Auteur d’un unique album paru en 1984 et de quelques singles, les Stockholm Monsters ne trouveront jamais leur public. Ce groupe mancunien est pourtant l’auteur d’une œuvre pivot dans l’histoire de Factory Records. Celle-ci faisant le lien entre deux tendances musicales importantes, successivement promues par le label indépendant : la cold wave et la scène “Madchester”.

Post-punk froid, indie-pop exaltée, transe hédoniste… Vous souhaiteriez résumer à un alien les différentes tendances musicales nées à Manchester, entre le crépuscule des années 1970 et la fin de la décennie suivante ? Offrez-lui Alma Mater des Stockholm Monsters. L’unique album de ce groupe méconnu et la poignée de singles qui ont accompagné sa publication chez Factory Records, en 1984, donnent à écouter un étonnant condensé de l’incomparable effervescence créative associée à la ville du nord de l’Angleterre, à l’époque. Comme si cette formation avait souhaité tisser inconsciemment des liens entre des artistes promis à une toute autre destinée que la sienne.

Une impression qu’un certain Noel Gallagher avait d’ailleurs mis en exergue, dans une interview radiophonique, en 2002. Lui qui, comme les fondateurs de SM, a grandi à Burnage, quartier situé au sud de l’agglomération mancunienne :

« J’ai commencé à faire de la musique très tôt parce que tous les gars plus âgés qui vivaient dans le coin faisaient partie d’un groupe de Burnage appelé les Stockholm Monsters (…). À partir de là, on passe à Joy Division, New Order, puis aux Smiths, aux Roses et aux Mondays, avant de créer son propre groupe ».

Protégés de Peter Hook

Ces gars “plus âgés” sont, aux débuts des années 1980, trois ou quatre mecs sortant à peine de l’adolescence, rassemblés autour de Tony France (chant, guitare) et de son frère Karl (basse, clavier). Ils seront rejoints par une fille, la trompettiste Lindsay Anderson, dont l’apport sera décisif sur le son du groupe.

Ce petit monde est repéré par Peter Hook et Rob Gretton, respectivement bassiste et manager de New Order. Signé par Factory, Hooky prendra les SM sous son aile. Mais c’est encore Martin Hannett, qui est derrière la console, pour la mise en boite de la face A du premier single du groupe, “Fairy Tales” (1981).

Un morceau qui apporte une véritable fraîcheur dans le catalogue quelque peu monochrome du label de Tony Wilson. Bien que Hannett, alors artistiquement (et physiquement ?) à bout de souffle, impose à l’enregistrement un traitement froid, devenu chez lui machinal. Or les SM ne sont pas Joy Division : voix et instruments, qui ne demandent déjà qu’à s’exprimer avec une certaine ampleur, paraissent ici trop à l’étroit. Hannett a cependant la bonne idée de souligner la jolie mélodie de la chanson en faisant intervenir une flûte bucolique. En face B, le souffreteux “Death Is Slowly Coming”, quant à lui, ne se distingue pas encore des poncifs cold wave de l’époque.

La suite sera heureusement plus conforme aux aspirations du groupe, via une série de 45 tours supervisés par Hook, qui officie alors sous le pseudo de “Be Music”. Citons notamment le sautillant “Happy Ever After” et le rêveur “Miss Moonlight”, proche de la pop élégiaque de The Wake, formation également membre de l’écurie Factory.

Des morceaux sur lesquels se fait entendre pour la première fois la trompette de Lindsay Anderson, qui vient réchauffer avec bonheur la musique de ces monstres venus du froid. Comme en témoigne l’enthousiaste “All At Once” (1984), et surtout sa face B, “National Pastime”. Voix assurée, rythmique puissante, piano chatoyant, mélodie douce-amer, cuivre extraverti… Cette chanson exaltée de 2,40 min n’est pas sans rappeler les premières productions des Pale Fountains. Elle demeure l’une des meilleures réalisations des Stockholm Monsters.

