(C) Gérard Love

En pleine période trip-hop, Michael Kandel – l’homme derrière le projet Tranquility Bass – s’est confiné de son plein gré sur une île déserte pour livrer un des disques les plus singuliers des années 90, avant de disparaître des radars. Redécouvrir l’album « Let The Freak Flag Fly de 1997 », c’est aussi plonger dans l’histoire des raves à Los Angeles. Retour sur le parcours du Robert Wyatt techno.

Sur le programme, noir sur blanc, il est inscrit ceci : « Wake Up America, You’re Dead ! ». C’est le titre provocateur qu’a choisi Tony Wilson – l’excentrique patron du label anglais Factory records – invité pour une table ronde du New York Music Seminar d’août 1990. Venu présenter fièrement ses poulains acides Happy Mondays ou New Order, Wilson fait le constat, avec son sens de la formule légendaire, d’une Angleterre futuriste où la dance music dominerait les charts, comparé à une Amérique restée bloquée au stade des guitares moyenâgeuses. Le tout, à sa manière, avec les agaçantes provocations qui ont fait sa réputation. Extrait : « Le fait est que les enfants en Grande-Bretagne, ces dernières années et encore aujourd’hui et sans doute demain, passent les meilleurs moments de leur vie – pour reprendre les mots de la chanson “Dirty Dancing”. Ici, chez vous, je ne vois aucun enfant dans cette putain d’Amérique passer le meilleur moment de sa vie ».

Dur de donner tort à Wilson : en matière de révolution techno sous Quaalude, c’est alors un peu mort au pays de George Bush Senior. Pire : si l’on passe une loupe sur la carte des États-Unis – à la manière de la première page des albums d’Astérix – on se rend compte que la techno en 1991 en Amérique du Nord est quasi inexistante. Bien sûr, il y a l’axe Detroit-Chicago. Mais par racisme, cela reste malheureusement à la marge de la contre-culture et ce dynamisme n’est pas reconnu à sa juste valeur aux États-Unis. Son importance n’est pas encore référencée dans les livres d’histoire. D’ailleurs, il n’y a pas de livre d’histoire de la techno. À l’aube des années 90, le constat est le suivant : les jeunes préfèrent toujours acheter une bonne vieille guitare électrique à la papa plutôt qu’une paire de tourne-disques à courroie d’entraînement.

Nous sommes loin des mégas festivals fluo de musiques EDM des années 2010. Pour l’instant, c’est la première guerre du Golfe, Kurt Cobain, le gangsta rap, Use Your Illusion de Guns’n’Roses ou Boyz II Men. Cependant, il existe quelques irréductibles qui tentent de faire vivre cette contre-culture techno au pays de l’oncle Sam. C’est le cas de notre freak du jour :  Michael Kandel, du projet Tranquility Bass.

(C) Gérard Love

Pizza et TB 303

Monsieur Kandel naît à Chicago en 1967 et, comme tous les adolescents américains, il n’écoute pas Kraftwerk, mais un autre groupe qui a aussi décidé de dissimuler son apparence afin de brouiller les pistes : les rockers Kiss. Bien que vivant à Chicago, Kandel fait partie de cette génération qui aurait pu se retrouver traumatisée et expérimenter une élégie religieuse devant les pères fondateurs de l’acid house. Il n’en est rien. Kandel avouera avoir traîné ses pieds une seule fois au club Warehouse de Chicago pour voir le mythique DJ Frankie Knuckles : « J’étais complètement consterné par ce que les gens y faisaient », a-t-il déclaré. « Ce n’est que bien plus tard que je me suis lancé dans la musique électronique de danse, que je l’ai compris ».

Au milieu des années 80, c’est un Kandel encore imberbe qui bouge à Los Angeles afin d’étudier au California Institute of Arts. Là-bas, il s’y lie d’amitié avec Tom Chasteen. « Tom était mon meilleur ami à l’université, il l’est encore aujourd’hui », s’est confié Kandel à Thomas Q. Kelley dans une rare interview pour L.A Weekly : « nous étions tous les deux des collectionneurs de disques passionnés. Nous achetions de tout. Nos goûts musicaux ont toujours été très éclectiques ».

