Assimilés au mouvement à crêtes, les Stinky Toys ont forgé sans le vouloir, à la fin des seventies, une petite légende qui produira de grands effets. Entre la ligne crade et la ligne claire, et alors qu’un nouvel EP avec 3 inédits est prévu pour octobre chez Pop Supérette, retour sur la trajectoire éphémère et imbibée du premier groupe français à avoir fait la une du Melody Maker. Pas sûr qu’il y en ait eu un second d’ailleurs.

« Vous verrez, je serai une star et vos enfants achèteront mes disques », avait répliqué en 1972 un lycéen parisien à un professeur qui avait qualifié son devoir de torchon infâme. Et c’est ce qui s’est passé… à peu de choses près. Le nom du jeune rebelle : Denis Quilliard, alias Jacno, en référence au casque gaulois dessiné par Marcel Jacno, qui figurait sur les Gauloises dont l’adolescent usait et abusait à raison de deux paquets par jour/nuit. Rejeton d’une grande famille, beau gosse passionné de rock sixties (il a vu le trio Reed-Cale-Nico au Bataclan en 1972 !), Jacno s’ennuie au lycée Charlemagne et ne pense la plupart du temps qu’à voler des disques et à semer le bordel sur son passage. Ce à quoi il s’applique durant cette manifestation contre la loi Debré en 1973 où il remarque une jeune fille, membre du service d’ordre d’un groupe trotskiste, revêtue d’un blouson à l’effigie d’Alice Cooper. Le nom de la belle gosse : Elli Medeiros, Uruguayenne débarquée à Paris un an plus tôt et élève à l’école des Arts appliqués où elle ne restera pas très longtemps. Car, après que Jacno s’est essayé à la batterie puis à la guitare, notamment derrière Elodie Lauten, la belle et le rebelle décident de former un groupe en compagnie d’Hervé Zénouda (batterie), Bruno Carone (guitare) et Albin Dériat (basse), tous plus ou moins issus de la sphère qui gravite autour des lycées Charlemagne et Victor Hugo.

Excepté Zénouda, batteur de grande classe qui accompagnera quasiment tous les combos punks français, personne ne sait réellement bien chanter ou jouer lors du premier gig des Stinky Toys donné au théâtre des Blancs Manteaux, le 4 juillet 1976. Soit le même jour que les débuts scéniques des Clash en ouverture des Sex Pistols à Sheffield.

« Téléphone s’est fondé sur le son d’Exile on Main St. des Stones, les Toys, eux, lorgnaient du côté de Between the Buttons, en plus chaotique. » (Jean-Éric Perrin)

Il fut vite fait d’assimiler au mouvement à crêtes cet attelage hétéroclite, rapidement soutenu par la faune parisienne et Alain Pacadis dans les colonnes de Libération. « On les cataloguait punk, ce que Jacno ne supportait pas, lui qui jouait sur une Les Paul Gibson, qui refusait de monter sur la scène du Gibus et qui vénérait Pete Townshend, Keith Richards, Brian Jones… On peut considérer que Téléphone s’est fondé sur le son d’Exile on Main St., les Toys, eux, lorgnaient du côté de Between the Buttons, en plus chaotique. On les aimait bien en raison de leurs personnalités très “beautiful people”. Jacno était un mec assez fascinant, avec une grâce et une élégance naturelle, il dégageait vraiment un truc de rockstar sans que cela soit réellement calculé de sa part. Quant à Elli, c’est bien simple, elle était craquante, tous les garçons de Paris étaient amoureux d’elle. À la fin des années 1970, il n’y avait pas beaucoup de filles dans le rock, la seconde c’était Corine, la bassiste de Téléphone, pas exactement le même style… », explique aujourd’hui Jean-Éric Perrin, qui a vécu aux côtés de la scène hexagonale et qui en rapportait les faits marquants dans sa rubrique créée en novembre 1978 dans Rock & Folk : « Frenchy but chic ». Chic, c’est le terme qui caractérise certainement le mieux le petit cercle punk parisien de la fin des seventies, composé de « branchés », souvent nés dans les beaux quartiers, un rien poseurs, bien loin en tous les cas de la contestation sociale anglaise et des aspirations « arty » des résidents du CBGB new-yorkais. Punk, en revanche, les Stinky Toys l’étaient sans conteste par leur attitude je-m’en-foutiste dénuée de tout plan de carrière et pour leur goût immodéré pour la fiesta et la Valstar, ce qui les empêchera de signer chez Pathé Marconi en 1977.

