Souvent méprisé pour son obsession d’un futur digital réinventé sur trois octaves, le synthéman est cet homme courageux qui a escaladé les 70’s par son versant le plus abrupt : exit la facilité des vieilles guitares rock, bonjour à la révolution des claviers. Durant tout l’été, la série ‘’Saint des synths’’ vous propose de (re)découvrir le parcours étrange de ces Clayderman discoïdes capables de faire danser le tétraplégique branché sur 220V. Aujourd’hui, hommage à Patrick Crowley, producteur méconnu de Sylvester qui talonne Moroder… jusqu’en 82.

La postérité tient à peu de choses. Déjà il faut être mort. Ce qui, mine de rien, n’est pas à la portée de tout le monde. Ensuite, des chansons. Et des bonnes si possible. Enfin, une pelletée d’inédits à sortir du placard comme un vieux costard pas froissé malgré les 40 ans de poussière sur le col. Avouons que non, ça non plus ce n’est pas donné au premier venu.

Le pire dans cette histoire 100% synthétique, c’est que sans le formidable travail de Dark Entries, label de réédition de San Francisco, on serait peut-être passé à coté de la courte histoire de Patrick Cowley, petit moustachu maigrichon de la cote ouest qui a commencé sa carrière comme ingénieur lumière au City’s Light, célèbre club gay des années Hustler. Dire que Patrick, fasciné par les spotlights et les corps glabres, aime la musique de sous-sol est un doux euphémisme ; plus backdoor man tu meurs – d’ailleurs il en mourra, on y reviendra. Mais surtout Cowley, c’est l’homme derrière la porte de derrière ; le blanc bec qui va l’ouvrir à un certain Sylvester, pas encore la star du disco, qui s’échine au sous-sol du club sur un morceau qui ne décolle pas. Avec le recul – mais comment veux-tu que je… – le morceau deviendra un tube extraplanétaire, plus tard repris par l’horrible Jimmy Somerville. Son nom ? You make me feel. Arrangé par les petits doigts de fée de Cowley pour une folle sur talons perchés à coté de qui même Patrick Juvet passerait pour un camionneur de la nationale 7, le hit permet à la paire de garçons de tenir le monde entre ses mains. Ou ses fesses, selon l’heure à laquelle le titre est joué.

http://youtu.be/y_p-gacgSns

Disco sucks

Nous sommes alors en 1977, date de la première collaboration revendiquée entre Sylvester et Cowley sur « Step II », un carton commercial inégalé dans la carrière du chanteur. C’est le climax disco, il y a l’exubérance des années folles, la fuite du premier choc pétrolier, un certain dégout pour la normalité du rock déjà ringardisé, le punk qui n’est rien d’autre qu’un mouvement pour petits blancs souffrant du complexe bourgeois n’a rien arrangé; Lou Reed prend la pose du matelot sodomite sans en être et la planète terre se découvre des affinités avec l’androgynie. Merci Bowie. Cette ouverture sexuelle est bien belle, mais qu’en retenir hormis le cliché d’une bande de gonzes sur-huilés chantant du Earth Wind & Fire en playback ou pire encore, Sheila épelant son alphabet sur son tube en Platform boots Spacer ? C’est du moins l’avis de l’humoriste et homme de radio nommé Steve Dahl, fervent détracteur à l’origine de la ‘’disco démolition night’’, sorte d’autodafé du genre à l’entracte d’un match de baseball à Chicago où les spectateurs sont incités à cramer les disques de Chic et consort sur la pelouse. Appelons un chat un chat : c’est le retour du Ku Klux Klan à la sauce Top of The Pops, ce moment où l’homme blanc, fatigué de danser depuis un quinquennat sur de la musique de négro, décide de casser du disque comme tant de couples esseulés la vaisselle. Le mariage entre la musique black et le consommateur (majoritairement blanc, d’un point de vue socio-économique) est consommé et peu seront capables de s’en remettre : « Il y a un avant et un après Disco Sucks confiera plus tard Nile Rodgers, on était des stars reconnues et du jour au lendemain, on a été rayé de la carte ». Allez, merci au revoir négro. Retourne dans ton champ de coton et tricote moi un T-Shirt Ronald Reagan.

