Il y a quelques semaines, Cedell Davis jouait à Paris. J’ai quitté son concert en larme. Peut-être parce que je suis un peu émotif, ou que j’avais bu, mais toujours est-il que l’incapacité du bonhomme à chanter m’avait fait venir à cette conclusion : le blues du Mississippi (coutry blues, blues rural, Mississippi Blues, comme vous voudrez) était en train de mourir avec ses derniers musiciens. Puis, ce matin, on m’annonçait la mort de T Model Ford.

tmodel-ford-deep-bluesVoici, l’information essentielle est délivrée : T Model Ford est mort. Vous pouvez fermer cette page, retourner aux photos de vacances de vos amis Facebook, reprendre votre vie où vous l’aviez laissée. Ça vous fera une conversation de 30 secondes pour la prochaine fois où vous rencontrerez un être humain : l’un des derniers types capable de jouer ce type de blues a disparu de cette terre, ce qui sous-entend que cette musique va elle aussi disparaitre, que bientôt il ne nous restera plus que des disques, mais pour ce que les gens les écoutent … autant dire qu’il n’en restera plus grand chose. T Model n’était pas le meilleur, mais il était l’un d’eux. Pour moi, c’était une raison suffisante pour l’aimer. Parce que, voyez-vous, cette musique, d’une manière que je ne m’explique pas, à toujours été MA musique. Elle fonctionne sur moi à tous les coups. Fred McDowell, John Lee Hooker, R.L Burnside, Slim Harpo, James Cotton… A tous les coups. Et, pour cette raison, je mets cette musique au dessus de toutes les autres. Inconsciemment. Elle est à la musique ce que le sexe est a la vie : essentielle à la survie, primaire et… jouissive. Rien ne peut me mettre plus en joie ou plus en bas qu’un morceau de Mississippi blues. J’en suis désolé mais c’est ainsi.

J’ai pas grand chose à vous raconter sur la vie de T Model, sinon qu’il avait plus de 90 ans, qu’il aimait le Moonshine, les femmes, qu’il avait fait de la prison pour avoir foutu un couteau dans la gorge d’un type, qu’il a travaillé enfant dans les champs de coton, qu’il a changé son nom pour ne pas avoir un nom d’esclave, qu’il a voulu devenir pasteur, qu’il croyait en dieu, portait un dentier, qu’il a dragué ma mère et qu’il est le seul bluesman avec qui j’ai réellement parlé. C’était il y a de cela quatre ans, je jouais dans un groupe de punk blues et j’étais heureux. J’avais 22 ans et me sentais indestructible. Sauf que quelque mois plus tard j’ai été détruit, devenant instantanément vieux. On est vieux quand on comprend que notre vie ne sera qu’un long témoignage de la disparition des êtres et des choses que l’on aime. Quoique l’on fasse, toutes nos joies se perdront un jour ou l’autre et le bonheur n’est qu’un sursis avant la souffrance et la mort. Excusez moi encore, mais c’est la réalité. Mon grand père, né en 1903, a vu mourir des amis sur deux guerres, ses parents, la religion à laquelle il croyait, le Paris de son enfance, les derniers grands artistes européens, une certaine idée de son pays, l’Europe comme centre merveilleux du monde. Il a aussi vu naître les voitures, le cinéma, l’aviation civile, le métro parisien et les mini jupes qui le mettait tellement en joie. De bien maigres consolations finalement. Nous, génération née à la fin du XXe siècle, voyons disparaître les plus belles inventions d’un siècle auquel nous n’avons jamais appartenu. Il n’y a pas un jour sans que l’on annonce la mort; ici de Darondo, là de Kevin Ayers. Qu’importe, leur plus belles œuvres étaient déjà derrière eux. Oui mais… bien sûr mais… Mais quoi ensuite ? Comme le dit la sagesse populaire : on sait ce que l’on perd, jamais ce que l’on gagne. Aujourd’hui, je ne vois pas trop ce que nous avons gagné à être l’Humanité du XXIe siècle. Hier encore, un film me répétait de long en large que Google rendait la vie des gens meilleure. Peut-être avez-vous tapé T Model Ford dans Google, peut-être êtes-vous tombé sur ce texte de cette manière. J’ai du mal à croire que votre vie soit meilleure désormais. Excusez moi encore.

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Une dernière anecdote pourtant qui pourrait changer votre vie. L’histoire m’avait été racontée par Judah Bauer du Blues Explosion. C’était un jour où Jon Spencer Blues Explosions et T Model Ford faisaient une tournée commune. Judah va voir T Model dans sa chambre d’hôtel pour lui dire qu’il part faire un tour. T Model dit qu’il va rester ici. Quatre heure plus tard, Judah retourne le voir et le retrouve exactement comme il l’avait laissé : sur une chaise, la tête reposant sur ces mains agrippant le pommeau de sa canne. Il n’avait pas bougé, pas allumé la TV, pas allumé la radio, ne savait pas lire… Il ne s’était pas « diverti ». Il était resté juste là, seul, avec ses sens, son esprit et ses souvenirs. T Model avait ralenti sa vie, au maximum. Ralentir sa vie, l’unique solution pour écrire une œuvre. Pensez y, la prochaine fois que vous aurez envie de quelque chose, immédiatement, a portée de main dans Google… Je suis sûr qu’au jeu du silence, vous ne feriez pas long feu face à un bluesman.

