Il y a des morceaux dont la musique est un supplice. Il y a des morceaux dont la mise en images a donné un clip impayable. Enfin, il y a des morceaux qui cumulent ces deux tares. Ce sont les plus balaises, car on ne peut se boucher les oreilles et se cacher les yeux en même temps. Et si ces étrons sonores et visuels étaient en fait des cadeaux divins destinés à nous faire rire ? Passage en revue chronologique et non discriminatoire de six calamités sérieusement drôles. Six scies qui scient, si si.

Quelqu’un de cher, à qui j’ai fait lire le premier jet de ce papier, m’a dit : « Je sais que c’est un exercice de style, un jeu de massacre. Tu dois confesser au lecteur que tu aimes certains des titres que tu t’amuses à dézinguer. » Voilà chose faite. 

David Bowie – Rebel Rebel (1974)

Bowie veut sortir du Glam. En se poudrant et repoudrant le nez, il pond ‘Diamond Dogs’. Un peu de bourrinage stonien et beaucoup de grand n’importe quoi, il faut bien le dire. Dans ce truc pas folichon, il y a Rebel Rebel, le tube. Et c’est quoi donc ? Un riff en tout et pour tout, répété ad aeternam. J’exagère, mais la plaisanterie dure quand même près de cinq minutes. Sachant que ce riff est en plus une variation pas très subtile sur celui de Satisfaction, on est en droit de se demander de qui Bowie se fout. Comme c’est de nous à l’évidence, rendons-lui la pareille en regardant la vidéo poilante de son playback à Top Of The Pops. Il y est déguisé en pirate d’opérette, tout de rouge vêtu et arborant un œil de cuir sous sa coupe mulet de l’époque. Un pantalon corsaire, une lavallière et une créole. N’en jetez plus : il doit se sentir con, mettez-vous à sa place. Il dira d’ailleurs plus tard à son fils : « Tu te rends compte de ce que ton Papa a dû faire pour gagner sa vie ? » En effet. Mais revenons au clip. L’attitude de notre chatoyant flibustier de pacotille est à la fois hiératique, empruntée et gauche. Visiblement mal à l’aise, il ne sait que faire de la guitare qu’on lui a collée entre les pattes. C’est peut-être celle avec laquelle il s’est ensanglanté les doigts lors de l’enregistrement studio du titre. Ceci expliquerait cela. Mais matez plutôt le bazar ; vous allez pouffer… T’as pas dit de quoi parlait la chanson. Il y est hélas question d’un putain de rebelle qui a déchiré sa robe en dansant sur de la musique jouée fort. Pauvre Bowie. Il était grand temps qu’il se mette au Disco. Pardon, à la « Blue Eyed Soul »…

Bee Gees – Stayin’ Alive (1977)

Le morceau est une de ces scies disco qu’on adore détester. Rythmique « hénaurme », violons dégoulinants, cuivres pénibles et voix haut perchées (c’est un euphémisme). Pas besoin d’en dire plus, je pense : on en a assez bavé avec le disco ; ne comptez pas sur moi pour en écrire une thèse. Mais celui des Bee Gees est de qualité, non ? ‘Massachusetts’, c’était déjà de la merde : je vais pas trouver des circonstances atténuantes à des sous-Byrds qui ont vendu leur âme au Diable… Dans le visuel que j’ai amoureusement sélectionné pour vous, les frères Gibb baguenaudent dans un quartier dévasté, victime probable du cataclysme provoqué par leur musique. Il y a le bellâtre, le futur chauve et celui qui a tout du rongeur de L’Âge De Glace, en quête de l’inaccessible noisette. Ce dernier en rajoute en étant le plus mal fagoté des trois. Une prouesse en soi, c’est rien de le dire. Les membres du trio marchent en cadence, font coucou par les portes et les fenêtres des ruines qu’ils nous font visiter et s’installent dans un train en rade pour un voyage immobile. Le bellâtre nous serine avec sa voix de castrat qu’on peut voir, rien qu’à sa façon de marcher, qu’il est un homme à femmes. J’aurais pas dit mieux. Bon, ça ira comme ça ou il faut en plus que je vous fasse un dessin ?

