« Les autres groupes voulaient casser les chambres d’hôtel ; Roxy Music les a simplement redécorées ». L’intégralité de la carrière des cinq Anglais plus baroques que roll pourrait se résumer à cet élégant aphorisme de Bryan Ferry. Cinquante ans après les débuts, trente depuis une fin jamais vraiment proclamée, les huit albums du groupe font actuellement l’objet d’une réédition intégrale avec en bonus un dernier tour de piste à travers le monde. L’occasion d’en finir peut-être une fois pour toute avec cette étiquette « glam-rock » qui, lavage après lavage, peine à définir l’écart stylistique béant entre « Roxy Music » et « Avalon ». Des débuts expérimentaux avec Eno jusqu’au final rococo en trio, voici donc les dix ans d’une carrière génialement inégale passés au peigne fin.

 

Roxy Music (1972)

Tout ou presque a déjà été dit et écrit à propos de ce premier album publié en juin 1972 par cinq mecs a priori aussi mal assortis qu’une veste en tweed et un survêtement. Passons directement au deuxième album.

ROXY MUSIC – ” Roxy Music ” Released 16th June 1972 | The Fat Angel Sings

Nan, hey, on déconne. Ce n’est pas qu’on souhaite du bonheur à nos lecteurs, mais on pourrait presque mourir à moitié pour qu’au moins un seul d’entre eux ressente le même frisson que l’auteur de ces lignes en écoutant pour la première fois « Roxy Music », premier album éponyme d’un groupe débarqué au début des années 70 comme un chien dans un jeu de quilles. Et pour en saisir l’importance, il faut commencer par replacer les 9 titres (dix en comptant Virginia Plain, inclus à l’arrache sur les pressages suivants après avoir été lancé comme un single qui se hissera en 4ième position des charts anglais) dans le contexte de l’époque.

Les Rolling Stones ont dû griller trois albums pour enfin arriver à « Aftermath », et ainsi éclore comme un véritable groupe capable de placer ses propres compositions des deux côtés du vinyle. Roxy Music, en ce début d’année 1972, vise juste du premier coup. Mais alors que l’époque semble être une ode à la rapidité, au boulimisme et au next big thing, la bande emmenée par la gravure Ferry regarde déjà dans le rétroviseur. Ce sera sa distinction primaire, sa tâche de naissance : un mélange savant, bien que totalement fortuit quand on prend l’histoire à l’envers, entre nostalgie de la première moitié du 20ième siècle et bidouillages futuristiques.
Ce grand crash sonique, parfaitement résumé dans The Bob (medley), définira ce que certains appelleront plus tard le « Fifties Futura sound ». Soit la sublimation esthétique de la décade d’après-guerre, au carrefour entre le grand Hollywood et la naissance de la NASA, un peu comme si cinq esthètes avaient réussi à faire décoller une fusée en forme de rouge à lèvres avec le cul de Marilyn Monroe en guise de moteur. De l’ouverture de Re-make / Re-model, avec cette improbable succession de chorus par chacun des musiciens à entendre comme un clin d’œil aux solos de fin de récital des jazzmen, jusqu’à 2HB (référence directe à Humphrey Bogart et Casablanca) ou Virginia Plain (qui doit son nom à une ancienne marque de cigarettes), tout « Roxy Music » ne parle que de ce théorème post-moderne : old is the new new. Une étonnante maturité, pour de si jeunes garçons. Du reste, le choix du nom du groupe reflète cette fascination pour un glamour fané et cette envie de ramener sur le devant de scène, pour une jeunesse qui n’a pas grandi avec, l’ombre des stars américaines décatis. Pour cela, il faut trouver un nom capable d’inspirer la grandiloquence pompeuse des vieux cinémas des années 30. Ce sera Roxy Music – Roxy ayant déjà été pris par un groupe américain que l’Histoire a oublié. Et le disque de s’ouvrir sur un bruit de foule et de tintement de verres, comme dans Gatsby le Magnifique. Et comme dans le livre de Francis Scott Fitzgerald, Ferry est prêt à tout pour arriver à ses fins : devenir ce chainon clinquant et manquant entre Mick Jagger et David Bowie.

