Zonbi sort un premier EP orchestré comme un exutoire où le folklore haïtien irrigue une critique des démocraties occidentales.
Depuis la sortie du premier single Ogou Feray, Zonbi mène une danse audacieuse. Le chant en créole haïtien de Dimitri Milbrun s’enrage sur une rythmique motorik tapissée d’autres influences rock, jazz et no wave cuvée James Chance au saxophone. Et avec cette formule singulière, à la manière d’une analogie de cérémonie vaudou, Zonbi cherche avec ses chansons – et surtout en concert – à provoquer un simili de transe à l’auditoire.
« Notre musique est autant un défouloir pour nous qu’un exutoire pour le public », affirme Dimitri Milbrun qui, dans son approche vocale, se sent autant inspiré par les prédicateurs aux sermons tonitruants que par James Brown ou Fela Kuti.
Exo(tac)tique
Comme un acte militant, Dimitri Milbrun souhaitait distinguer sa démarche dans cette scène indé hexagonale où l’usage de l’anglais est trop souvent employé, alors que le créole demeure une langue davantage parlée dans la francophonie. « Je voulais faire une musique dans laquelle je pouvais me reconnaître », argumente l’initiateur de Zonbi. Cette approche ambitieuse s’est rapidement vue récompensée par l’enthousiasme du public. Avec seulement cinq titres en boîte, enregistrés en DIY, ils signent sur le label rennais Swish Swash Records. Avant même la sortie de « Zonbi », le quatuor – qui se transforme en quintet lorsque leur membre honoraire Shion Iwata revient du Japon – se voit programmé au festival Left of the Dial de Rotterdam ainsi qu’aux TransMusicales 2025.

Ce début du parcours initiatique en fanfare, le groupe l’explique notamment par une perpétuelle curiosité pour l’exotisme dans les musiques, qui aurait certainement évolué dans un rapport davantage bienveillant qu’au siècle précédent. Qu’une majorité d’auditeurs de musiques à caractéristiques rock en France ne comprenne pas la nature des textes ne les frustre absolument pas.
« C’est pour ça qu’il y a une dimension particulière qui est portée sur la musicalité avec la volonté de proposer quelque chose qui soutient le chant et non uniquement un support sur lequel je le pose. Que l’auditoire comprenne le créole ou non, il faut qu’il comprenne qu’on en a gros », avance le chanteur.
Le feu sacré
« Zonbi » s’ouvre sur l’avenant Dife, terme employé pour désigner le feu, élément symbolique omniprésent dans la culture haïtienne. Autant, le peuple s’est soulevé contre les colons suite à la cérémonie du Bois Caïman durant laquelle les esclaves se sont réunis autour d’un grand feu. Autant, l’un des principaux gangsters qui tient actuellement la capitale Port-au-Prince s’est baptisé Barbecue pour sa propension à incendier ses opposants comme des quartiers entiers contre lesquels ses troupes mènent des raids.Pour son texte, Dimitri explique avoir voulu faire référence aux manifestations en Haïti durant lesquelles des montagnes de pneus sont embrasées.
« Dans une vidéo, filmée par un pote en Haïti, des gars jetaient des pneus dans le bûcher lors d’une manifestation. Ils s’exclament en créole “nous sommes les enfants de Dessalines !”. C’est l’un des libérateurs de Haïti, un esclave insurgé qui est devenu le premier chef d’État. Il s’agit d’une manière de revendiquer qu’ils sont les enfants de la rébellion. Cette déclaration porte un poids symbolique et historique fort, comme ce geste de foutre le feu. »