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Testost-erroné

Avec son look de Christian du clavier, Pat’ fait évidemment pale figure face à la démesure queen de Sylvester. Alors que son poulain tente vaille que vaille de recoller les morceaux avec un public qui se découvre une passion moins colorée pour Duran Duran – produit par Nile Rodgers tiens tiens – le producteur de cave décide pour des raisons hélas compréhensibles de monter sur l’estrade, en gros, d’avoir comme tout le monde son quart d’heure de gloire puisque après tout le succès de Sylvester, c’est aussi le sien. Cette ambition warholienne donnera naissance à trois disques en solo entre 1981 et 1982, dans une certaine précipitation puisque notre homme, pourtant en pleine force de l’âge, commence à donner des signes étonnants de fatigue. Ca ne l’empêche pas d’en faire des caisses derrière son clavier malgré un physique de footballeur d’Allemagne de l’Est. On devrait donc logiquement en conclure que Patrick Cowley tient là sa revanche et que le double maléfique de Giorgio Moroder n’a plus ce gros tronc d’arbre de Sylvester pour lui cacher la forêt pileuse. C’est à la fois vrai. Et faux. Des titres comme Menergy, même s’ils s’avèrent novateurs pour l’époque et à l’origine du mouvement Hi-NRG, s’avèrent un brin putassier. Et à peine mieux maquillés que Claire Chazal un soir de prime time.

Born to be unalive

A la fois homme primitif cherchant l’illumination en cristaux liquides et aventurier d’un intérieur cuir, Patrick Cowley est à la croisée des chemins entre Conny Plank et Freddie Mercury. Du producteur allemand, il a hérité de la science des rythmiques et d’une passion pour les synthétiseurs qu’il refourguera à toutes les sauces ; du leader de Queen il a conservé la moustache et la fin précoce ; la fatigue dont il était question quelques lignes plus haut s’avère être une maladie touchant en majorité les homosexuels, et qu’aucun médecin n’arrive à diagnostiquer. En vérité, Crowley vient de choper le SIDA. Nous sommes en novembre 81. Il lui reste un an à vivre.

Etrangement, chez Pat le synthétique ce sont surtout les perles qu’on enfile. Et encore plus bizarrement, il aura fallu attendre plus de 40 ans pour les voir remonté à la surface. Publié en fin d’année dernière par Dark Entries, « School Daze » est une compilation des premières années de Cowley, du temps où il composait à la chaine (sic) pour les pornos gays des musiques avant-gardistes ayant plus à voir avec l’école allemande (Cluster, Kraftwerk, Roedelius, etc) qu’avec les mélodies de mecs qui se lèchent le cornet. Dans une interview accordée récemment à Noisey, le patron du label explique le petit miracle : « il y a environ six ans, Honey Soundsystem (le co-producteur du disque) a rencontré John Hedges, l’ancien patron de Megatone Records, le label qui sortait les disques de Patrick au début des années 80. Il était en train de déménager à Palm Springs et nous a invités dans sa cave pour récupérer sa collection de disques (…) Parmi toutes ses archives, on a repéré trois boîtes moisies remplies de bandes magnétiques. Sur certaines de ces bandes, il y avait des morceaux inédits de Patrick Cowley. (…) composés à la demande de John Coletti, le propriétaire du fameux studio porno Fox de Los Angeles. John avait remarqué Patrick au moment de sa collaboration avec Sylvester et lui a tout simplement téléphoné pour lui demander de composer la musique de ses productions. Patrick a sauté sur l’occasion et lui a envoyé les bandes de ses travaux universitaires, enregistrés au début des années 70. »

https://www.youtube.com/watch?v=Qf47t4FbvBY

Avant-garde pour arrière-train

L’histoire est souvent cruelle avec ceux qui la font. « School Daze » laisse entendre des instrumentaux incroyables, plus proches du film noir du 22ième siècle que du film de fesses, avec l’impression pour l’auditeur de découvrir hébété Brian Eno assis sur un vibromasseur thermonucléaire. D’une inaltérable modernité, les onze titres s’avèrent mille fois meilleurs que l’ensemble de la discographie officielle ! Jetés dans la cage (aux folles) comme des abats de viande, ces titres d’un glauque sans fond méritaient certainement mieux que d’illustrer des films essuie-main. Contrairement à nombre de ces confrères pour qui les années 2000 sonneront l’heure du retour en grâce, Patrick n’aura pourtant pas droit à une seconde vie. Il meurt finalement à l’âge de 32 ans, le 12 novembre 1982, suivi 13 mois plus tard par sa maman. Quant à Sylvester, lui aussi succombera du SIDA six ans plus tard, cinq ans avant la sortie en salles de Philadelphia, resté célèbre pour ce morceau de Springsteen à base de synthés dégueulasses. Chez les cordonniers comme chez les compositeurs de synth-pop, on est souvent mal chaussé.

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12 commentaires

  1. Point anecdote et complément :
    Deux ans et demi avant la ‘’disco démolition night’’ l’Amérique blanche avait déjà décidé de rabattre le caquet à ces noirs trop ramenards à leur gout en envoyant un autre Sylvester se cogner Muhammad Ali via Apollo Creed.

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