Peut-être est-ce parce qu’il a arpenté une partie des années 60 à livrer des journaux pour payer ses études, et ainsi à dévorer religieusement les pages du Melody Maker, mais toujours est-il que le jeune Ferry, avant même ce premier album, semble avoir inconsciemment digéré la pop culture avant même qu’elle ne devienne un emblème marketing. Aussi différentes soient les compositions de « Roxy Music », toutes signées Ferry, elles forment un tout indescriptible allant du rock au glam, de la country à la space pop, et où chaque ligne de sax d’Andy Mackay transporte l’auditeur tombé de sa chaise dans un demi-temps, quelque part entre 1925 et 1972, avec les années folles en persistance rétinienne. De ce point de vue, le groupe est lui-même l’addition de carrés de tissus que rien ne prédestinait à aller ensemble. Il y a le Sud-américain Phil Manzanera, guitariste aux déguisements de mouche shootée à l’acide, le camionneur Paul Thompson à la batterie, Andy Mackay et sa formation classique au saxophone et au hautbois et puis Brian Eno, forcément, sorte de douzième joueur d’une équipe de foot, dont on peine à mesurer l’importance si l’on s’en tient aux notes de pochette, voire à ses interventions dans les premiers lives délirants du groupe, comme le 24 aout 1972 dans l’émission Top of the Pops.

L’ajout d’Eno, outre son costume d’ange noir à demi-chauve, est à lire sur un autre plan de réalité. Synthés, traitements (cf la montée progressive de la batterie sur le mix de If there is something) et idées cosmiques, littéralement, comme sur l’introduction lunaire de Ladytron (« je lui avais demandé de trouver un son qui fasse penser à l’atterrissage d’une fusée » confiera plus tard Ferry) ou encore celle de The Bob (Medley), où le futur godfather de la musique expérimentale germanique concocte un tripatouillage kubrickien à la Wendy Carlos au point qu’il aurait pu être le générique du Temps X des frères Bogdanoff. En dépit de leur sobriété, ces trouvailles feront toute la différence et permettront à « Roxy Music » de gagner ses galons d’Ovni sur la carte. Étonnamment, pas de bassiste officiel dans Roxy Music. Pas la peine, vraiment, tant le vaisseau semble avoir assez de carburant pour cinq décennies. On peut d’ailleurs le réécouter aujourd’hui sans pouffer et continuer à trouver un charme suranné à Would you believe, cet hymne à l’Amérique des années 60, quelque part entre Happy Days et le American Graffiti de George Lucas, sorti paradoxalement un an après « Roxy Music ».

Produit par le parolier de King Crimson, Pete Sinfield, le premier album de Roxy Music sort finalement la même semaine que « Ziggy Stardust and the Spiders From Mars ». Difficile à croire, mais il tient non seulement plus que la comparaison face au cinquième album de Bowie, mais il est aussi ce qu’on appelle en maison de disques un produit rentable. L’album a été enregistré en seulement 2 semaines, en mars 1972, pour un coût modique, soit 5000 pounds réglés par le management alors même que le groupe n’a encore été signé par aucun label. Une blague anglaise quand on connaît la suite de l’histoire. Une double blague même, puisque le journaliste Tony Barrell ira même jusqu’à rédiger en 2021 une fausse lettre de refus, massivement reprise sur internet, dans laquelle le label Polydor aurait poliment rembarré la clique de Ferry au prétexte que « ses chansons étaient trop expérimentales pour être commercialisées ».

Même fausse, la lettre exprime néanmoins assez précisément le paradoxe Roxy : avoir réussi à être en avance sur son temps avec un concept album démembré où tout n’est qu’une contemplation romantique du passé. Sea breezes, sommet de tristesse côtière façon Brighton bourré à 5 heures du mat’, illustre parfaitement ce passage en deux mouvements, du spleen à l’envie d’en découdre, sur 7 minutes d’une pièce où le bancal, comme on dit désormais dans les open space, fait sens. « Une grande partie du premier album est une première ou une deuxième prise concèdera plus tard Ferry au Guardian. En pensant aux chansons, certaines d’entre elles ressemblent à des collages, avec des sons et des ambiances différents en leur sein – elles se transformeront brusquement en quelque chose d’autre. Par exemple, Sea Breezes est une chanson lente, et se déplace soudainement dans cette ambiance anguleuse, tout à fait opposée. J’ai trouvé ça intéressant, et ce groupe était parfait pour ça ; ils étaient prêts à tout ».

