Qui trop ressasse, mal étreint, c’est bien connu. Enfin, parfois

Qui trop ressasse, mal étreint, c’est bien connu. Enfin, parfois, il est difficile de faire autrement, on marque le coup. En janvier dernier, David Berman des Silver Jews a écrit, sur son site, une courte lettre pour annoncer la fin officielle de son groupe. J’ai relu cette note quelques fois ; tiens, hier encore.

Sur le site, il a rédigé dans le même élan un texte assez inattendu sur son père, expliquant que tous les problèmes de la planète viennent de ce géniteur consultant-lobbyiste. « A world historical motherfucking son of a bitch », rien que ça. Les nombreux Dolto du rock ou Nick Kent le Sainte-Beuve en perfecto y trouveront matière pour un portrait psychologique pas piqué. Ce genre de confession me laisse de marbre, je dois bien l’avouer. Il me semble que le lien parents-enfants est une mèche qui ne demande qu’à s’allumer, que s’imaginer le contraire c’est le début d’emmerdes insolubles et que l’éducation obéit à une seule règle d’or : « chatouille et politesse ». Mais, sans doute, suis-je un brin fataliste. Ou buté.

La fin des Silver jews m’a en revanche fait de la peine, autant l’admettre bêtement. L’explication donnée par David Berman est pourtant limpide, intelligente et irréfutable : en gros, « j’avais dit que nous arrêterions avant d’être mauvais et puis le rock à 42 ans, c’est dur de faire le tri entre le bon côté et le ridicule de la situation». Une formule résume tout : « si je continue, je risque d’écrire sans m’en rendre compte la réponse à Shiny happy people. » Que répondre à ça ?

A bas l’évidence ! Les réactions de « fan » sont essentiellement égoïstes. On se dit qu’il devrait continuer pour nous ou, plus précisément, pour que l’histoire entre nous et le groupe se poursuive. Ca occupe d’attendre le prochain album, le pli est pris depuis toutes ces années. Je me souviens très bien avoir écouté le premier disque des Silver Jews, l’avoir jugé moyen – «du sous Pavement »- puis être tombé à la renverse en découvrant le deuxième. A partir de là, machine arrière. Les Silver Jews sont devenus un groupe immense, la comparaison avec Pavement n’étant plus, selon moi, que fainéantise pure et simple. Cela me va bien de me tromper sur la première impression, ensuite je déploie une sorte d’acharnement pour oublier ce jugement foireux. J’aime deux fois plus, disons. « La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide, » écrit Aragon pour lancer 800 pages de passion amoureuse. Oui, j’ai commencé en jugeant les Silver Jews plus que laids : banals. La passion pouvait débuter.

David Berman a enchaîné The Natural bridge (livré à lui même) et American Water (le sommet de son amitié avec Malkmus). J’ai cristallisé comme le doit un jeune homme. Je ne pouvais pas rêver mieux que ces deux albums américains, que ce type marmonnant sur des guitares claires et accordées d’une oreille distraite. Ces deux disques ont tellement compté que j’ai par la suite refusé d’admettre la baisse d’inspiration de Berman, après Bright flight. Il le dit d’ailleurs aujourd’hui pour moi dans son texte de sortie.« Partir avant d’être mauvais… », il suggère que ce n’était déjà plus vraiment ça.

Je n’éprouve pas – disons, pas uniquement – une déception de midinette qui regrette le  groupe qu’elle a aimé. J’ai encore moins envie de tomber dans le tic de trentenaire, le refrain « quelle injustice ! ce groupe aurait dû marcher si le monde était bien fait ». Le monde a la gueule qu’il a, je ne suis pas le banquier de David Berman, je me fous qu’il attire les foules ou pas. Et puis, entre nous, ils ne s’en sont pas si mal sortis. Non, ce split me semble surtout triste parce qu’il signe la fin d’activité du meilleur parolier actuel. Si je me laissais aller, j’écrirais volontiers du « dernier grand parolier rock »,  tant il me semble que Berman symbolise la fin d’une lignée, venue de la country et des sixties. Il planait seul, tout en haut, dans l’art des lyrics. André Hardellet avec des Fender, Antoine Blondin dans les cafés de Nashville, pas moins. Et encore ces comparaisons situent-elles le niveau sans donner une idée exacte de son style.