Âgés de 18 ans, Chasteen et Kandel traînent dans les quelques squats arty naissants de Los Angeles et y bidouillent des DJ-set dans les galeries d’art qui veulent bien les recevoir. Ils sont armés de tourne-disques et de boîtes à rythme acide. Ces deux frères chimiques mettent en effet leur pognon en commun pour s’offrir un échantillonneur de la taille d’une glacière, une TB 303 et un ordinateur Atari à disquette.  Ils installent tout cet équipement bizarre entre des matelas posés à même le sol et un frigidaire rempli de pizzas surgelées. Ils habitent dans un loft, situé downtown, dans le quartier coupe-gorge de Skid Row. Un lieu qui tient plus du squat que de l’appartement d’étudiant. Dan Wherrett, un ami se souvenant pour le journal L.A Weekly, raconte : « C’était un gros bordel. À cette époque, le centre-ville de Los Angeles était super chaud, super ghetto. Il fallait passer par ces portes, ces clôtures pour entrer chez eux ; puis prendre encore un de ces ascenseurs jusqu’à leur appartement… Et je me souviens avoir pensé : ces gars-là sont de vrais musiciens. Ils sont hardcore ». Hardcore, oui, car ces deux kids ont du mérite de s’accrocher. S’il y a une ville hermétique à la techno en 1990, c’est bien Los Angeles.

Ravin’ U.S.A

Contrairement à New York, Chicago ou Detroit il ne semble pas y avoir de place dans les clubs de Los Angeles pour la techno ou la house à cette époque. Cerné d’une part par le gangsta rap de NWA et Death Row records et d’autre part la scène hair métal : Guns’n’Roses, Skid Row, Red Hot Chili Peppers, Motley Crüe ou Faster Pussycat viennent tous de L.A.

Pour ne rien arranger, en 1990, les clubs de la ville ferment à 2 h du matin. Pire : quand ils sont ouverts, on y passe seulement de la new jack ou « Sweet Child O Mine ».

« Quand l’ecstasy est arrivé à Los Angeles en 1991. Les choses se sont accélérées en même temps que les BPM. Les gens recherchaient quelque chose de plus agressif et de plus mordant. » (DJ Ron D Core)

Pas le choix : c’est donc dans l’underground que la techno made in Los Angeles voit timidement le jour, notamment lors des rassemblements Full-Moon Party. À propos des prémices de la scène de Los Angeles on peut lire ce compte rendu dans le fanzine anglais Rave Scene en 1991 : « Comme toujours à LA, avec la scène, il y a le bon et le mauvais. Une des récentes soirées qui accueillait les Anglais Moby, Aphex Twins et Orbital a encore été gâchée par des problèmes, amenant une fermeture précipitée suite à une explosion de violences ». Hormis les rassemblements clandestins dans des lofts ou des squats, on peut tout de même citer les évènements Stranger Than Fiction au Shride auditorium en septembre 1990 ainsi que les soirées Alice’s House qui se déroulaient dans une obscure salle des fêtes mexicaines – La Casa – reconvertie temple acid pour la nuit. Accessibles uniquement sur invitation et basées sur le bouche-à-oreille, ces soirées attirent environ 800 curieux – ce qui est peu pour une mégalopole de cette taille. Niveau drogue, le public préfère l’acide à l’ecstasy. Dans un rare et excellent article sur la genèse de la techno de L.A, paru dans le magazine Spin d’octobre 2001, sous le nom Mad hatters, mad point & ecstasy freaks : The secret history of the L.A rave scene, le DJ Ron D Core témoigne : « quand l’ecstasy est arrivé à Los Angeles en 1991. Les choses se sont accélérées en même temps que les BPM. Les gens recherchaient quelque chose de plus agressif et de plus mordant. » C’est le début du hardcore techno à la sauce ketchup américaine. On y apprend aussi, L.A oblige, que les premières raves étaient surtout un prétexte de soirée à thème où l’on se déguise pour attirer les regards.