Roxy Music - Alchetron, The Free Social Encyclopedia

Ancien élève de Richard Hamilton au département des beaux-arts de l’Université de Newcastle, Ferry aura donc ici réussi à transposer l’art du collage à la musique, qu’il s’agisse d’associations d’idées incongrues ou de l’importance même des visuels ; Roxy Music ayant été dès sa conception pensé comme un « groupe graphique » où l’image vaut presque autant que les notes. On n’est donc pas étonné d’apprendre que la pochette de « Roxy Music », shootée par Karl Stoecker, a été pensée par Ferry comme une dédicace au vieil Hollywood. Le modèle à l’écran, si l’on peut dire, et le premier d’une longue série, n’est autre que Kari-Ann Muller, future épouse de Chris Jagger, frère de Mick. Premier hasard d’une autre longue série, mais on y reviendra. Tout cela pour dire que cette cover art, à la fois sexuelle, vulgaire et lascive, est sans doute pour beaucoup dans le succès du premier album. Les costumes scéniques, pensés par le jeune fashion designer Antony Price, feront le reste. Au point que Simon Puxley, ami intime de Ferry et attaché de presse du groupe, ira jusqu’à faussement s’interroger dans les notes de pochette : « est-ce une session d’enregistrement ou un cocktail ? ». Un peu des deux mon capitaine, mais surtout l’un des meilleurs premiers albums de tous les temps.

A noter qu’il existe une version augmentée dudit disque avec l’intégralité des morceaux joués chez John Peel, fervent défenseur de Roxy dès les débuts.

 

For Your Pleasure (1973)

 Les couleurs d’une pochette disent parfois beaucoup de la musique cachée à l’intérieur. L’un des principes de la synesthésie étant l’association de couleurs aux lettres et donc, aux mots, on n’est que guère surpris que Ferry et Eno, deux purs produits de l’éducation anglaise d’après-guerre, tous deux envoyés dans des écoles d’art grâce au programme Education Act de 1944 qui visait à remplir de nouveau les écoles bombardées par le blitzkrieg, aient choisi le noir pour incarner « For Your Pleasure ». Le noir, oui, comme le « White Light/White Heat » du Velvet. Mais en plus divertissant quand même.

Twitter 上的Brian Eno News:"Roxy Music's second album, For Your Pleasure, was released on this day 45 years ago #BryanFerry #BrianEno #music #history @philmanzanera https://t.co/Bm8T61gPuG" / Twitter

En tout point, ce deuxième album enregistré même pas un an après « Roxy Music » s’en éloigne. Au rose, il préfère donc l’obscurité, la pénombre, la nuit. Exit les sous-vêtements roses, les frous-frous, place au dark glamour avec une Amanda Lear façon dominatrice, panthère en laisse avec, à l’autre bout du spectre, un Ferry placée en back cover dans le rôle d’un chauffeur de taxi, à la marge. L’étiquette glam, déjà, n’a ici plus trop de sens. Et si le titre d’ouverture, Do the strand, tisse un lien évident avec d’anciens titres comme Virginia plain, la suite du tracklisting est une lente glissade tirant plus vers un néo-jazz tel que l’exprimera bien plus tard Bowie sur « Blackstar », avec une domination des claviers (Strictly confidential, Beauty queen, Editions of you, Grey Lagoons), au détriment des guitares. Étonnant, du reste, de découvrir la photo intérieure présentant les leaders spirituels du groupe munis d’instruments sur lesquels ils n’ont pas joué. Eno, vrai et seul membre du groupe vraiment glam dans ses accoutrements, tient une guitare. Il est crédité aux synthés et aux « tapes ». Ferry, central sur l’image ? Guitare idem, quand bien même il n’a assuré que les voix et les claviers sur « For your pleasure ». Qu’en déduire ? Que le groupe souhaite prouver qu’il est rock alors que les chansons, déjà, semblent prouver l’inverse ? A moins qu’il ne s’agisse d’une passion pour le travestissement, à l’image du modèle en couverture ?

Roxy Music's Debut & For Your Pleasure Set For Half-Speed Vinyl Reissue

Pour le packaging, fidèle à sa réputation, Roxy Music garde le contrôle artistique et la même équipe que sur « Roxy music ». La pochette est encore signée par Karl Stoecker, et Anthony Price en charge du dressing de la pin-up en couverture, à savoir Amanda Lear, petite amie de Ferry au moment de l’enregistrement. Pour le reste, se dessine déjà une opposition très nette entre les deux cortex à l’œuvre. Si la mayonnaise entre Ferry et Eno prend parfaitement sur Editions of you ou In every dream home a heartache, combinant la poésie surréaliste du premier aux expérimentations sonores du second, le reste de l’album ressemble parfois à un pays coupé en deux avec des chansons pour chacun. A Ferry le vibrato crooner sur Beauty queen, à Eno le vrai chef d’œuvre inclassable du disque, à savoir For your pleasure, avec cette production associant une batterie tribale à du piano planant répété en écho dans ce qui ressemble, déjà, aux futures productions de l’Anglais en compagnie de Cluster. Après ce final apocalyptique, il faudra attendre presque 30 ans pour que les deux animaux collaborent à nouveau, sur le « Frantic » de Ferry, avec un I thought de toute beauté. Mais en attendant, Eno fait encore partie de l’aventure Roxy. Ca ne durera pas très longtemps, mais sa simple présence, comparable à celle de Brian Jones chez les Stones, permettra au groupe de cultiver sa singularité, son étrangeté ; la même que Ferry  se fera un plaisir d’atomiser plus tard pour prendre le pouvoir et imposer ainsi sa vision dans un groupe qui doit se conduire comme une voiture. Fut-il anglais, pas de place pour deux volants dans un bolide :

