs, en tous les cas c’est ce que l’on constate aujourd’hui avec les message « madeleine de Proust » que nous recevons depuis la sortie du vinyle.

« Lorsque qu’un groupe – même très confidentiel – est touché parce que nous faisons, ça lui donne une existence. »

En fait, on avait – et on a toujours – l’impression que notre musique n’a aucun impact sur qui que ce soit, et on est touchés de se rendre compte que ce ne soit pas le cas de temps en temps. Mais avant tout, on compose la musique qu’on souhaite écouter, c’est très égoïste de dire ça , mais c’est le cas à 100%. Alors lorsque qu’un groupe – même très confidentiel – est touché parce que nous faisons, ça lui donne une existence, et finalement une raison d’être plus universelle.

Votre souvenir de votre première rencontre avec Joakim, patron de Tigersushi, votre label depuis les débuts ?

Guillaume Grosso : On est allés rencontré Joakim peut-être deux heures après Sinclair qui était le directeur artistique de l’époque chez Record Makers. C’étaient les deux seuls labels qui nous avaient rappelé sur Paris à l’époque; bien que nous étions allés glisser sous la porte de l’appartement du patron de Gooom disques (JP Talaga) notre démo en se faisant aider par le tenancier du café tabac du rez-de-chaussée qui avait bien voulu nous ouvrir la porte.

Avec le souvenir, Record Makers  c’était l’idée que nous nous faisions d’un label, dans le sens ou tout y était. C’est peut être cela qui nous a (trop) impressionné. Nous n’étions pas encore prêts à l’époque avec l’idée d’être stratèges avec notre musique. Joakim c’était toute autre chose, à l’époque il travaillait en duo avec Charles, rue d’aboukir, leur bureau ressemblait plus à un bureau d’étudiants exclusivement réservé à des célibataires. Malgré son laconisme, on a ressenti tout de suite un véritable optimisme chez lui, et une vraie envie d’en écouter plus pour sortir un album, en nous faisant comprendre que ce qu’on déciderait serait la bonne solution. Peut-être que cela nous a servi pour ne jamais être à la mode, et donc jamais démodé.

Principles Of Geometry: albums, songs, concerts | Deezer

Aussi électronique soit votre musique, il y a toujours eu un lien entre POG et la nature. C’est frappant dès la pochette de ce premier album, jusqu’aux sons d’oiseaux sur Arp Center en passant par les pochettes de Lazare, Burn The Land, etc. Alors qu’on est en plein délire IA façon « grand remplacement de l’humanité par des robots », le son de POG, dès le début, n’a-t-il pas à l’inverse chercher à exprimer votre besoin de connexion au réel, au vrai ?

Guillaume Grosso : Notre but a toujours été de générer une émotion, une musique à écouter en s’écoutant soi même. Ce qui pourrait s’apparenter à un genre d’exercice de BO. Cela devient un support. Et dans cette recherche d’émotion, on a jamais mis en opposition la nature et la machine, bien au contraire. Parce que nous aimons la nature, et qu’elle a une force évocatrice insurpassable pour nous. La nature est la matrice. Et, d’un point de vue pratique, l’iconographie de la nature et de sa présence permet aussi d’avoir une lecture plus dirigée de la musique, on suggère l’image pour aussi s’éviter l’écueil du tout électronique, monolithique, qui pour nous ferait abstraction de l’émotion, et donc du romantisme. En résumé, c’est juste une façon de suggérer que la musique électronique peut être un territoire profondément humain.

« Notre erreur a été de croire que les gens allaient écouter de la musique dans les années 2000 comme ils pouvaient écouter du Pink Floyd dans les années 70 ».

Dès ce premier album, il y a un son POG qu’on retrouve en filigrane sur chacun de vos disques qui ont suivi. Quels claviers ou machines avez-vous conservé de cette époque par la suite ? Quel est le modèle a été la révélation du son POG ?

Guillaume Grosso : Étonnamment peu de choses, à l’époque nous n’avions pas de studio, on nous en prêtait un Avenue de Villiers le weekend lors de la fermeture, tous les synthés utilisés n’étaient pas les nôtres, nous n’avions même pas d’ordi ! C’est Joakim qui nous en a acheté un en guise d’avance sur les royalties (vielle personne speaking, encore). Donc il faut en conclure que la révélation POG ne s’est pas faite précisément grâce à des machines, mais plutôt grâce à la manière dont deux personnes s’accordent entre elles.

En réécoutant ce premier album avec 20 ans de plus, quel phase, titre ou séquence semble pour vous avoir été une erreur de jeunesse, ce truc façon « putain on était jeunes » ?

Guillaume Grosso : Pas réellement sur cet album, à croire que l’on pardonne tout à la jeunesse. Peut être que notre erreur a été de croire que les gens allaient écouter de la musique dans les années 2000 et après comme ils pouvaient écouter du Pink Floyd dans les années 70, aha.

Bravo : vous avez désormais la longévité de Boards of Canada (15 ans) mais dommage, vous êtes encore derrière Aphex Twin (40 ans). Sérieusement : avez-vous déjà planifié la durée de vie du projet et plus concrètement, un nouvel album est-il prévu en livraison sur la planète Terre ?

Guillaume Grosso : Le temps nous le dira.

Le premier album de Principles Of Geometry, dispo pour la première en vinyle sur le Bandcamp du duo

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