Il faut aussi souligner l’apport – bien que marginal – de ce club, le Jewel’s Catch One, situé West Pico Boulevard. Havre de paix pour la communauté gay noire, ce club était appelé le Studio 54 de L.A. Ouvert depuis la période disco, le club s’est bien entendu nourri des évolutions musicales en étant le seul endroit qui diffusait de la house et invitait des Djs de Chicago.

The story of L.A. club Jewel's Catch One and its pioneering owner finds its way to Netflix - Los Angeles Times

Citons également quelques personnalités comme Doc Marten, Marques Wyatt ou M. Kool Aid aka Stephen Hauptuhr. Ces derniers étaient les premiers DJs à tenter de jouer de la house à Los Angeles en éditant et propageant des K7 de mixes sous le nom de The Milky Way Acid House Family en 1991, sur lesquelles on pouvait lire l’avertissement suivant : « Warning ! Teknotronic music is known to be contagious ». Ils étaient aussi les premiers organisateurs de soirées clandestines, comme le Magical Mickey’s Holy Water Adventure de 1991 qui se déroulait au sein d’un parc aquatique avec toboggans géants.

Mais ces gars sont, pour la plupart des DJ ou organisateurs de soirées, mais ne produisent pas de disques. La techno mainstream commence timidement son implantation à Detroit, Chicago, dans les clubs de New-Yorkais et bien sûr, à San Francisco. Cette dernière, pouvant s’appuyer sur la forte communauté gay ainsi que le background hippie avide d’expérience. Ce décor ne fait pas les affaires de Michael Kandel et Tom Chasteen, nos deux petits technos kids de Los Angeles. Mais ils ont décidé de s’accrocher.

(C) Gérard Love

Grateful Dead armé d’une TB 303

« Ouais, on était peut-être au mauvais endroit, on aurait dû venir de San Francisco », constate amèrement Mike Kendall. Le jeune duo partage donc son temps entre études artistiques sans trop d’effort et bidouillage techno. En 1988, Kandel et Chasteen font un voyage de plusieurs mois en Asie du Sud-est. À leur retour, les deux amis créent ensuite un label – Exist Dance records – en 1991.  Strictement vinyle, Exist Dance est – ce n’est pas rien – le tout premier label techno de Los Angeles. Le duo commence à produire des compositions sous divers alias comme High Lonesome Sound System, Voodoo Transmission ou Eden Transmission.

Les morceaux d’Eden Transmission – comme la bien nommée I’m So High – sont joués régulièrement dans les premières raves de la côte ouest. C’est le son typique de cette époque et ces tracks sont importantes, car elles font le lien entre la culture house des pères fondateurs américains issue des minorités noires et latines, avec des sonorités typées purement trance ramenées des voyages à l’étranger par ces étudiants blancs plus fortunés.

On peut citer aussi le morceau We’re Go de High Lonesome Sound System, en 1991, qui est semblable aux Chemical Brothers, avec une longueur d’avance. Un autre exemple, toujours issu du catalogue du label Exist Dance, est le dévastateur «Halucifuge» fondateur signé Freaky Chakra – un artiste de San Francisco, ici remixé par la paire de hippies-renégats Chasteen / Kandel. C’est orienté champignons arc-en-ciel, dans l’esprit du Grateful Dead avec une TB 303.

À côté de leurs productions au tempo survolté pour les raves, Chasteen et Kandel bricolent des choses plus calmes, sous le pseudonyme de Tranquility Bass. Le premier essai, dès 1991, est la deuxième sortie d’Exist Dance : la fameuse track «They Came In Peace». Un message de paix à l’adresse d’une intelligence extra-terrestre plaquée sur des harmonies ramenées de leurs voyages en Asie. Armé d’un magnétophone, Kandel y a enregistré des bruits d’ambiance sur des cassettes. En vrai disciple de Brian Eno, le duo expérimente, ralentit sévèrement le tempo, sample des boucles et ajoute des rythmiques hip-hop.