Freeez – I.O.U. (1983)

La musique, une réjouissance synthétique de la première à la dernière note, fait des bulles, des « Weeez », des « Poumtchack » et des « Glouglou ». Des « Beep beep » et des « Tagadatsointsoin », aussi. Ces sonorités sont en adéquation avec le nom du « groupe », qui a donc de la suite dans les idées. Le message, tout rimbaldien, convoque les voyelles. Enfin, le chanteur a une voix de fausset, mais on est pas à ça près. Dans le clip, on peut voir des BMX, des Boomboxes, des space glasses et du Break Dance façon mime Marceau : les années 80 dans leur terrifiante magnificence. Les deux énergumènes de Freeez sautillent comme des cabris, tout contents de leur méfait. Le blond chante et fait semblant de jouer d’un bidule ridicule (une key-tar, j’invente rien). Le brun, le bas des jeans rentré dans ses bottines, malmène une basse, qu’on n’entend pas. Il fait aussi comme s’il chantait, y mettant toute son âme, alors qu’il n’y a qu’une voix sur l’enregistrement. Je n’ai pas de mot pour décrire la puissance comique de son « jive ». Le machin est « scénarisé », mais ne nous attardons pas là-dessus. Les morceaux de bravoure sont de toute façon les chorégraphies de rue. Si Dieu nous prête vie, nous rirons longtemps de ces Anglais qui dansent comme des patates…

J’ai traversé les années 90 comme un boxeur sonné, zygomatiques en berne. La vie est une vicissitude ; il faut savoir la surmonter. Je l’ai alors fait à ma manière, même si je n’étais pas beau à voir. Mais arrêtons de chouiner et venons-en au fait : le lecteur va peut-être déplorer un trou béant dans le déroulé de mon article en regard de cette décennie. Plutôt que de souligner la platitude de mes excuses, je l’encourage à chercher par lui-même les bidonnants binômes « tube / clip » qui n’ont pas dû manquer de fleurir ces années-là. C’est un vrai conseil d’ami, tant cette chasse aux trésors sera, à n’en pas douter, jouissive.

White Stripes – Seven Nation Army (2003)

À l’instar de Bowie avec son Rebel Rebel, Jack White a trouvé un riff qu’il étire sur un morceau de quatre minutes. Pas pompé son riff, c’est déjà ça. Mais alors, tellement redondant que les White Stripes peuvent se targuer d’avoir enfanté l’hymne de supporters de foot par excellence. Allez, tous en choeur : « Poporompompompompom… » Pour le coup, ça rappelle le « Porompompero » ibérique de triste mémoire. « Je vais à Wichita, où le blé entre toutes les fleurs a choisi le coquelicot ». Passons aux images, qui nous proposent une fantaisie fractale, une mise en abîme. On a droit au logo de Renault, à une armée de squelettes échappée d’un film de série Z du genre « Simbad Le Marin » et à un éléphant (allusion au titre de l’album ou symbole pachydermique de la lourdeur du morceau ?). Meg, femme sœur du guitar hero, a l’air vachement à l’aise avec sa batterie. L’ensemble se prend tellement au sérieux que ça en devient risible. Et ces effets de plongée à l’infini dans le losange de la marque automobile… On se croirait à la Fête à Neuneu embarqué dans une attraction émétique dont le sponsor a fait brider la vitesse (à la surprise générale). Je vous laisse trouver une vanne contenant les mots « Rayures », « Blanches », « Musique », « Foot » et « Foire ». Prenez le temps qu’il vous faudra et utilisez la rubrique « COMMENTS » plus bas…

Daft Punk – Get Lucky (2013)