« C’est pour ça que j’ai fini par virer Brian Eno avouera plus tard Ferry (source : Interview, juillet 1974), il perdait trop de temps à pavaner au milieu de la pièce sans rien faire si ce n’est faire le beau ».

Bonne ambiance. Et c’est précisément cette tension égotique qu’on entend sur « For yor pleasure » ; un combat artistique entre deux musiciens ayant grandi loin de Londres dans des familles désargentées et qui, chacun à leur manière, souhaitent prendre l’ascendant. La violente déflagration de zigwigwis stridents qu’on peut entendre à 1’30 sur Editions of you est évidemment l’œuvre d’Eno ; elle vise à élégamment saboter la pop song hollywoodienne de Ferry et le résultat peut à lui seul permettre d’expliquer ce qu’est l’Art rock aux enfants nés avec Instagram. Enfin, et sans vous faire le coup du « Mick Jagger n’est pas qu’un chanteur, c’est aussi un sacré parolier », notons tout de même que certains des textes de Ferry ne sentent pas l’huile de vidange. Il est par exemple question de poupée gonflable sur In every dream home a heartache :

My breath is inside you
I’ll dress you up daily
And keep you till death sighs

Inflatable doll
Lover ungrateful
I blew up your body
But you blew my mind.

Et sur Editions of you, le bellâtre se souvient de ses cours pop art avec Hamilton, et sert un texte à rapprocher des boites de conserve warholiennes :

Well I’m here looking through an old picture frame
Just waiting for the perfect view
I hope something special will step in to my life
Another fine edition of you
A pin-up done in shades of blue.

Que faire, après avoir été aussi loin dans le cosmos ? Rentrer à la maison avec un disque plus sage, plus commercial et moins enoesque. Ce sera « Stranded ».

 

Stranded (1973)

 « J’ai retourné ma veste le jour où je me suis aperçu qu’elle était doublée de vison ». Tout le monde connaît cette citation de Gainsbourg, proférée le jour où il comprit qu’il avait financièrement plus à gagner à pondre des tubes (pour d’autres) que des chansons exigeantes (pour lui). Pas certain que Brian Eno ait beaucoup écouté le poinçonneur des Lilas dans les années 60 ; en revanche on imagine assez facilement la touffe de poils qu’il a dû régurgiter en écoutant le troisième album de Roxy Music, le premier sans lui, en ce beau jour de novembre 1973.

Ce n’est pas que « Stranded » soit mauvais, c’est simplement un autre groupe. Et pour le coup, y’a moins de poils, de paillettes et de trucs bizarres qui dépassent. On est certes encore loin du marasme esthétique du « Don’t stop the dance » de Ferry, mais il faut bien avouer que l’album clôture et scelle la première partie de carrière de Roxy, jugée à raison comme avant-gardiste. Et ce n’est pas planter un couteau dans le dos de l’histoire que de dire qu’il y a bien un avant et un après Brian Eno.

Stranded" - Roxy Music - Rock Fever

Composé à la hâte, trop peut-être, après « For your pleasure », « Stranded » contient – et c’est une grande première – au moins 3 vrais tubes, 3 vrais singles. Facile de les trouver ; ils ont été placés au début du tracklisting : il est ici question de Street life, Just like you et Amazona ; trois titres ultra efficaces délaissant le préliminaire pour la baise immédiate. Un sacrilège dont les fans les moins hardcore s’accommoderont facilement, à la manière des amis d’un couple en instance de divorce, chacun choisissant son camp. « Il y avait Bryan Ferry d’un côté et Brian Eno de l’autre et quelque part entre les deux existait un groupe appelé Roxy Music » écrira justement Nick Kent dans le NME, en juillet 1973, à l’annonce du départ d’Eno – avant de faire virer diront certains. A sa décharge, Ferry n’y a pas été dans le dos du smoking, affirmant ça et là que Roxy était depuis le début sa chose, qu’il était hors de question de se repointer sur scène avec l’autre Brian, annonçant dans la foulée un premier album solo pour la même année (« These foolish things », publié en octobre 1973). On a connu des groupes, plus célèbres encore, s’étant séparé à peu près pour les mêmes raisons. Ce n’est pas Paul McCartney qui dira le contraire. Alors oui, à l’annonce du départ de Brian Eno, Roxy a failli flancher. A la place, les fans ont eu droit à ce drôle de mouton à trois pattes, sans vraies surprises ; l’équivalent d’une soirée où, sans s’emmerder vraiment, on sait déjà qu’on se cassera avec le dernier métro.
Pile au moment où débute l’insupportable slow A song for Europe, doublé de l’abominable moment où Ferry commence à chanter en français comme son sosie hexagonal Frank Michael, et qu’on a comme l’impression de surprendre pour la première fois nos parents en train de baiser, on sent qu’il est temps d’aller chercher sa veste. Mother of Pearl et Sunset ont beau relevé un peu le niveau en fin de course, on est ici loin de la grandiloquence des débuts ; quand bien même le groupe a gardé l’équipe initiale pour les visuels (Antony Price pour le design, Karl Stoecker pour la pochette et Marilyn Cole, modèle pour Playboy, en guise de pin-up).