Ce sont des choses qui arrivent quand une chanteuse avinée, Elli Medeiros en l’occurrence, vomit sur le président de ladite maison de disques lors d’un voyage en train Paris-Reims destiné à promouvoir Trans-Europe-Express de Kraftwerk. Cela ne s’invente pas, tout comme l’enchaînement des événements qui les conduiront à Londres, le 22 septembre 1976, sur la scène du 100 Club : « Malcolm McLaren m’avait croisée dans la rue à Paris à côté du magasin Harry Cover, je ne savais absolument pas qui il était. Comme il avait aimé mes vêtements – je ne portais que des vêtements déchirés qui tenaient avec des épingles à nourrice, des vieux pulls déchirés, des cartes à jouer et des farces et attrapes en broche –, il m’avait demandé ce que je faisais, j’avais répondu : “un groupe, les Stinky Toys”, et il m’avait dit : “je fais un festival, venez !” », se souvenait Elli Medeiros en 2014, qui peut se vanter d’avoir inspiré – avec Richard Hell, de l’autre côté de l’Atlantique – la mode des épingles à nourrice.

(C) Michel Esteban

Le festival se distingua par une ambiance détestable (les Sex Pistols refusèrent de prêter leur matériel aux Toys qui s’arrangèrent finalement avec les Clash), par un début de rixe entre Bruno Carone et le batteur de Siouxsie & the Banshees – qui n’était autre que Sid Vicious ! – et par une prestation de la formation française diversement saluée : « Les Stinky Toys sont doués, même si leur chanteuse pousse des cris stridents comme Yoko Ono », estimait Pete Shelley des Buzzcocks tandis que Mark Perry, fondateur du fanzine Sniffin’Glue, leur conseillait de « vite retourner dans leur pays d’origine »… Quoi qu’il en soit, une interview d’Elli menée par la journaliste Caroline Coon propulse la chanteuse en une du Melody Maker le 2 octobre 1976. Attiré par ce début de notoriété, Polydor engage les enfants terribles qui enregistrent dans la foulée un premier 45 tours, sur lequel figure l’électrique « Boozy Creed » et le speedé « Driver Blues ». « On a signé pour trois ans, on ne se plaint pas, on a eu une avance de 10 000 litres de bière et on touchera 7 % de royalties… », se félicitait Jacno, loin de se douter qu’ils seraient virés peu après la sortie, en 1977, de l’album intitulé Stinky Toys, puis transférés ensuite chez Vogue, grâce à Jacques Wolfsohn, où ils publieront en 1979 un second disque, également éponyme, mais fréquemment dénommé « l’album jaune ». L’artwork des deux pochettes, plus novö que punk, est réalisé par Elli Medeiros qui signe également les paroles des chansons en anglais.

