Sur son album « Mercy », hanté par le deuil de la disparition de son père, Natalie Bergman chantait Jésus et sa foi sans fard, dans une Amérique qui se préparait au déchirement du retour de Donald Trump. Quatre ans plus tard, elle signe « My Home Is Not In This World » chez Third Man Records, disque de retour à la vie figuré et littéral, inspiré par la naissance de son fils. À l’occasion de sa tournée parisienne, rencontre avec une musicienne qui croit profondément que la musique peut guérir.
Portée par des influences soul et les fantômes d’un passé loin d’être idéal, Natalie Bergman chante sa vie intérieure et sa vision d’une Amérique fantasmée, digne des cartes postales perdues au fond du grenier. Nostalgique ? Pas vraiment, plutôt une tentative de trouver sa place quand on se sent toujours un peu en dehors du monde.

« Mercy », votre premier album traitait du deuil de votre père et de votre belle-mère. Comment avez-vous décidé de vous atteler à ce deuxième album, qui est parfois une épreuve en soi ?
C’était une épreuve. « Mercy » était magnifique et explicitement spirituel, ce qui aujourd’hui me surprend presque : chanter « Comme on, shine your light on me, sweet Jesus » tout au long de l’album me semble aujourd’hui un peu fou. Mais à l’époque, je ne m’étais pas posé de question, j’en ressentais le besoin et j’ai écouté ce sentiment. C’était clairement une manière pour moi de gérer mon deuil et je crois que ça a été compris comme tel, j’ai senti énormément de soutien et d’amour.
À la fin de la tournée de « Mercy », j’ai effectivement eu un moment de questionnement. Qu’est-ce que je pourrais raconter, maintenant ? Les chansons d’amour semblaient creuses. Quelque part, je me mettais une pression sur les épaules, comme si je ne pouvais pas écrire à moins de trouver quelque chose qui en vaille la peine. Je n’ai jamais été vraiment confrontée à la page blanche, mais j’ai donc mis un peu de temps à me remettre à l’écriture, jusqu’à la naissance de mon fils. « Mercy » était le deuil de mon père. « My Home Is Not In This World », c’est le retour à la vie : c’est une belle raison pour se remettre au travail.
Vos deux albums sont donc très liés à votre vie personnelle et vos émotions. Avec le temps, quel regard portez-vous sur vos projets ? Par exemple, lorsque vous jouez d’anciens morceaux sur scène?
Aujourd’hui, c’est devenu presque effrayant de jouer « Mercy ». Non pas que je ne sois plus alignée avec ma foi. J’ai changé, mais je reste alignée avec cet album. Le moment du deuil prend toute notre vie. Quand à la mort, elle vit avec nous. Elle prend des formes différentes mais elle ne nous quitte jamais. Je l’ai appris quand j’ai perdu ma mère à quinze ans. Cela fait vingt ans que je ressens son absence et la douleur, qui continuent d’évoluer… donc je suis toujours en phase avec ce que j’ai ressenti dans le passé.
« Quelque part, je me mettais une pression sur les épaules, comme si je ne pouvais pas écrire à moins de trouver quelque chose qui en vaille la peine. »
Ce qui est effrayant avec « Mercy » est lié à ce que représente le christianisme dans la société de notre Président, Trump. Je suis convaincue que même si la religion a été extrêmement violente, elle peut être vecteur d’amour et d’union. Trump met en avant la religion, mais il est l’antithèse de ce qu’elle représente pour moi. L’amour, le soin aux autres, l’acceptation de chacune et chacun… c’est clairement l’opposé de ce que l’on vit aux Etats-Unis aujourd’hui, où chaque communauté non-blanche, non-hétérosexuelle ou non-masculine est diabolisée. Sur la tournée actuelle, je change certains textes pour ne pas être affiliée à ce que fait Trump de ma religion.

Ce n’était pas le cas en 2021, lorsque vous avez conçu et sorti « Mercy » ?
Je n’ai jamais eu peur ou honte d’exprimer ma foi. Quand j’ai commencé à travailler sur « Mercy », mes amis émettaient de sérieuses réserves sur un projet composé à moitié de chants ouvertement adressés à Jésus. Je m’en fichais. Aujourd’hui, Trump est si dangereux, si mauvais et si puissant qu’il envahit l’expression de ma foi au quotidien. C’est presque un indice d’à quel point notre pays tombe en ruines.
« Ce sentiment de nostalgie, en fait, c’est plutôt une manière de diriger ma vie vers un lieu idyllique, qu’il soit physique ou intérieur. Et je pense que montrer une forme d’Amérique rêvée et idéalisée peut être un bon outil pour montrer ses travers. »
Vous parlez de la religion, mais dans la musique et l’esthétique de « My Home Is Not In this World », on retrouve aussi des éléments de nostalgie et une esthétique rappelant une forme de rêve américain fantasmé. Je pense à Gunslinger et son clip, par exemple. Que représente cette image pour vous ?