Le « Greta Garbo des seventies », comme l’écrira Peter Lester dans le magazine Interview d’Andy Warhol, doit-il aller se rhabiller et retourner apprendre la céramique dans une école de l’Ouest de Londres à des gamines à peine majeures ? Roxy Music est-il fini, foutu ? Andy Mackay doit-il pointé au Pole Emploi des souffleurs de biniou ? Indice : en anglais, « stranded » signifie échoué ou bloqué. On vous laisse vous démerder avec ça, et l’on remercie Ferry d’avoir poussé Eno à la démission pour deux raisons : il aura permis au chauve d’accoucher d’albums fantastiques en Allemagne avec Cluster, et aura involontairement poussé des petits malins, 45 ans plus tard, à imaginer la vidéo poilante à regarder ci-dessous, sur la genèse du divorce d’avec Roxy Music. Spoiler : là aussi, il est question de l’Allemagne.

Country Life (1974)

Celles et ceux qui auront eu la chance d’avoir autant regardé L’amour est dans le pré qu’écouté « Country Life » auront vite compris que Karine Le Marchand et Bryan Ferry ne partagent pas vraiment la même conception de la vie à la campagne. Publié, encore une fois, à peine un an après « Stranded », ce quatrième album des Anglais dopés à la suractivité sonne comme sa version augmentée, musclée ; enchainer les deux sur la platine, pour qui a le temps, c’est en quelque sorte passer de l’esquisse au tableau fini. Là où « Stranded » peinait à convaincre sur la longueur, « Country Life », plus jungle que ferme, redessine tout à l’identique, en plus clair.

Le single buteur ? Oui, il est en position 8, c’est Casanova, avec son imparable refrain placé dès l’ouverture, à la fois moins niais et plus free que Street life, empruntant l’efficacité d’Amazona tout en étirant le motif comme on ferait claquer un sous-tif. Au centre, en position d’attaque, on retrouve The Thrill of it all et All I want is you, deux morceaux au son pop-rock pour reprendre l’appellation Europe 2, et qui confirment la mutation du Roxy première période en groupe semi-grand public, à la fois trop esthètes pour plaire aux fans bourrins de Led Zep et désormais trop conventionnels pour faire tomber les fans de Bowie. En défense, on retrouve enfin le mystérieux Triptych avec son riff de clavecin oriental ou encore Three and Nine, et où Ferry se souvient de l’époque où il s’enfonçait dans les fauteuils de cinéma, gamin, pour 3 shillings and 9 pennies. Ce sera le seul coup d’œil dans le rétro ; le reste de l’album étant, plus que les trois premiers, solidement dans son époque, son année. A peine mettra-t-on sur le banc de touche If it takes all night (qui peut douter qu’ici Ferry ne parle pas de travaux de robinetterie ?), trop dispensable, trop pub rock. Fait notable : quatre chansons ont été signées à 4 mains, avec Mackay et Manzanera ; ce dernier étant donc le co-auteur du magistral Out of the blue, space-disco avant l’heure, mais avec cet aspect guitar hero qui fait tout le charme de ce qui va devenir l’un des classiques Roxy. Et pour en finir avec les comparaisons, au chapitre « Bryan Ferry chanteur polyglotte », il y a l’ultra plombant Bitter Sweet où Ferry, cette fois, ne massacre pas la langue française mais s’essaie à la dramaturgie en allemand dans le texte, aidé en cela par Constanze Karoli, sœur de Michael, guitariste de CAN, et qu’on retrouve aussi sur la pochette. Ah mais attendez, merde, on n’a pas parlé de la pochette !