Daft Punk. Rien que le nom me fait rire. A vrai dire, tout chez ces mecs me fait rire : leur look dénué du moindre second degré, leur musique technoïde, leurs vocaux bidouillés et leurs textes ineptes. J’aurais pu prendre n’importe lequel de leurs morceaux pour me moquer. J’ai choisi celui-ci à cause du clip (cf. ma thématique), mais aussi parce qu’ils entraînent des tiers dans cette misère, via un featuring de première : Pharrel Williams au chant (assez à sa place dans ce truc, celui-là) et Nile Rodgers à la guitare (pauvre vieux). La musique est à l’image de ce que Daft Punk fait maintenant, à savoir du Funk pour robots ménagers. Le Nile maintient le navire à flot avec son doigté expert qui, comme d’hab., laisse échapper des notes légères comme des papillons. Williams fait le taf. Mais dès que les deux gugusses casqués envoient leurs vocaux vocodés, on se tient les côtes. Dans la full video, les deux androïdes, luisants comme des vers, font leur numéro comique involontaire, le chanteur chante et bouge un peu et le guitariste a l’air d’être sous champirigolo. Chaque fois qu’il dit « to the stars », P.W. pointe le doigt en l’air. On sait qu’en haut il y a un plafond et non le firmament, alors on regarde son doigt. Ce mec n’est pas le proverbial sage et il n’est pas question de lune, mais on a un peu l’impression de passer pour des imbéciles. Le sommet du burlesque est atteint quand les voix traficotées finissent immanquablement par s’inviter à la fête : le frontman, se sentant de trop, ne sait plus quoi faire et où se foutre, tandis qu’on réalise que l’ex-Chic ne redescendra plus de ce mauvais trip. Sinon, à cet instant précis, il aurait envoyé valdinguer sa gratte et pris ses jambes à son cou. Les moutons électriques rêvent-ils de Daft Punk ? Si c’est le cas, je les imagine assez bien se gondoler dans leur sommeil…

Robin Schulz – Sugar (2015)

Un DJ aux platines et un featuring au chant (un angelot tout frisé, le featuring). Les accords de guitare (?) sont plaisants à la première écoute. Mais, comme toutes les scies, tu fredonnes d’abord, puis ça te prend la tête, pour in fine te secouer de crises de rire. Le texte parle d’une garce, c’est doux-amer, un peu misogyne, ça mange pas de pain… Il y a quand même cette phrase sibylline : « Sugar how you get so fly ». Huh ? Regardons les images, maintenant. L’angelot chante dans un no man’s land, esquisse quelques gestes timides. Un peu coincé, il est mignon comme tout. Ailleurs, un flic fait n’importe quoi au volant de sa voiture de patrouille, toutes sirènes hurlantes, possédé qu’il est par ce qu’il entend à la radio, et qui n’est autre que « Sugar » bien sûr. Il zigzague, est à deux doigts d’écraser deux donzelles qui promènent un cleps, fait des embardées, renverse des poubelles, lave sa guimbarde et se lave par la même occasion. Je souffle. Il change de fringues, fait décoller sa tire qui traverse un panneau publicitaire, geeke sur un laptop et finit sa chevauchée la tête en bas, le toit de sa caisse sur le bitume. Le topo se veut drôle ; c’est encore plus drôle. Le mec qui joue le rôle du keuf, moustachu et portant l’uniforme, aurait eu sa place au sein des Village People. Et puis non en fait : la séquence du Car Wash le révèle trop bon danseur, trop souple surtout. Il aurait détonné dans les ballets pour hippopotames des Macho Men…

Le morceau caché : Richard Ashcroft – Check The Meaning (2002)

Ce même être cher que j’évoquais au début m’a également fait le reproche suivant : « Le clip de Sugar, ça compte pas. Tu ne goûtes visiblement pas son humour, mais il ne se prend pas au sérieux ». C’est entendu, mais il faut savoir sortir du cadre. Cela dit, je ne sais pas pourquoi, cette remarque m’a donné l’idée d’un dernier paragraphe, succinct, dit « du morceau caché ». Pour commencer, Richard m’a tué (désolé, mais je n’arrive pas à reproduire la célèbre faute d’orthographe). Essayer de baiser Jagger avec son Bitter Sweet Symphony… En vrai, cette gueule pas possible a le bec sucré. Check The Meaning, ce sont des rivières de miel. Des montagnes de mottes de beurre, aussi. Le clip est une allégorie : Ashcroft trouve le cadavre d’un ange dans une ruelle obscure. La prétention est ici partout érigée en principe. Dans les paroles, dans la musique et dans les images. Une franche rigolade à l’arrivée. Si un jour, alors que je me sens déprimé, Mahomet, Allah, Bouddha et Jésus Christ viennent frapper à ma porte, je saute par la fenêtre.

 

8 commentaires

  1. Ca sent le papier à troll ça… Je sens que tu vas te faire caillasser sur les White Stripes et les Daft Punk (morceau de l’année 2013 quand même, non ?)

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