Pré “Madchester

La bande de Burnage poursuivra dans cette dynamique pour leur premier et unique album : Alma Mater (1984).

Le design de la pochette est l’œuvre du graphiste Trevor Johns. Il rappelle le travail effectué à l’époque par Malcolm Garrett pour Simple Minds, en jouant sur l’analogie typographie imposante / “big music”. Mais en gris et blanc… Car le LP des Stockholm Monsters n’est tout de même pas New Gold Dream. Et si l’énergie est ici au rendez-vous, celle-ci est davantage au service de l’hypnose que d’un quelconque souffle épique.

Alma Mater by The Stockholm Monsters

Le disque s’articule en effet autour d’un chapelet de chansons dont les paroles sont déclamées par Tony France selon un schéma mélodique pendulaire, un peu à la manière des “nursery rhymes”, traditionnelles berceuses britanniques. Mais le dispositif n’est pas ici destiné à endormir des enfants. Il semble plutôt viser la transe. Car les morceaux en demi-teinte d’Alma Mater sont souvent dansants. Où donnent au moins envie de se balancer pour tenter de mettre un peu à distance la grisaille du nord de l’Angleterre. Certains titres ont même quelque chose de festif. Ce qui, pour un groupe indé sorti des tréfonds de l’après-punk, est suffisamment rare pour être signalé. Écoutez “Where I Belong”, son rythme frénétique et sa trompette isolante, pour vous faire une idée sur la question. Mais aussi le communicatif “Your Uniform”, sa batterie tribale et sa guitare rythmique qui caracole. D’aucuns voient d’ailleurs dans ce versant des Stockholm Monsters l’une des prémisses de la scène “Madchester”. Notons, à ce propos, que le timbre aigrelet des claviers entêtants évoque l’acidité d’un vieil orgue psychédélique Farfisa, singulièrement dans le tournoyant “Life’s Two Faces”.

Seulement 4000 copies vendues

La musique des Monsters a, elle aussi, deux visages. Voire trois. Certaines plages, au tempo plus lent, prouvent que le groupe était capable d’une certaine douceur (“Five O’clock”, “Décalogue”). Mais aussi d’une dureté non feinte, à l’image du rugueux “Winter” et de la dernière partie de l’album. Comme si les musiciens avaient atteint une forme d’épuisement après s’être trop agités. Le plaintif “E.W.” est suivi par “To Look at Her”, dont la basse menaçante et la guitare lancinante sont typiques du post-punk rigide made in Factory. Les Mancuniens clôturent le 33 tours par le court “Something’s Got to Give” et ses accents gothiques. La morosité dont ils désiraient s’affranchir semble finalement avoir eu raison de leur volonté.

Pour cause, les prometteurs Stockholm Monsters ne parviendront jamais à percer. La faute à des ventes trop modestes (il ne se serait vendu que 4000 exemplaires d’Alma Mater) ? À une presse spécialisée plutôt mitigée à leur égard (un critique du NME décrira l’album comme étant « proche de la pire chose [qu’il ait] jamais entendue« ) ? Ou tout simplement à la malchance (le groupe se fera voler tout son matériel en 1985) ? Quoi qu’il en soit, les Monsters plieront définitivement les gaules après un dernier single, “Partyline”, paru en 1987. Année durant laquelle sortira le premier album des Happy Mondays, une formation, elle aussi, portée par Factory. Et qui récoltera sans se baisser les fruits issus du défrichage effectué par la bande de Burnage.

On peut aujourd’hui heureusement profiter de l’ensemble des enregistrements des Stockholm Monsters, grâce à LTM Recordings. Le label a réédité en 2002 Alma Mater, adjoint de titres bonus, une anthologie des singles du groupe (All At Once – Singles 1981-1987), ainsi qu’une collection de morceaux tirés des archives privées des musiciens (The Last One Back). Le tout accompagné de notes très instructives rédigées par James Nice, responsable de LTM et fin connaisseurs de l’histoire de Factory Records. 

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