C’est peu dire que celle de « Country Life » se classe très haut dans la mythologie Roxy ; c’est même l’équivalent féminin du « Sticky Fingers » des Stones. Ici, pas de doigt sur la couture du jean, mais quatre paires de nibards à l’air et un buisson ardent à peine cachée par une main hésitant entre la gêne et le désir. Polémique, mode d’emploi : les deux femmes ont été trouvées par Ferry au Portugal, la première étant Eveline Grunwald, petite amie de Michael Karoli au moment du shooting, la seconde étant sa sœur. Une fois imprimée, il n’en faudra pas beaucoup plus pour que la photo ne se retrouve censurée aux États-Unis (un pays où Roxy n’a jamais vraiment réussi à percer, anyway) et distribué incognito, d’abord dans un sac vert opaque dans les États les plus puritains, puis reshootée sans les deux modèles, pour un résultat évidemment beaucoup moins vendeur. Cinquante ans plus tard, et alors que même Google semble s’interroger sur cette utilisation de la femme en tant qu’objet, « Country life » reste bien plus que ce produit d’appel incitant à la masturbation des cadres comptables, c’est peut-être la première fois que le dictateur Ferry semble enfin s’autoriser à lâcher prise, et c’est surtout, dans une discographie foisonnante d’essais et de styles, la plus belle des démonstrations pop de Roxy Music. Bon après ça, il y aura « Siren »…

 

Siren (1975)

On ne va pas se mentir, j’en ai un peu ma claque de ce papier débuté voilà près d’une semaine. Une semaine à écouter en long, en large et travers huit albums, dont certains détestés de longue date, comme ce « Siren », publié en plein prémisses punk mais dont les 9 titres rappellent davantage Supertramp que les Ramones. Pour la santé mentale du lecteur, on ne tirera pas trop en longueur ce qui ressemble davantage à la bande-son d’une croisière qui aurait duré trop longtemps. Plutôt que de vous bassiner avec les évidences – oui, Love is the drug est un tube imparable – et les redondances factuelles – l’album a été enregistré à Londres avec le même casting qu’à l’accoutumée – voici trois informations absolument dispensables sur cet album qui l’est tout autant.

Roxy Music Live - Nightingale // Siren Tour 1975 - YouTubeSiren" - Roxy Music - Rock Fever

Un : Boris Becker et Laurent Blanc sont tous deux fans du single Love is the drug, ce qui n’a absolument aucun intérêt mais permet de préciser néanmoins que le titre disposait à sa sortie en 45 tours d’une B-side instrumentale, Sultanesque, qui aurait pu être écrite par Brian Eno et qui donc, en toute logique, s’est retrouvée punie et mise au coin. Il faudra attendre la sortie de la compilation « The thrill of it all » en 1995 pour pouvoir réécouter cet étrange Ovni.

Deux : dans un monde parallèle nommé internet, il existe sérieusement des gens s’interrogeant sur le bruit de moteur qu’on entend au début de Love is the drug. Ca se passe par ici, et les fans, ces serial killers du détail, n’arrivent visiblement pas à se mettre d’accord : est-ce la Corvette C4 de Bryan Ferry ou la Spitfire prêtée par l’un des membres du AIR Studio de Londres ? Pour l’un des invités du forum, nommé LuS1fer, aucun doute possible : c’est clairement un moteur V8. Contrairement au réservoir d’essence, 45 ans plus tard le mystère reste entier.

Trois : la pochette bleue de « Siren », sur laquelle peu de débats esthétiques sont possibles, a été inspirée à Ferry par un documentaire sur les volcans. Moyennant quoi, et fidèle à son habitude du « une petite amie, un album, un shooting », le même Ferry embarqua Jerry Hall sur une île du Pays de Galles pour la transformer en femme poisson. Ce que le pêcheur ne savait pas, c’est que la même Hall se tirerait avec le rival Mick Jagger deux ans plus tard, permettant ainsi de tresser un lien avec l’autre femme du premier album, Kari-Ann Muller, qui, si vous avez bien suivi, s’est mariée au frère de Mick. Oui, ce n’est plus un discorama mais plutôt, un soap opera à l’anglaise.

A part ça, que retenir du moyen-moyen « Siren » ? Sentimental Fool et sa lente introduction rappelant les premiers jours de Roxy, Whirlwind et sa ligne de basse lead qui déjà amorce le futur virage new wave disco et Both ends burning qui, malgré son air de croisière qui s’amuse avec un Mackaye dans le rôle du capitaine Stubing, a au moins le mérite de ramener un peu de Mellotron au centre de la pièce.

