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FAITES ENTRER L’ACCUSÉ 
« Preservation Act. I & II » des Kinks

Au théâtre ce soir ? Une oeuvre suicidaire injustement taxée de lourdingue à sa sortie. Rétablissons la vérité sur une merveilleuse saga qui a su redonner ses lettres d’or à l’opéra rock !

En écoutant les dernières sorties des Flaming Lips et de Foxygen, je me suis dit “merde, l’opéra rock est de retour, on avait bien besoin de ça”. Et puis plutôt que de faire des généralités façon « l’opéra rock c’est toujours naze », j’ai pensé à Ray Davies et à quel point on l’avait pourri quand, tout au long des seventies, il avait entraîné des Kinks vieillissants dans une série d’expériences jugées grandiloquentes et boursouflées avec une ribambelle de disques dont plus personne ne parle; ou seulement pour montrer à quel point le concurrent le plus raffiné de l’axe Beatles/Stones, n’a rien sorti de bon depuis « Muswell Hillbillies ». J’aurais pu choisir de réhabiliter « Everybody’s in Show-Biz » (1972), « Soap Opera » (1975), ou « Schoolboys in Disgrace « (1975) mais mon client sera le diptyque « Preservation », un modèle du genre.

« C’était une époque où je n’aurais pas du être autorisé à faire des disques. On aurait mieux fait de m’enfermer ! » (Ray Davies)

Les faits : Le 15 juillet 1973, les Kinks se produisent à Londres. Un Ray Davies fraîchement divorcé s’avance vers le micro pour annoncer la séparation du groupe. « I’m fucking sick of the whole thing. » C’est le moment que choisit le régisseur pour couper le son et les fans n’entendent pas leur héros ajouter « The Kinks are dead. I’m fucking dead ». Il embrasse ensuite son frangin comme un adieu et rentre chez sa copine où il s’enfile une boite entière d’antidépresseurs. L’infirmière qui l’accueillera aux urgences lui demandera un autographe.

Que faire quand on rate simultanément ses adieux à la scène et son suicide ? Partir en vacances au Danemark, écouter tranquillement Chuck Berry et puis repartir sur le front. La résurrection aura lieu à Konk, le studio créé par les frères Davies (et qui accueillera plus tard les Stones Roses, Blur, Franz Ferdinand et… les Bee Gees). Malgré un accueil critique plutôt favorable, les dernières tentatives de concept-albums, du « Village Green Preservation Society » en 68 à « Everybody’s in Show-Biz » en 72, ont été des échecs commerciaux. Peu importe, Ray Davies décide de doubler la mise avec son album le plus ambitieux – qui sortira en deux temps à cause d’un retard de production. Pas question de revenir sur le terrain des hits garages ou psyché qui ont fait sa renommée sixties, « Preservation » sera l’occasion de pousser encore plus loin la théâtralité de ses chansons. Il en pondra une trentaine soit plus de 2h d’un rock opera dont les deux actes racontent l’affrontement du Tramp (la classe ouvrière) et de Flash (un milliardaire politicien qui vous rappellera quelqu’un) dans un monde corrompu (en gros). Il ne s’agit bien sûr que d’un prétexte pour que Davies évoque son mal-être en confrontant les sons de son enfance et la montée en puissance du glam sur fond de Guerre Froide. Ce sera, comme prévu, un phénoménal flop. Le groupe sera désormais rangé sans sommation dans la case « dinosaures sixties complaisants ».

« Ray Davies tourne en rond et développe jusqu’à l’ennui les thèmes abordés sur « The Village Green » (Rock & Folk #498)

Cela n’empêchera pas les Kinks de défendre vaillamment les chansons sur scène dans une tournée où Davies n’hésitera pas à incarner ses personnages, maquillage et costumes à l’appui – coucou Bowie ! Le groupe persiste et signe en sortant dès 75 deux nouveaux operas rock, « Soap Opera » et « Schoolboys in Disgrace » – élus pires pochettes de l’histoire – qui n’aideront en rien leurs réputations. Bien qu’ils survivent à coups de grosses guitares et de gentilles ritournelles pop jusqu’en 93 – « Sleepwalker » est notamment un bon cru – les Kinks sont bel et bien morts. 

Le plaidoyer : Il y a deux écoles pour défendre « Preservation » : ceux qui vous diront qu’il est une partie dispensable de l’histoire et qui doit s’écouter comme telle. Et moi, qui dis qu’on s’en branle de l’histoire et qu’il faut réhabiliter « Preservation » car il contient un tas de bonnes chansons, encore plus délectables sorties de leur contexte. On va d’ailleurs se mettre d’accord sur le problème majeur de ce diptyque : il est beaucoup trop long. Et comme tout concept album qui se respecte, il contient une flopée de morceaux bouche-trous et d’effets qui tombent à plat (les « announcements » de l’Act.2). Heureusement, plus besoin aujourd’hui de se taper les six faces (!!!) du projet. Je me suis donc permis de vous condenser le meilleur de « Preservation » sur une simple playlist Spotify de 57 minutes.