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14 commentaires

  1. Bah dis donc, si après ça on n’a pas tous envie de se suicider comme Jack-Alain Léger… bon bon. Ca doit pas être cool tous les jours de vivre dans le passé, n’empêche. J’ai du mal à comprendre d’où te vient ce sentiment de nostalgie perpétuelle d’un monde que tu n’as justement pas connu; ne sais-tu pas que ce sera toujours mieux avant ?
    N’est-ce pas salutaire, quelque part, que tous les vieux crèvent, pour que votre génération puisse enfin s’exprimer sans le poids des ancêtres ? Suffit d’ouvrir la fenêtre (pardon Jack-Alain…) pour voir qu’il se passe des choses, pas forcément formidables, mais tout de même. Ne serait-ce pas, finalement, plus facile de dire qu’il n’y a plus rien à faire plutôt que de, justement, faire ? Question ouverte, je ramasse les copies dans 30 minutes.

  2. Le con… cet article est vraiment très bon, je trouve, du début à la fin, et il dit tout. “Il ne s’était pas diverti”… parfait!
    “mieux avant” ou pas n’est plus la question… toujours cette charge de vieux con qui veut en profiter… Le poids des ancêtres… oh! grand-père !
    Là, c’est pas ça. On parle de prendre la mort en charge. Dès que t’es venu au monde… une seule angoisse: la mort… qu’on se le dise: le moindre mec qui entreprend la plus minuscule pécadille, pour se faire valoir ou quoi d’autre… s’il s’est pas mis ça dans la tête, c’est tout son truc qui tombe à plat. Il s’agit d’une bien petite nuance… très légère… et pas voyante! mais dieu qui fait tout ! La Parole, l’Écriture, le Silence. On sort pas de ça, et des générations. Alors, tu peux toujours y aller… mais c’est du toc. Fioritures demi-sel… Ersatz d’ersatz! Au vent… Le présent n’existe pas plus que le passé. Lequel voit le plus loin, défend sa vision… pour sauver le plus d’hommes avec lui? Là il sèche google…

  3. Dieu c’est que j’aime cette musique mais je ne ferai jamais à ta vision morbide de la modernité. Tu peux très très bien trouver les 78 rpm fantastiques et t’accomplir dans le monde actuel. On peut aussi parler du monde d’avant dont tu nous contes une belle fable. Avant, comme tu dis, il y a avait aussi la faim, la ségrégation, la douleur au travail, des femmes qui n’avaient que le droit de fermer leurs gueules, des luttes vraiment violentes ( peut être que ça te fait bander, moi je ne cours pas après) et tout un tas d’idées nauséabondes. Avant T model ford il en chiait des ronds de chapeaux. Ça n’enlève rien à sa musique mais avoir une vision édulcorée du passé c’est simplement ne pas regarder son monde dégueulasse en face.

  4. Bah en fait j’ai eu la même impression que Bob… “On est vieux quand on comprend que notre vie ne sera qu’un long témoignage de la disparition des êtres et des choses que l’on aime. Quoique l’on fasse, toutes nos joies se perdront un jour ou l’autre et le bonheur n’est qu’un sursis avant la souffrance et la mort. “

  5. Premier, et j’espère dernier, commentaire sur gonzai – Je tiens ici à souligner que l’exercice du commentaire – de texte – nécessite avant toute chose une lecture attentive et l’étude précise de la syntaxe et des idées développées par l’auteur.
    La vision que vous vous faites de la vison de J. Jet sur le monde, l’art et la musique: on s’en fout.
    Je vous prie de bien vouloir relire l’énoncé. Merci.
    Si vous n’êtes pas capable de comprendre qu’il s’agit là d’un texte simple et touchant sur quelqu’un qui a lui même été simplement touché par une incarnation du “beau”; qu’il est justement puissant parce qu’il exprime un amour pur et brut; alors s’il vous plaît, abstenez-vous. Merci encore.

    Votre maîtresse adorée.

  6. J’ai signé maîtresse et non maître. Je ne porte donc pas la robe. Toute allusion à une avocate est donc – encore une fois – hors sujet (ou une blague de merde). CQFD.

  7. Il semble que je sois donc incapable de comprendre? Par contre j’ai très bien compris que l’on peut se penser lettrée et avoir une haute estime de soi. Je critique simplement une vision des choses avec laquelle je ne suis pas d’accord et tu me réponds tout bonnement que je suis un imbécile. C’est d’un pathétique ce déballage… Restons courtois, on va simplement arrêter de s’adresser la parole, moi les chamailleries d’écolières j’ai passé l’âge.

  8. bonjour tu as bien resume t model ford et l’histoire je suis fan de ce bluesman depuis 99 ou je l”ai vu et decouvert.
    je suis attristé par sa disparition …pour la peine je vais prendre ma guitare et jouer son blues(si possible)… voila ….by

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