En bref, 4 bons titres, mais de quoi crier au chef d’œuvre. « Siren », finalement, n’aurait dû être qu’un bon EP. Désormais, Ferry a 30 ans. Peut-être le moment de ranger ? A moins qu’il n’agisse du timing parfait pour aller sniffer toute la coke du Studio 54.

 Manifesto (1979)

Attention, cet album est à Roxy Music ce que Préparation H est aux hémorroïdes. Nos lecteurs masculins ayant dépassé la quarantaine auront bien compris ce dont il est question : de pommade enfoncée là où l’on n’espérait jamais mettre les pieds – façon de parler, hein.
Pour parler plus clairement, et même si cette dernière était sous-jacente depuis au moins deux albums, la trahison est là, servie sur un plateau. Jadis art rock et limite pré-punk, Roxy vire boogie. Difficile de lui jeter la pierre, et c’est peut-être même ce qui explique le long hiatus entre « Siren » et « Manifesto » : entre ces deux albums, le punk et la disco sont passés par là et la bande à Ferry, avec ses plumes dans le rectum, ses paillettes et ses poses à la Tom of Finland, semble désormais un peu dépassé. Update sur le gimmick : le nouveau théorème c’est new is the new new. « Les années 80 ne sont plus très loin, alors la nostalgie, les colonnes romaines, fourre-les toi là où je pense, vieux boomer de Bryan ! ». Voici ce qu’on semble entendre ça et là à propos de Roxy Music, déjà là depuis presque 10 ans. Une éternité au pays des Damned. Voilà sans doute pourquoi, et plutôt que de tenter un remake (remodel) de « Siren », déjà lui-même une redite des deux albums précédents, Ferry le moderne tente le présent, s’adapte et colle pour la première fois à l’époque. Exit les pin-up en couverture ; la pochette affiche ce qui semble être l’esprit de la fin des seventies, avec un dernier sursaut d’insouciance qui aurait aussi bien pu être shooté au Palace qu’au Studio 54 new-yorkais où, pas de bol, Jerry Hall et Jagger ont usé plus que leurs semelles.

La musique de Roxy, plus clinquante que précédemment, moins rock surtout, lorgne donc désormais sur le disco ; ce qui tombe bien, ça rime avec « Manifesto ». Pas de grandes envolées deleuziennes pour autant : ce sixième album semble voué à vouloir tout faire oublier avec une grosse pilule du pas de lendemain. Ou pas de danse, c’est selon. C’est cela la grande trahison, ou virage artistique nécessaire selon votre degré d’attachement aux premiers Roxy Music : « Manifesto » est un album pour bouger le corps, pas pour faire réfléchir le cerveau. Et cette invitation sur la piste de danse débute dès le départ (sic) avec Manifesto, indéniablement un gros coup de boule aux airs de warm up. Et la suite n’est pas pire, même si les paroles de Trash vaudraient aujourd’hui à son auteur un procès en sorcellerie s’il était naguère sorti en club avec Roman Polanski et Gabriel Matzneff :

Are you customized or ready-made?
Heavy metal trick or treat? Only seventeen
On the level trash is neat

Teenage fever oh you’ve got it bad
Caught the flavour want it all.

On vous laisse traduire tout cela sur Google, sachant que le « seventeen » en question renvoie sans équivoque à l’âge de filles deux moins vieilles que Ferry, 34 ans au moment des faits. N’épiloguons pas trop là-dessus et gardons l’image du crooner en costume, qui prend plutôt bien la lumière sur Angel Eyes, autre single à la basse bien mise en avant. Et tant pis pour les seaux d’eau par une partie des fans désormais plus habitués aux déambulateurs qu’au dancefloor, mais « Manifesto » fait mieux que de tenir la route. Même quand il s’essaie au cold funk (cf le magnifique Ain’t that so), même quand Ferry semble confondre son groupe avec un backing-band pour l’un de ses albums solo (cf l’horriblement addictif Dance Away qui permet encore d’emballer en 2022 dans n’importe quelle fête communale) et même quand il donne l’impression d’avoir pompé un refrain de Wilson Pickett enregistré à Muscle Shoals (cf le très cuivré Cry Cry Cry). Nonobstant tous ces bons points, les critiques auront la dent tiède avec ce qui est plus qu’un album de transition. Extrait d’un article du Melody Maker, signé par Richard Williams :

« Manifesto est une tentative intéressante pour faire coexister le fond et la forme et répondre aux préoccupations internes du groupe. Il parle de l’éternel dilemme de Ferry (qui, grossièrement, se résume au choix éternel entre le cuir ou le tweed, entre les femmes qui osent et celles qui se soucient de lui) et il souhaite satisfaire ceux qui ont acheté Virginia Plain tout en faisant des génuflexions à la culture FM américaine ».