« À l’époque, nous en avons vendu environ 10 exemplaires. C’était putain de déprimant ». (Michael Kandel)

Le résultat est un morceau à l’atmosphère empreinte de culture hippie 90′ techno-utopiste et de cyberpunk optimiste. « Nous sommes venus en paix pour toute l’humanité », déclame une voix paisible et hypnotique. Pourquoi ce geste est-il important ? Car Kandel et Chasteen sont les premiers à réaliser ce genre de musique. On n’appelle pas cela downtempo, et encore moins du trip-hop – ce terme apparaît pour la première fois des années bien des années plus tard, via le magazine Mixmag en 1994. Non, le trip-hop n’est pas né à Bristol avec Massive Attack. Personne ne faisait ce genre de choses dans le milieu ou le BPM règne en maître. Il n’existait pas de section « musique électronique » dans les disquaires grand public et personne n’écoutait de techno chez soi ou dans sa voiture : c’était seulement de la musique de club pour danser.  Avec « They Came in Peace », Tranquility Bass tente timidement de sortir la techno de la marge pour la débarrasser de cette étiquette de musique de producteurs ou de musique fonctionnelle. Le critique Terry Matthew décrit ce morceau comme « l’un des disques électroniques les plus influents réalisés aux États-Unis dans les années 1990 ».

Mais comme toujours, dans l’histoire de la pop culture : quand on est trop en avance sur le quai, le train du succès, lui, ne va pas se pointer. Le duo Tranquility Bass est largement incompris. Pour le journal L.A Weekly, Kandel se confiait : « À l’époque, nous en avons vendu environ 10 exemplaires. C’était putain de déprimant. Nous les amenions dans des magasins de disques. Les gars à qui nous essayons de les vendre les passaient à la vitesse 45 tours. Ils ne comprenaient pas pourquoi c’était si lent. Ils n’avaient aucune idée de ce que c’était. Les premiers pressages étaient de 500 exemplaires, en vinyle bleu. Ils nous sont tous restés sur les bras et on s’en servait pour décorer notre squat. Nous les utilisions comme gélatines de couleurs sur les lumières, pour l’ambiance ».

Décidément, personne ne veut voir qu’il se passe des choses à Los Angeles. Mais étonnement, la culture techno peut compter sur le soutien de…

Brenda et Dylan de Beverly Hills 90210

Legs McNeil, lui, est connu comme un critique qui écrit principalement sur le rock, mais il lui arrive de cachetonner pour la presse grand public. Pour le magazine Details de décembre 1991, il réalise un reportage au sujet du phénomène des raves illégales de Los Angeles, intitulé : « Outlaw Parties, LA Outrun ». McNeil a senti le truc et raconte les balbutiements de cette culture, tout en faisant planer sur son article un nuage de subversion et d’interdit. Ce reportage fait du bruit et attire les curieux en manque de sensation forte : le buzz démarre enfin dans la ville du vice. Quelques semaines plus tard, l’action d’un épisode de Beverly Hills 90210 se situe dans une rave de Los Angeles. Désormais, ces soirées deviennent mainstream.

Ensuite : c’est le deuxième étage de la fusée. À partir de 1993, la révolution rave débarque cette fois-ci pour de bon à Los Angeles où il est désormais commun de voir des rassemblements de 10 000 personnes. La techno devient massive avec l’arrivée de The Chemical Brothers, The Prodigy et du seul américain du wagon, Moby (avec des cheveux).

Influencé par le disque « Chill Out » de The KLF – véritable pierre angulaire – un engouement né pour une techno ralentie, appelé alors du terme ambiant house. C’est seulement à partir de ces années que les tracks bizarres de Tranquility Bass – « They Came In Peace » ou « Cantamilla » – ressortent du placard et deviennent enfin virales. Ces dernières se retrouvent sur tout un tas de compilations à l’esprit chill. Michael Kandel et Tom Chasteen se transforment alors en héros du trip-hop américain.

