Bien sûr il y a Dylan, la tournée anglaise en 66, Ronnie Hawkins et son indispensable version de Who do you love

Bien sûr il y a Dylan, la tournée anglaise en 66, Ronnie Hawkins et son indispensable version de Who do you love, le road trip messianique de The Weight et The Last Waltz filmé par Scorcese à grands renforts de bols de coke. Mais plus encore il y a l’âme d’un groupe qui en deux albums a réussi l’une des plus belles virées dans les fondamentaux de la musique américaine du XX ème siècle: The Band, c’est plus impressionnant qu’un tour de force au milieu d’un cirque ambulant perdu à Désolation row.

The Band, des progressistes qui rendent hommage au grand sud sans se coltiner les apparats réacs des fans du général Lee.

The Band, Steinbeck et Faulkner qui rencontrent les Staples singers dans une rock ‘n roll party.

The Band, un groove blanc et des paroles faites de pudeur et de nostalgie, l’antithèse de la beauferie redneck de Lynrd Skynrd.

1968. La distribution des hosties à la grande messe psychédélique touche déjà à sa fin, les cosmic jams ont des relents de déjà vu et Haight Asbury est devenu un palais de crasse pour Jesus junkies. Les princes de la west coast, Byrds et Grateful Dead en tête, lâchent au grand jour leurs influences country bluegrass assaisonnées avec une pincée de poudre, de Sunshine (by Owsley) et de cool attitude. La fatigue se fait ressentir et le bout de la route d’Easy Rider pointe son nez.

Sur la côte Est, quatre canadiens et un sudiste remettent les compteurs à zéro et refont descendre les freaks en douceur. On connait l’histoire. Dès 67, The Band se terrent dans la fameuse maison rose dénichée par Rick Danko dans les environs de Woodstock, bossent comme des Viets dans une cave, composent avec et sans Bobby « la voix de sa génération », finissent par trouver la formule, le précipité ricain par excellence.

Bon, la vérité, c’est qu’ils ont enregistré une partie du premier album à New York et le second dans une maison de Sammy Davis Jr adaptée en home studio dans les hauteurs de LA. Mais, ce qui compte avant tout, c’est l’unité qui existe entre les clichés d’Elliot Landy pris aux alentours de Big Pink et le patchwork musical du Band. L’important c’est le choc visuel, celui qui donne envie de creuser et de savoir ce qui se cache derrière ses jeunes gens qui jouent aux vieux renfrognés en se gelant les miches dans des vestes sévères à l’orée d’un bois par un sale jour de pluie.

Au même moment, sur la côte Ouest, on se la coule douce dans les parcs.

L’idée vient de Robertson qui cherche désespérément « à se rebeller contre la rébellion, à avoir l’instinct de sortir de la mêlée ». Alors quand on lui suggère le meilleur photographe du moment, il choisit le pire feuille de chou pour qu’il puisse faire des clichés qui ressembleraient « à des photos de mineurs des années 30 ». Bien sûr, tous les groupes embrayent la marche arrière, certains comme les Charlatans  se payant même un saloon dès 1966. Mais The Band reste le groupe néo classique de l’histoire américaine, où il est question de grèves de paysans (King harvest will surely come), de la guerre de Sécession vu du côté des perdants (The night they drove old Dixie down) ou du bagout d’un gamin hillbilly dans son bled (When you awake). Le tout avec classe et sans puer le rance.

The Band, niveau talent c’est un peu le club des cinq.

Qu’ils tripotent un piano façon rag time, du trombone, de la clarinette, du fiddle, de l’accordéon ou du clavinet, peu importe, la mixture finale compte plus que les ingrédients. Pas de solo chiant, de pirouette pyrotechnique, hormis ce malade de Garth Hudson au clavier, le parfait croisement entre Géo Trouvetou, un concertiste classique et l’attardé de Délivrance. En grand fan de Curtis Mayfield, Robbie Robertson joue sa Casino en refilant des plans de soul avec un son sec et comme Harrison, privilégie la mélodie à la frime pentatonique. Levon Helm, lui, braille comme le fils de fermier de l’Arkansas qu’il est, reste l’un des meilleurs affuteurs de fûts de sa génération. Son truc: un rythme chaloupé, un jeu de toms à l’étouffée sur une vieille batterie achetée 130 dollars dans un vide grenier.

Ecoutez-le s’époumoner sur The night they drove old dixie down, qui donne envie de se bourrer la gueule seul dans son canapé. Ecoutez-le mener les pulsions/pulsations sur le Révolution blues de Neil Young qui nous parle de son ex pote Charles Manson.

Et quand Helm décide de se mettre au banjo c’est Richard Manuel qui s’y cogne (Rag  mama rag qui filerait des fourmis dans les jambes à un contorsionniste dans un juke joint clando sous la prohibition). La voix sanglotante de I shall be realeased a fait chialer dans les communautés en quête de sens. Au bout du rouleau, il finira par se pendre dans une chambre d’hôtel un jour de 1986, pendant que ses potes continuaient la bringue d’après concert. Il faut dire que le bonhomme, fragile, ne suçait pas que de la glace et se plaçait directement en deuxième position pour le titre du meilleur interprète de Georgia on my mind … On n’en ressort pas indemne.