Au lieu d’un opera rock interminable et bancal, voilà donc un bon petit album des Kinks. Comment ça c’est de la triche monsieur le juge ? On est en 2017, personne n’ira acheter la réédition CD de l’album de toute façon.

Que ce soit via une pop-song de deux minutes ou un double album foutraque, que ce soit en évoquant l’été qui se transforme en automne ou le Royaume-Uni qui n’est plus ce qu’il était, le sosie britsh de Jean-Pierre Léaud explore toujours le même sujet : la nostalgie. La douce beauté de ce que l’on peut perdre : un après-midi ensoleillé, un amour d’enfance, l’innocence d’un homme ou d’une nation. On décrit souvent « Preservation » comme le caprice d’un songwriter en déroute alors qu’il s’agit de la suite logique d’un travail entamé avec des albums comme « Arthur » et « Lola » ainsi que des chansons comme End of the Season ou Sunny Afternoon – dont la douce Sitting in the Midday Sun est un remake honorable.

Si vous aimez les Kinks mais n’avez jamais eu le courage de poursuivre l’aventure au-delà de ce qui est considéré comme leur âge d’or, mon « best-of Preservation » devrait vous ravir et vous faire le même effet que la découverte d’un sixième continent. Les frangins Davies sont ici à la barre d’un navire qui tangue sans jamais nous filer le mal de mer. Au service d’une émotion plus qu’une démonstration, la voix de Ray s’envole dans tous les sens (Mirror of Love, dingue !) et fait la nique à ses concurrents directs, Pavarotti et Mercury. En voulant réconcilier les fans de hard rock et de glam, la guitare de Dave tente d’épiques sorties à travers chœurs, claviers et cuivress, en équilibre permanent sur le fil délicat du balourd à la Pete Townshend et de la grâce d’un Marc Bolan. On est à la fête du village et le groupe engagé par le comité des fêtes donne tout pour captiver, émouvoir et se lamenter sur le bon vieux temps.

Et grâce à notre formule « Preservation light », exit les problèmes de structure ! Ne reste que le plaisir d’albums imparfaits mais jouissifs, épiques et joyeusement bordéliques. Sans parler des performances scéniques qui s’en suivront et rendent justice à ce vaudeville visionnaire. Ray Davies peut s’accaparer n’importe quel style et fait à nouveau rimer sociologie et musique comme personne.

Le verdict : Mesdames et messieurs du jury, je vous invite à ne pas faire deux poids deux mesures. Vous adorez le « Transformer » de Lou Reed ? Vous allez adorer There’s A Change in the Weather. Big Star est VOTRE groupe CULTE ? Alex Chilton doit tout au Davies seventies. Vous encensez Foxygen ? Jetez une oreille à Daylight. Vous avez applaudi quand Wes Anderson a saupoudré son Darjeeling Limited de Kinks période-Lola ? Attendez un peu qu’il lise cette chronique et intègre Sweet Lady Genevieve dans sa prochaine soundtrack. Vous me dites que le Tommy des Who est un bon opera rock ? C’est parce que vous n’avez pas encore goûté aux délices baroques de Cricket ou Money Talks. Vous répondez Kinks quand on vous demande Beatles ou Stones ? Au moins maintenant, vous saurez pourquoi.

4 Comments

  1. Antoine Philias

    12 mars 2017 at 12 h 17 min

    P.S. : J’insiste mais profitez-en pour réécouter « Everybody’s in Showbiz » et « Schooboys in Disgrace » qui valent eux aussi bien mieux que leur réputation.
    Et en vrai, le Foxygen, je le trouve très bon.

    • fan des Kinks

      25 mai 2017 at 19 h 48 min

      Merci pour cette belle plaidoirie que je valide à 200 % ! ! !
      Les albums « A Soap Opera » et « Schoolboys in disgrace » sont hyper sous-estimés et ne méritaient pas de se faire descendre comme ils l’ont été .
      j’ai attendu un long moment avant de les essayer en me basant sur les avis des internautes .
      Je croyais courir a la déception et tout ça pour rien :
      Ces deux albums sont agréables a écouter , les paroles sont drôles et typiquement british , on retrouve la nostalgie et le rétro qui sont la marque de fabrique de Ray Davies , le style peut varier entre Rock , Jazz , Music-hall , pop …
      Cette ( excellente ) chronique me fait penser aux puristes des Velvet Underground qui crachent sur « Loaded » et sur «Squeeze » parce que Lou Reed y est moins présent et qui ne supportent pas que les velvet aient pu se mettre a la pop douce plutôt qu’au rock provocant des débuts .
      (Les Kinks et les velvet ont en commun que le public ne leur a jamais fait de cadeau . )
      Par contre on peut parier que si c’était les Beatles qui en étaient les auteurs tout le monde se serait extasié et on les mentionneraient comme des chefs d’oeuvre .

  2. SF Sorrow is JC ?

    13 mars 2017 at 1 h 21 min

    à tous qui passent à côté des groupes qui rehaussent le plaisir du rock:

  3. MADTEO

    16 mars 2017 at 19 h 31 min

    tu pars en camp de vacances, tu rentre y’a pas foule sur gonzaÏ, (tout L ‘sujets’)

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