À partir de la moitié des années 90, le monde de la pop semble devenir fou. C’est bien simple : tout est trip-hop ! C’est pratique et comparable à une injection de botox : comme avec le disco, 20 ans auparavant, le trip-hop fait des miracles et rajeunit nos vieux artistes perdus ! Madonna fait un duo avec Massive Attack, les U2 refourguent leur bible pour de l’ecstasy, Springsteen marche dans les Streets of Philadelphia et même Mick Jagger et The Rolling Stones s’y mettent (respectivement avec Rick Rubin et les Dust Brothers derrière la console). Tous ces vieux artistes poussent leurs batteurs dans l’escalier afin de les remplacer par une boîte à rythmes.

Pour faire suite à ce succès inattendu, Tom Chasteen s’éclipse en 1993, laissant Michael Kandel seul maître à bord du vaisseau Tranquility Bass, désormais bankable. C’est à cet instant que l’histoire prend un virage singulier.

Hisser haut le drapeau des freaks

C’est donc un Kandel seul qui se voit proposer une avance et un contrat d’enregistrement dans le bureau de la maison de disque AstralWerks. Ce label n’est pas n’importe lequel : c’est la division dance de la major Universal, où sont signés et distribués les poids lourds techno The Chemical Brothers, The Future Sound Of London, Fat Boy Slim puis Cassius ou Basement Jaxx. Ravi et excité, Kandel range l’avance dans sa veste et commence à plancher sur le premier disque de Tranquility Bass.

Première résolution, curieuse, est prise de s’exiler et ne plus avoir de contact humain. Kandel emporte son sampler et loue une petite maison sur l’île de Lopez, un endroit perdu situé à la frontière canadienne et peuplé de 1500 personnes. « Je n’avais jamais fait d’album auparavant, racontait Kandel pour la promo au Chicago Reader, et je ne suis pas très doué pour budgétiser mon temps. Alors, quand le label m’a donné trois ou quatre mois, je me suis dit que j’allais essayer ». Malgré les messages par fax inquiets de la maison de disques, il va rester deux années en solitaire à réaliser ce disque. Ses amis prennent de ses nouvelles, mais lui font remarquer qu’il a une voix bizarre au téléphone : « Oui, je n’ai pas parlé depuis trois jours », leur répond-il. Placé en auto-confinement de son plein gré et perdu au milieu de la nature, Kandel se fait pousser la barbe et son projet s’éloigne des nightclubs urbains. Pas de trip-hop ici, mais un mélange étonnant de rock psychédélique, de folk hippie parsemé de touches d’électronique. Le tout donne cette œuvre incroyable et décousue : Let The Freak Flag Fly, un disque bucolique, hors du temps qui sonne comme la rencontre de vieux morceaux de Santana, l’esprit freak de Sly Stone et de la country nomade.

Ce sont des jams acides découpés sur le logiciel Pro Tools où les beats technos se mélangent aux cuivres léthargiques et autres percussions tribales sortis de l’album blanc des Beatles. La grande nouveauté, c’est que Kandel s’est mis à chanter : « l’idée de chanter ne m’est venue qu’au bout de huit mois. Je n’ai pas du tout pensé à tous ces trucs de DJ axés pour le dancefloor. Quand je m’assois pour composer et produire je cherche toujours à aller vers quelque chose d’organique », explique-t-il à CMJ magazine en 1997. Avec le recul, Let The Freak Flag Fly est un disque hors du temps et unique, qui fait le pont entre le Blue Lines de Massive Attack et le Clandestino de Manu Chao. La posture ajoutée à la démarche artistique rapproche sévèrement Kandel de Robert Wyatt. Le concept ? Unir tous les gens bizarres : hippies, hackers, drag-queens et ravers sous le drapeau des freaks libres en attendant le bug de l’an 2000 et le nouveau millénaire.