Rick Danko devait lui aussi avoir les artères d’un papy. Immense chanteur (Unfaithful servant) et rare bassiste à avoir joué sur une six cordes sans vomir du slap immonde ou se prendre pour un Jaco Pastorius qui aurait mieux fait de rester à la contrebasse. Avoir Danko dans une pièce avec vous devait être aussi cool que stressant tant ce type donne l’impression d’avoir la gigote et d’avoir quatorze idées à la seconde. Pour ceux qui aiment voir des idoles en train de se la donner  en piteux état, regardez-le dans le train du Festival express avec Joplin, Garcia et Weir jammant sur Ain’t no more cane, faites-en un héros pour les futurs Doherty de troisième zone. Un génie pourrait sortir de là.

Alors bien sûr, après les deux premiers albums, ce sera la fête à la coke et les tournées dans les stades qui altèreront petit à petit la rugosité et la véracité originelle du groupe. Robertson finira par rejoindre la même clique que Clapton, les faux modestes qui font chier leur petit monde, Manuel, Danko et Helm s’abimeront dans une fête quotidienne pour finir par s’en mettre plein la gueule au petit matin, comme des frères de défonce. Garth Hudson se mettra à jouer sur des synthés à faire vomir Peter Gabriel… Mais même les Stones du début des seventies qui recrachaient avec grandeur et décadence leurs influences n’ont pas puisé au plus profond de l’âme américaine comme l’a fait ce groupe qui, faut-il le rappeler, n’avait même pas de nom.

14 commentaires

  1. bande d’enfoirés !!!

    oui les Eagles 72 sont mortels, Richard Hell est sexy mais ne sait pas chanté, et c’est aussi ce que j’aime chez lui

    Les comparaisons avec d’autres groupes sont stupides, The Band avait un son et une approche completement différente du reste des groupes US de par sa forme, sa composition et son histoire. oui les voix et ces putains de son de clavier. Ce son des musiciens hors pair

    The Band est un groupe fantastique qu’on le veuille ou non. J’ai mis du temps à apprécier mais s’il fallait en retenir un de la culture américaine, ça serait sans hésiter celui là.

    cette phrase est très juste : « Mais même les Stones du début des seventies qui recrachaient avec grandeur et décadence leurs influences n’ont pas puisé au plus profond de l’âme américaine comme l’a fait ce groupe qui, faut-il le rappeler, n’avait même pas de nom. »

    je conseille tous les albums dans l’ordre en commençant par les basement tapes

    The Band dans Gonzaï…encore !!!

  2. Je ne comprends pas trop cette tendance à dérouiller Last Waltz.

    Certains passages sont effectivement vomitifs (Joni Mitchell, un autre que j’ai préféré oublié et peut-être un troisième), mais la majeure partie est bonne à prendre.

    Tous les morceaux du groupe lui-même, notamment The Weight qui est absolument jouissive dans cette version, plus… je sais pas moi… Muddy Waters, Neil Young, Clapton, Dylan qui (malgré le chapeau rose pour le dernier cité) font admirablement bien le boulot.

    J’ai personnellement découvert une classe de la trempe de Jagger chez Robertson. En plus sobre, plus naturel. Une vraie classe méconnue.

    Faut quand même pas charier.

  3. Alors oui j’en connais qui n’ont jamais accroché sur the Band, ou plutôt qu’ils n’ont pas compris le choc. Mais pour moi « l’album brun » est un sacré monstre; quelquechose de précieux et rare, un truc à l’esthétique parfaite. Un univers visuel, sonore, cohérent, instinctif. Quelque chose comme la classe ultime à cet instant précis.

    Ceux qui ont accroché, ont vu en ce disque quelque chose de vraiment lumineux, comme un disque majeur par un groupe honnête. La fin de ‘the Great Divide, l’intro de ‘Rag mama rag’, les coeurs sur vasperine Wine’, ‘The night they drove old dixie down’ etc. Chaque morceaux apporte son lôt de trouvailles subtiles témoignant d’une inspiration impressionante et d’un amour de la fabrication artisanale de chanson. Au fil des écoutes des tas de détails apparaissent. C’est un dosage parfait entre le feeling et la précision.

    Ce disque était malgré lui une bombe destinée à anéantir les faux gars cools, en réalité des simplets fascistes et superficiels déguisés en hippies, qui voyaient en eux une bande de réacs. En réalité les mecs de ce groupe agissaient à l’instinct, et avaient eut l’éclair de génie de l’afirmation de soi dans la digestion et le respect de leurs influences, le rejet de la pseudo-coolitude d’alors, et dans l’amour de la musique. Ces mecs étaient des musiciens avant tout, et the Band ne s’appelait pas ainsi pour rien.

  4. N’empêche que la version de Cash de Long Black Veil en 65 est quand même salement plus touchante, non ?
    ceci dit sans vouloir jouer l’antériorité gratuite, puisque je n’ai jamais entendu la version Lefty Frizell.

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