J’ai grandi dans les années 90, donc je ne connais pas le passé autrement que par les récits et les livres d’Histoire. Cet album, y compris la chanson-titre, représente effectivement une forme de nostalgie pour un lieu, un espace, qui n’existe pas. C’est un sentiment de ne pas totalement appartenir au monde. Mais je ne veux ni fuir, ni abandonner ma responsabilité d’humaine. Je veux aider, contribuer à la paix et à la beauté du monde. J’ai de la chance d’être musicienne : si ma musique touche une personne, j’ai tout gagné. J’ai beaucoup de discussions avec le public, avec les concerts. Des gens me disent « j’ai perdu ma mère, mon père, un ami, mon partenaire… ». Et ils viennent écouter ma musique. C’est la plus belle chose que je puisse recevoir.
En revanche, même s’il y a cette forme de nostalgie, je refuse tout passéisme. Je ne crois pas qu’hier était mieux qu’aujourd’hui. Il y avait des guerres, des discriminations, il y avait le Mouvement pour les Droits Civiques. Nous devons confronter les problèmes, travailler à les résoudre ensemble, que ce soit pour les humains, pour les abeilles, les oiseaux ou que sais-je. Ce sentiment de nostalgie, en fait, c’est plutôt une manière de diriger ma vie vers un lieu idyllique, qu’il soit physique ou intérieur. Et je pense que montrer une forme d’Amérique rêvée et idéalisée peut être un bon outil pour montrer ses travers.
En parallèle, on sent une vraie influence de la culture afro-américaine, que ce soit dans le gospel de « Mercy » ou les influences soul et Motown (label de Detroit des années 60, ayant contribué à créer un style de musique soul et pop) de « My Home Is Not In This World ».
J’espérais en parler ! Bon, je suis une femme blanche, donc je ne vais pas revendiquer un genre musical ou un héritage gospel, soul ou RnB. Je pense que cela vient surtout de mes parents, qui écoutaient énormément de musique, d’énormément de genres différent. Miles Davis, Joni Mitchell… et je me souviens d’une cassette, qu’on écoutait sur le chemin de l’église. C’était un choeur d’enfants africains. Ils chantaient Amazing Grace… c’était tellement beau, tellement doux. J’en ai les larmes aux yeux rien que d’y penser. Il y a eu mon frère aussi, Elliot Bergman, qui était obsédé par le jazz, John Coltrane, Sun Ra, Fela Kuti, mais aussi par le ska, le rocksteady … donc j’écoutais tous ces artistes, qui n’étaient vraiment pas populaires dans le Chicago des années 90. C’est aussi ce qui a influencé Wild Belle, le groupe que nous formions avec mon frère.
Concrètement, comment avez-vous travaillé sur « My Home Is Not In This World » ?
J’avais tout fait moi-même sur « Mercy », alors je voulais une énergie de groupe sur cet album. Je voulais que ça sonne live, dès l’enregistrement. Mon frère a produit l’album. Il m’a aidé sur absolument tout, par exemple en rassemblant les personnes avec qui je voulais travailler. Je pense à Nick Movshon et Homer Steinweiss de Sharon Jones & The Dap-Kings. Ils étaient la section rythmique, basse et batterie. Pour moi, ce sont les meilleurs au monde, tout simplement. J’ai aussi travaillé avec le claviériste Neil Francis. Et avec Ian Svenonius, qui apparaît dans le clip de Gunslinger et qui est un de mes meilleurs amis. C’est un grand intellectuel, je suis fascinée par sa musique et ses écrits. Il a écrit sur les danses, et la manière dont par le passé, le fait qu’une musique soit appelée par sa danse change le rapport à cette musique, qui était comme un rendez-vous et une expérience commune puissante.
« Ce qui est effrayant avec « Mercy » est lié à ce que représente le christianisme dans la société de notre Président, Trump. Sur la tournée actuelle, je change certains textes pour ne pas être affiliée à ce que fait Trump de ma religion. »
L’acte d’écrire est-il lié à des émotions fortes ou à des épreuves de la vie ? Pourriez-vous écrire sur l’ennui, le quotidien ou un paysage un peu fade ?
Je peux écrire sur à peu près tout, mais je me sens plus attirée par la tristesse. Je pense que la tristesse est vraiment la source de la plupart des plus belles chansons. Ce n’est pas que je cherche la tragédie, je vivrais très bien sans, mais elle est un puissant moteur artistique. Ceci dit, je pourrais écrire sur un nuage, un rayon de soleil… De toute façon, c’est important pour moi d’écrire, quoi que ce soit. C’est un entraînement.
Quelle est votre routine, ou discipline concernant l’écriture et la création ?
Tous les matins, je vais à mon studio de Los Angeles et j’écris, trois heures. Dit comme ça, ce n’est pas beaucoup, mais c’est la première chose que je fais de la journée, tous les jours. Que ce soit bon ou très mauvais. Parfois, j’ai énormément de mal à écrire, mais je m’y tiens. C’est à la foi une discipline et un vrai plaisir. J’ai arrêté après l’accouchement, parce que je ne pouvais pas vraiment dormir lors de la première année, mais depuis un an je peux m’y atteler à nouveau. Cela me permet aussi de digérer certains passages de la vie, l’écriture est clairement une forme de thérapie. Et je me sens beaucoup plus vulnérable dans l’écriture que lorsque je suis sur scène.
Natalie Bergman // My Home Is Not In This World // Third Man Records, paru le 18 juillet 2025
https://nataliebergman.bandcamp.com/album/my-home-is-not-in-this-world
c tronquée!