Let The Freak Flag Fly sortira en avril 1997. Malgré une campagne promotionnelle conséquente, de bonnes critiques ainsi que des remixes signés Fat Boy Slim, le disque – trop à contre-courant – ne trouve pas son public. De toute façon, avec sa barbe à la ZZ Top et son crâne chauve, Kandel n’a pas le profil du disc-jockey en vogue. De plus, il ne se produit pas en DJ-set, mais joue désormais de la guitare avec un backing band.

Peu de temps après, la crise du piratage de la musique crée l’effroi au sein des labels : Tranquility Bass n’est alors plus une priorité et on lui rend son contrat. Dommage, car Kandel a travaillé sur son deuxième disque, « Heartbreaks & Hallelujahs ». En 2002, l’album est prêt, mais personne n’en veut. Il restera dans les cartons et sortira discrètement après une éternité en 2012, soit quinze ans plus tard la sortie de Let The Freak Flag Fly. Pendant toutes ces années, Kandel a continué à vivre sa vie de hippie et a complètement disparu des radars.

Le 18 mai 2015, on apprend son décès, à l’âge de 47 ans.

PS : Je ne vous ai pas tout dit. Cette table ronde du New York Music Seminar de 1990, est devenu un moment étrange de la pop car elle est complètement partie en sucette. « Bienvenue, Ladies & Gentlemen, commence bille en tête Wilson à l’adresse du public présent, tout ce qui ce passe dans le reste du séminaire est de la merde : c’est ici que ce passe la nouvelle musique ». Outre Tony Wilson de Factory records, il y a autour de cette table un certain jeune producteur de Detroit du nom de Derrick May, le spécialiste de hip-hop Robert Ford Jr, l’acteur Keith Allen et le DJ de Chicago, Marshall Jefferson. Au sujet de ce dernier, Tony Wilson confesse : « Les choses vont si mal chez vous, que je suis très étonné d’être assis à côté de cette légende. Il faut que vous sachiez que le nom de Marshall Jefferson a été suggéré en amont pour cet événement, mais qu’un vieux directeur artistique à la con d’une de vos putains de maison de disques qui n’y connaît rien, a déclaré : “non, non, ce type n’est pas si important, mais il peut faire partie de la réserve en cas de désistement ».

Après une courte introduction sur la naissance de la techno à Detroit et Chicago, la discussion revient ensuite, évidemment, toute à la gloire de Tony Wilson en parlant du second summer of love anglais et le sujet provocateur de la drogue. Keith Allen endosse curieusement ici le rôle d’un docteur spécialiste des drogues et intervient pour nuancer les propos de Wilson. Ce dernier lui répond : « Ici, vous êtes tellement gêné par les putain de drogues. Cela n’a fait aucun mal à Gun’n’Roses pourtant ». Wilson enchaîne en chantant des louanges au sujet de ses poulains Happy Monday. L’’américain Robert Ford déclare : « Donc, en d’autres termes, vos garçons sont des trafiquants de drogue, ce ne sont pas des musiciens ». Tony Wilson répond : « C’est exact ».