Nuit punk marquée par de nombreuses rivalités entre les différents groupes à l’Olympia le 10 juillet 1978, embrouilles avec les Hell’s Angels au Palais des Arts qui provoqueront un blessé grave le 13 février 1979, recrutement de l’équipe de France de karaté afin de mettre la pâtée à ces mêmes Hell’s lors d’un show au Palace…

Parmi les nombreux faits d’armes de la geste Stinky Toys, le concert à Rennes du 20 décembre 1978 s’inscrit dans l’histoire de la musique populaire française. Jean-Éric Perrin qui faisait partie du voyage se souvient :

« Je viens de commencer à écrire pour Rock & Folk et je rencontre Dominique Tarlé, le photographe des Rolling Stones à la Villa Nellcôte, qui s’est improvisé durant deux mois, je ne sais comment, manager des Stinky Toys. Il m’invite à les accompagner à Rennes où ils doivent partager l’affiche avec Marquis de Sade, un groupe local qui vient de se former mais qui attire déjà son petit lot de fans. Nous avons voyagé dans un van J9 complètement délabré. Le concert, où la moitié des spectateurs étaient entrés sans payer, une coutume à l’époque, était organisé par un jeune étudiant qui avait flashé sur le groupe et Elli, dénommé Étienne Daho. Nous devions revenir à Paris après le spectacle mais une tempête de neige nous empêcha de prendre la route, d’autant plus que la camionnette ne possédait pas d’essuie-glaces ! Étienne, qui avait déjà perdu de l’argent dans l’opération et qui ne pouvait pas nous offrir l’hôtel, nous invita à passer la nuit dans son petit appartement. Serrés sous une pile de duvets et de couvertures, nous avons écouté des disques, notamment de Françoise Hardy, jusqu’au lendemain matin. Un lien s’est créé cette nuit-là durant laquelle Étienne nous a annoncé que lui aussi bricolait dans son coin, et qu’il souhaitait devenir chanteur. Nous l’avons encouragé… La carrière de Daho a commencé au cours de cette soirée à Rennes avec les Stinky Toys ! »

Une carrière débute, une autre s’achève peu de temps après, en 1979, année au cours de laquelle les Stinky Toys se séparent, sans véritable raison apparente : « Ils ont arrêté comme ils ont commencé, sans fixer de date. Si cela se trouve, ils ont juste oublié de se prévenir les uns les autres qu’il y avait une répét’ et ça s’est juste fini comme cela. Ils étaient les plus bordéliques de cette scène mais au final, ce sont les seuls, parmi les Asphalt Jungle, Métal Urbain et autres Angel Face à avoir enregistré deux albums pour deux grandes maisons de disques », conclut Jean-Éric Perrin.

« On parle des Stinky Toys, je pense que cela reste tout de même très anecdotique. » (Jacno)

Effectivement, ces deux opus, disponibles aujourd’hui sur les plateformes digitales, resteront gravés pour toujours, témoignages d’une équipée sincère et insouciante qui aura duré à peine trois ans, émaillée d’une poignée de concerts foutraques et d’hectolitres de Valstar ingurgités. « On parle des Stinky Toys, je pense que cela reste tout de même très anecdotique. Ça ne m’a rien appris, ça ne nous a servi à rien », assénait Jacno en 2002. On ne souscrira évidemment pas à ce jugement catégorique, car dans la musique des Toys, se dessinait déjà, par exemple dans « Uruguayan Dream », les penchants latinos d’Elli Medeiros qui cartonnera dans cette même veine au mitan des années 1980 avec « Toi mon toit » et « A Bailar Calypso ». Il se dégageait également sous les riffs de Rickenbacker une ligne claire (« Sun Sick »), prélude au succès du EP instrumental Rectangle de Jacno en 1979, et qui inspirera une nouvelle vague pop française incarnée, entre autres, par Elli & Jacno (on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même), Niagara, Rita Mitsouko et Lio, dont le single « Amoureux solitaires », adaptation française du « Lonely Lovers » des Toys, s’écoulera en 1980 à plusieurs millions d’exemplaires en Europe… sans oublier un jeune étudiant rennais qui allait bientôt dépasser ses modèles le temps d’un week-end à Rome.

Un EP des Stinky Toys paraitra en octobre chez Pop Supérette, avec 3 inédits dont une reprise des Who et deux versions studio différentes de morceaux de l’album jaune. Plus d’infos à venir ici.

Article extrait du Gonzaï spécial punk français (2020, sold out).

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