Également très présent dans les œuvres picturales de Dimitri Milbrun, le feu est un élément qu’il affectionne particulièrement car « il ravage autant qu’il rassure et qu’il réchauffe. Il y a aussi l’idée que les haïtiens ont le feu en eux, c’est le feu qui a fait naître le pays. » Première chanson écrite, composée et enregistrée par le groupe, cet élément nourrit leur imaginaire autant que leur jeu. Le bassiste Achille Bof, qui auparavant collaborait avec l’artiste biélorusse Tout Debord, se souvient que Dimitri lançait à Shion : « pense au feu quand tu joues ! ».
« Bien qu’il soit froid au toucher, le saxophone est un instrument très organique, très chaud et chantant. Le jeu de Shion est très vivant, il vient des tripes. Il est capable de se retrouver en transe et c’est cette forme de transe que l’on cherche aussi à transmettre dans Zonbi », précise le chanteur qui est également le deuxième saxophoniste du groupe.
Happé par son histoire
Le morceau suivant s’intitule étrangement Mr Milbrun. La chanson narre une soirée festive dans laquelle le protagoniste principal – qui n’est autre que le chanteur de Zonbi – se voit enlevé par des assaillants. Outre le narrateur kidnappé, les ravisseurs ravagent le lieu et subtilisent le corps inerte de l’un de ses amis qu’ils ont assassiné.
« Le texte fait directement référence aux Tontons Macoutes », indique Dimitri Milbrun. « Ma mère m’a raconté l’histoire de proches qui ont été embarqués par ces milices de l’ancien président Jean-Claude Duvalier. Si on entendait dire que tu avais mal parlé de lui, ils venaient te régler ton compte. Très souvent, des disparitions survenaient et on ne retrouvait jamais les victimes. »
Les proches du narrateur le cherchent mais n’arrivent pas à le retrouver. L’auteur rapproche ces exactions aux violences policières qui émaillent notre quotidien. « Pour moi, c’est assez symptomatique de ce qui se passe aujourd’hui. Les forces de l’ordre ont pris un tel pouvoir qu’elles peuvent se permettre de faire disparaître des gens. Pour ces fonctionnaires, la vie continue, rien ne change : ils ont “juste fait leur travail”, alors que les proches des victimes sont dans le deuil et la souffrance », déplore-t-il.
« On veut juste être tranquille, on n’a pas envie de se faire casser le cul par un pouvoir tyrannique qui va imposer des règles qui n’ont aucun sens ou qui préfère écouter son nombril plutôt que le peuple »,
« La violence légitime est détenue par les keufs, la chanson sous-tend les débordements et bavures à l’instar de ce que l’on vit en France », fulmine Achille Bof. S’ensuit Ogou Feray qui invoque ce loa (esprit vaudou) pour mettre le feu comme un appel à la rébellion. Il y est à nouveau question de police, thème récurrent dans les œuvres comme dans les chansons de Dimitri Milbrun. « À chaque fois que j’en parle dans les morceaux, c’est dans un sens ironique, comme Ogou Feray, ou accusateur, comme Mr Milbrun », explique le chanteur et artiste-plasticien.
« Lors du carnaval, les Haïtiens aiment se déguiser en Chaloska. Charles Oscar Étienne était un préfet de police incroyablement violent en Haïti. En représailles, il s’est fait traîner à mort dans les rues de Port-au-Prince. Aujourd’hui, c’est devenu une référence carnavalesque, le peuple se moque de cette figure du policier tyrannique. »
Le groupe revendique l’insoumission et la volonté de créer un art militant, brut, sans langue de bois, pour pousser autant l’auditoire à la réflexion qu’à la contestation. « On veut juste être tranquille, on n’a pas envie de se faire casser le cul par un pouvoir tyrannique qui va imposer des règles qui n’ont aucun sens ou qui préfère écouter son nombril plutôt que le peuple », soupire Dimitri Milbrun.

Danse macabre
« Zonbi » se clôture sur Papa Legba, invocation d’ouverture de cérémonie vaudou. « Papa Legba a une place très importante dans le panthéon vaudou parce que chaque cérémonie débute par cette incantation pour ouvrir les portes et communiquer avec les loas. », indique-t-il. De manière transversale, un éclairage est apporté sur le mythe de Robert Johnson :
« On dit qu’il a rencontré le diable à un carrefour, mais c’est la dominance religieuse catholique des États-Unis qui a transformé Papa Legba en diable. Dans le sud des États-Unis, la présence du vaudou est très importante. Selon la légende, ce serait Papa Legba, sous sa forme Kalfu, que le bluesman aurait rencontré. C’est lui que Robert Johnson aurait rencontré et j’aime bien y croire. »
Et comme dans un film de zombies où il reste toujours à la fin un cadavre planqué dans un coin sans qu’on s’y attende, « Zonbi » cache un dernier titre sur le vinyle.
À la manière d’un au revoir, Lanmou AK Lanmo traite cette fois de relations sentimentales toxiques sur un riff bossa nova qui aboutit à un refrain plus abrupt. Il s’agit du premier morceau sur lequel ce n’est pas Shion Iwata, mais Dimitri Milbrun qui enregistre le saxophone après seulement quelques mois de pratique.
Au final, ce premier EP de Zonbi fascine pour son interprétation du folklore haïtien qui permet, sinon avec des mots créoles de pointer nos maux sociétaux, en tout cas d’apprécier une démarche singulière au sein du circuit indé.
https://zonbiibnoz.bandcamp.com/
RDV aux TransMusicales le samedi 6 décembre pour les voir en concert.
SOUCHON DéGAGE
JUL dEgage!
y’a aukin chop qu i là ?
aucune reponse de leur bandcamp pour achat ! une reponse d’un fan (souhaité si dispo)