Puis, la conférence prend une tournure étrange. Visiblement sous l’emprise de stupéfiant, Tony Wilson part en roue libre. En véritable colonisateur et sans aucun état d’âme dû aux questions de réappropriation culturelle, il déclare que c’est grâce aux Anglais que la techno est vivante. Il est à deux doigts de prétendre que ce sont eux qui l’ont inventé. Derrick May, s’énerve et lui répond que c’est toujours la même histoire d’exploitations des noirs : « Laisse-moi te dire quelque chose. La dance music est foutue. Vous avez tous ces enculés qui ne savent pas d’où vient cette merde, ils n’ont aucune putain d’idée de ce qui se passe et gagnent de l’argent avec. (…) Nous – quand je dis nous, je veux dire les noirs – quand on fait quelque chose vous viendrez toujours derrière nous le voler et ajoutez une petite ligne d’accord dessus ou quelqu’un qui chante. Puis vous demandez à une putain de maison de disques qui ne connaît rien à la house music de mettre 50 000 dollars sur la table. En fin compte, vous avez un tube parce que vous l’avez enfoncé dans la gorge de ces enculés. Donc ton groupe, tu sais, à un énorme succès. Mais moi, je viens de me casser le cul, ça vient du cœur. Et ton groupe, eux ils se droguent ! »  Derrick May ne se laisse pas faire et continue : « Vos DJs anglais sont des suiveurs. Nos DJs sont techniquement meilleurs et ont créé cette merde ». La situation s’envenime, et Keith Allen rétorque : « Bullshit ! Parlons de vos putains de DJs. On a joué la semaine dernière à Detroit, c’était de la merde. Vos DJs n’avaient pas un seul disque récent et ne jouaient que des trucs à 130 BPM. Ils sont collés dans la boue et se baisent tout seuls ! » Derrick May : « Tu sais quoi ? On n’y était même pas à ta soirée de merde. Je ne veux pas chercher la merde, mais si tu me cherches, tu vas me trouver, espèce d’enculé à cul plat ! » Cela fait rire Tony Wilson : « J’ai une émission de télévision en Angleterre. Aimeriez-vous être dessus, Derrick ? Vous et Keith en spectacle chaque semaine. Que veut dire cul plat, au juste » ? « Que vous avez un long derrière », rétorque May.

La situation dégénère, le public présent hue puis Marshall Jefferson quitte la salle, dégoûté. Derrick May : « Marshall a raison de se casser. Le titre de cette conférence est ridicule parce que dès le départ vous avez fait de cette conférence une déclaration de guerre ». « Qui ça ? Nous ?! », lui demande, faussement étonné, Wilson. « PUTAIN, FERME-LA, MEC, lui hurle Derrick May. Tu vas fermer ta putain de gueule ?! Tu es en train de passer pour un trou du cul » ! Puis il se casse à son tour.

Au loin, une voix crie : « Derrick ! Marshall ! Revenez ! Quelqu’un doit rester pour représenter l’Amérique ! »

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21 commentaires

  1. les caravanings de chez gonzai, les limites lamasses de 66, ganafoul, frustration, steiner , c fleur mOds, & leur prefere le facteur stagiaire en retraite du 57 qui vrille les vinyles sur sa bicyclette.

  2. Skronch…. skronch…. skronch….
    je me délecte de ce combat de coqs entres untermensh fish&chips et baboins du KFC .
    L’autre gros dealer de Derrick May qui chiale sur l’appropriation culturelle  genre   « pour une fois qu’on invente un truc nous les noirs, vous venez nous le piquer bande de sale blancs ». Le mec est sérieux ?
    Ok, alors garde ta musique de merde et retire ton slip t’es chaussettes et tes nikes si tu veux jouer a ça gros beta.
    Les « vieilles guitares moyenâgeuses » on lui plug dans son bucket à banania,

    1. Si tu veux mon avis, si il y a un raciste ici, c’est oit…
      Mais c’est surtout Derrick May, précurseur de nos chialeuses sorrosiennes de BLM, qui mériteraient tous d’être considérés pour ce qu ils sont : des racistes noirs.

  3. Bon ceci étant dit, pour ce qui est du sujet central de l’article, c’est vrai que tranquility Bass était un putain de vent frais à l’époque. D’ailleurs toute la compil Mowax en 3 vinyls dont est extrait le titre « they came in peace » est excellente dans mon souvenir. Bon J’avoue ne l’avoir pas réécoutée depuis presque 20 ans, mais j’ai jamais envisagé de revendre le disque (contrairement à bcp d’autres) et me suis promis de le réécouter au moins une fois avant ma mort.