Berman maîtrisait comme personne l’art de la distance, si précieux quand l’apitoiement était devenu la règle pop. Disons que « In 1984, I was hospitalized for approaching perfection » n’aurait pas pu être écrit par Jeff Buckey ou Thom Yorke. Ici, il faudrait rapprocher cette phrase du parcours du combattant vécu par cet homme (drogues, tentative de suicide..). Mais laissons cela au Sainte-Beuve en tricot de peau cité plus haut.

Le second degré n’était pas pour autant une mécanique systématique chez les Silver Jews ; Berman savait entrer dans le vif en une phrase : « I wish they didn’t set mirrors behind the bar
 cause I can’t stand to look at my face » ; « There is a way past the blues I never want to see it again ».  Des incipit de roman, 200 pages pourraient suivre. Il se trouve que ce sont deux couplets, deux refrains et un break. Et alors ?

Surtout, Berman avait le don –comme aucun autre- pour les formules qui, immédiatement, se gravaient dans l’oreille. Avec ses textes, on se souvenait des mélodies, pas l’inverse. « There must be a spanish word for this feeling », « Punk died when the first kid said Punk’s not dead », « All my favourite singers couldn’t sing », « Won’t soul music change,
 now that our souls have turned strange ? »… Des aphorismes que l’on chantonnait, ce qui fait une convenable définition de la chanson pop. L’impression de citer un auteur de la NRF en tapant du pied.

Ce type pouvait même se permettre les niaiseries surréalistes, grand classique de l’écriture rock post-60’s, généralement insupportable. Mais chez Berman, on en avait pour son cut up : « I am working in a airport bar/ It’s like christmas in a submarine ». Il était même de taille à se frotter aux classiques américains sans paraître ridicule ou prévisible, à grands coups de « Saturday night » et « feelin’ allright » (« Honk if you’re lonely tonight »). A ne pas écouter sur un Ipod, une chaîne cheap ou des enceintes plaquées or mais sur un autoradio.

Ne dramatisons pas, il se trouvera toujours quelques trucs pas trop idiots à fredonner, de la pop plutôt drôle (un nouveau Vertige de l’amour ?), de la rage en trois mots (United states of whatever, vous vous souvenez ?) et quelques surprises (« You better call 911, cause I’m gonna hold you tight », Lou Reed sur Mad, soudain parfait sans prévenir). Mais de la haute voltige comme Berman… Il a pondu des textes du niveau de Dylan, du Dylan de Blood on the tracks. Et j’écris cette phrase sans aucune envie de déclencher des commentaires 2.0 (2-0 pour qui, au fait ?) ou d’agiter l’hyperbole en guise de muleta comme c’est la règle dans un papier Gonzo. J’en suis simplement, absolument, totalement convaincu.

Nous, les gars de la classe 1965-75, les types de l’indie-rock pour faire court, avons passé un paquet d’années à faire comme si. Une façon comme une autre de tenir le coup. La brit pop, c’est l’Angleterre sixties ? Allez, pourquoi pas, on a presque fini par s’en convaincre ! Le benêt de Pulp chante comme Sinatra avec des guitares ? Ben voyons, encore un petit effort et une cuillère pour maman. David Berman et les Silver Jews , en revanche, c’était une évidence, une certitude admise sans effort : nous vivions en simultané avec un talent ahurissant comme il n’y en a pas dix. On ne va tout de même pas se priver de l’écrire, maintenant que l’affaire est bouclée pour de bon et on ne va pas s’interdire de le regretter non plus. Parce qu’avant d’entendre de nouveau un truc comme

« I asked the painter why the roads are colored black.
He said, « Steve, it’s because people leave
and no highway will bring them back »,

je crois qu’il va falloir patienter, mettre la main en visière, scruter l’horizon et fredonner un bon paquet de conneries.

http://www.myspace.com/silverjews

 

 

 

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