Lassé d’écrire des biographies sur des vivants presque morts, Pierre Mikaïloff a traversé le Styx en brasse coulée pour rencontrer nos amis les zombies du rock. Parti couvrir un concert d'Hugues Aufray à Lille pour renflouer les caisses du journal, cette fois-ci il a préféré monter dans un 15 tonnes en direction de Forbach. Au volant, une femme blonde et une banane en plastique.

J’étais passé au bureau pour récupérer des services de presse que je comptais revendre chez Gibert, mais j’arrivais trop tard : il ne restait que les nouveaux Moriarty et Dominique A. Les magasins d’occasion les possédaient déjà en vingt exemplaires. Je m’apprêtais à repartir quand Bester m’a aperçu et convoqué dans son bureau :

– « J’ai juste le temps de te briefer. Tu pars dans une heure ».

Couvrir l’étape lilloise de la tournée d’Hugues Aufray… J’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’une blague. Mais Bester ne rigolait pas. Je ne l’avais même jamais vu aussi sérieux. Pour me convaincre, il s’est lancé dans une savante démonstration, tableau Excel à l’appui. Les chiffres étaient implacables : notre lectorat vieillissait. Au cours du dernier trimestre, suite aux articles consacrés à Jerry Lee Lewis, R.E.M. et Joy Division, le taux de lecture de Gonzaï dans les maisons de retraite avait bondi de 200 %. Désormais il fallait compter avec nos lecteurs septuagénaires. C’est à eux que Bester songeait en m’envoyant à la rencontre du « Bob Dylan français ».

Restait à régler les détails techniques. Mon nom figurait sur la liste des invités, aussi n’aurais-je pas à m’acquitter du prix du billet, en revanche, le trajet était à ma charge. Inutile de préciser que le remboursement d’une nuit d’hôtel aurait arraché des larmes au comptable. Je devais rentrer sitôt le concert achevé. Dans un accès de générosité auquel il ne m’avait pas habitué, Bester m’a fourni le morceau de carton sur lequel j’ai griffonné ma destination au marqueur. Ensuite, je suis allé me poster Porte de la Chapelle. Au bout de deux heures, un camion s’est arrêté. D’après sa plaque minéralogique, il venait d’Allemagne.

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Je me suis hissé à bord. Le chauffeur écoutait des chants bavarois à un volume insoutenable. À y regarder de plus près, je n’étais pas sûr qu’il faille employer le masculin pour le désigner. Lorsqu’il – ou elle ? – a tendu la main vers l’allume-cigare, j’ai observé ses doigts à la recherche d’un indice. Longs et fins, terminés par des ongles peints, ils accréditaient l’hypothèse que leur propriétaire était de sexe féminin.

– « Zi fous foulez eine zigaretteuh, zerfez-fous« , a-t-elle proposé en me tendant son paquet de Gitanes.

Le timbre guttural rappelait vaguement Arnold Schwarzenegger, mais les cheveux blonds et les pommettes saillantes n’étaient pas ceux du célèbre culturiste. Et puis qu’aurait-il fait sur l’Autoroute du Nord au volant d’un bahut immatriculé à Düsseldorf, alors qu’il devait être occupé à tourner Terminator VIII ou Predator XV ?

Ce n’est que lorsque j’ai remarqué la banane en plastique suspendue au rétroviseur que j’ai compris à qui j’avais affaire. C’était elle, l’ex-Chelsea girl reconvertie sur le tard au cyclisme : Nico ! Cela faisait cinq bonnes minutes que je la fixais quand elle a explosé :

– « Fous foulez meine foto ? Qu’est-ce que fous afez à me regarder comme za ?
– Fous Zêtes… Pardon, je voulais dire : vous êtes l’ex-chanteuse du Velvet Underground, n’est-ce pas ?
– Brafo ! Z’est rare qu’on me reconnaisse de nos chours.
– Si je m’attendais…
– Chais chamais dro aimé les chichis d’Andy et Lou, fous savez. C’était pour leur faire plaizir que che chouais les beautés glacées. En réalité, che zuis eine mädchen toute zimple.
– Jah, je vois.
– Che zuis entrée à la Factory par hasard. Che croyais que z’étais une usine. Che cherchais un emploi de zoudeur. Quelle ne fut pas meine surprise quand chais vu tous zes infertis… Aber, che zuis tout de même restée. Andy me confiait des bedis boulots de plomberie et de menuiserie. Es war gut.
– Comment en êtes-vous venue à participer à cet album mythique ?
– Ch’aime chanter en brigolant. Un chour Andy m’a entendu interpréter une berceuse bavaroise, une de zelles que ch’écoutais quand fous zêtes monté. Le lendemain, che me zuis redrouvée en studio avec ces fêlés. Comme ils connaissaient mal le folklore bavarois, on a enregistré une de leurs chansons.
– C’est une histoire incroyable.
– Jah. Und du ? Que fas-tu faire à Forbach ?
– Forbach… ? Mein Gott ! Je veux dire : mon Dieu ! Vous n’allez donc point à Lille ?
– Bourquoi, che prendrais l’Autoroute de l’Est zi che foulais aller à Lille ? Fous, les Franzais, fous n’êtes pas très logiques… »

Dans ma précipitation, j’avais confondu la Porte de La Chapelle et la Porte de Bercy ! Le reste du trajet s’est écoulé en silence. Ou presque, puisque Nico n’a pas résisté à l’envie d’écouter une sélection de marches militaires de la Bundeswehr.

Vers treize heures, on s’est arrêtés à Château-Thierry pour manger une choucroute, et puis on s’est séparés. Quand elle est remontée dans son 35 tonnes, j’ai réalisé que j’avais oublié de lui demander pourquoi elle avait mis en scène ce faux accident de vélo à Ibiza.

Bester n’a rien su de ma mésaventure. J’ai recopié mot pour mot la chronique du concert d’Hugues Aufray parue dans La Voix du Nord. Il l’a publiée sans sourciller. D’après lui, c’était le meilleur article que j’aie jamais écrit. L’espace d’un instant, il a songé à m’augmenter, mais à la place, il m’a offert le dernier CD de Moriarty.

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