  4. Oulala tout de suite les gros mots
    Si on pouvait échapper aux éternels débats foireux et vains.
    La musique est une appropriation permanente point barre. Et ça vaut pour toutes formes « d’art ». Laissons au chouineurs jouer avec les satisfecit de la morale bon marché.
    Sinon Tranquility Bass n’a pas perdu ça fraîche candeur.  » They came in peace »est un titre bien à propos et sa boucle de basse me rempli la tête pour la soirée. Merci

  5. Ainsi me voilà possesseur d’un nouveau concept : l’article dans l’article. Oubliez l’artiste dont on vient de vous parler, il le sera de toute manière dans une quinzaine de jours (ouvrés). 

    Nous voilà à observer des gens qui, la plupart du temps, n’ont rien de très important à nous communiquer, mais qui le font cependant avec du style (dans le magasin des modes, il existe un large choix), et dont le but secret plus ou moins avoué est qu’un beau jour l’une de leurs chansons se retrouve dans la bande son d’une publicité pour une voiture ou un parfum, quintessence du cool, mec !

    Et cela fait…cinquante ans que cela dure !

    Heureusement que mon métier d’orpailleur me permet de garder la foi et de bien perdre ma vie !

    Des heures et des heures sur Youtube, Bandcamp ou ailleurs, à tendre l’oreille, et à extraire les quelques grammes d’ivresse de toute cette matière sonore plus vaste qu’un océan et qui fait toute la beauté de mes journées et de mes nuits en solitaire !

    A quel pourcentage ? – me demanda une fois un ami, au sujet de la qualité de la musique actuelle, comme si j’étais un expert-comptable ou un statisticien !

    Cette satanée obsession pour les chiffres !

    Par pure provocation, je lui avais répondu « 1% », et le bougre ne sut jamais que ce ne fut qu’une référence au groupe Toto.

    Bref, j’aime à passer des heures à dégoter la perle rare qui traîne dans l’arrière-monde dématérialisé, le truc ultime que tout le monde a oublié, ou que tout le monde oubliera, ce petit plus qui fait le sel de la musique et qui donne un sens à ma vie, à la vôtre également, apparemment.

    Qui se souvient, par exemple, de ce groupe britannique, « The Associates » ?

    Pas le truc le plus obscur que j’ai pu trouver, mais quand même !

    Les albums studios officiels sont, il faut bien le dire, assez catastrophiques, je parle au niveau du son.

    Il est difficile de faire production plus datée.

    Et pourtant, il y a tellement de merveilleuses mélodies dans les compos de ces gars !

    Et ce Billy Mackenzie, destiné à devenir une star, avec cette voix incroyable, mi-glam mi-raisin, quelque part entre Bowie et Cure, mais dont le succès restera pourtant par la suite, en solo, plutôt confidentiel, jusqu’à sa mort en 1997, par suicide.

    Destin tragique, comme tant d’autres.

    Mais il faut réécouter les fameuses Peel Sessions de ce groupe pour se convaincre que les chansons étaient belles et bien là !

    Car la différence entre le « studio » et le « live » est flagrante, et j’ai même envie de dire : flippante !

    Car à quoi cela tient, le succès ? A la façon dont va sonner un son de batterie ? A la manière dont va résonner la voix, dans un micro ?

    Capharnaum des guitares torturées, « soleils de ferraille prismatiques, foudres carminées », rythmiques tropiquoïdes, vraie transe à tous les étages, folie qui guette dans tous les coins, mais toujours avec ce sens subtil de la mélodie qui emporte loin, dans un brouillard de sensations qui jouent avec les nerfs, et le cœur qui bat aux tempes, dans une tension qui ne faiblit qu’en des instants de pur romantisme, un peu suranné, mais authentique.

    Je vous éviterai la fastidieuse énumération des musiciens qui ont traversé ce groupe aussi novateur que tant d’autres à la même époque, de même que je n’irai pas plus loin dans son évocation biographique, tout cela, vous le trouverez vous-même sur Wilkipedia, parce qu’après tout, vous êtes des grands garçons et des grandes filles.

    Et puis voilà, quoi.

    Non, ne me remerciez pas.

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