A bien des égards, l’histoire de Roxy Music aurait pu s’arrêter là, dans le fade out des spots de Spin me around, avec son chant chuchoté suggérant que le club était sur le point de fermer, l’horloge indiquant qu’il était 1980 moins le quart. C’est là que Ferry, en bon maitre des horloges, va trafiquer les aiguilles. Pour le meilleur ? Pour le pire ? Un peu des deux.

 Flesh and Blood (1980)

Les amateurs de montgolfière le savent : pour continuer de monter, il faut lâcher du lest. Ou plus vulgairement, faire sauter des passagers par-dessus la nacelle. Mais ce qui juridiquement est un crime, musicalement, l’est beaucoup moins. Évictions, suicides, morts accidentelles et autres démissions ont été le quotidien de presque tous les groupes de rock des années 70. Et c’est ainsi qu’à l’orée des années 80 Paul Thompson, batteur historique de Roxy depuis 1971, active son option parachute. En conflit avec Ferry depuis des mois, il est le deuxième membre après Eno à se faire la malle ; emportant avec lui ce qui restait encore du mythe initial et renforçant, paradoxalement, l’emprise de Ferry sur son groupe-joujou désormais transformé en énorme camion de glace MTVesque où chaque single ressemble à un javelot à enfoncer dans le cœur de la ménagère de moins de 40 ans. Ca tombe bien ; c’est un peu ce que raconte la pochette de « Flesh and blood », réalisée par le jeune Peter Saville (à qui l’on doit, dans un autre registre, l’esthétique des Joy Division).

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A la manière de REM sur « Up », composé après le départ de Bill Berry, Roxy Music se retrouve donc en configuration trio, sans batteur. Ce qui, au regard de l’histoire des années 80, n’est finalement pas si dramatique que cela compte tenu de la domination progressive des boites à rythmes. Rien de ça encore sur « Flesh and blood », mais peu de flashs à l’horizon quand même. Le fait d’introduire l’album par une cover (In the midnight hour de Wilson Pickett) en dit déjà pas mal sur l’état d’assèchement artistique de Ferry. Et le pire, c’est ce que ce n’est même pas la seule cover de l’album ; puisqu’on retrouve également le Eight Miles High des Byrds. Deux covers sur un seul album de Roxy Music, c’est une première. Un indicateur surtout, sur le désormais brouillage des pistes entre la discographie solo de Ferry, affairé depuis 7 ans à reprendre les chansons de ses artistes préférés, et celle de Roxy, jusque là vierge de toute revisite. Sur le banc des accusés, comme on l’aura compris, un seul homme. Dans la salle : un public qui ne désemplit pas, même si ce n’est évidemment pas le même que celui des débuts. Voilà d’ailleurs peut-être la clef de cette longévité, la même qui explique le retour du groupe en 2022 pour une série de concerts pour ses 50 ans d’existence : avoir su se réinventer en luttant parfois contre lui-même, ses succès comme ses démons.

Ayant dit cela, on conseillera aux fans de la première heure de se couper une oreille comme Van Gogh avant de poser « Flesh and blood » sur la platine. Clairement, ça dégouline de partout. On ne parle pas de l’oreille du peintre précité, mais des grosses gouttes de rose pastel qui coulent sur tout l’album. Same old scene ? Derrière son faux rythme disco, le titre cache surtout de la variété sous ses jupons. Et que dire des trois énormes pavés dans la mare que sont My only love, Oh yeah et Over you (qui fait d’ailleurs penser aux premiers REM chez I.R.S.), et qui tous annoncent très clairement le début d’une nouvelle décade avec « Avalon » à l’horizon ? La voix de Ferry, jamais autant mixée en avant pour éclipser la face arty du groupe, est semblable au boulot d’un tractopelle sur un handicapé moteur.
Quant au degré d’avant-gardisme, il est réduit au minimum. Suffisamment pour faire de « Flesh and blood » un mauvais pas de côté ? En réalité, c’est peut-être l’inverse : longtemps considéré comme un disque d’angle mort, il apparait aujourd’hui sous un jour nouveau, comme une sorte de grande répétition avant « Avalon » où le rôle de Manzanera, longtemps sous-estimé, apparaît comme le dernier rempart protégeant ce château anglais en marshmallow. La même année, Eno, qui doit quand bien même bien se poiler en écoutant cette variétoche faussement funky, publie « Fouth world, volume 1 » avec feu Jon Hassell. L’illustration du « deux salles deux ambiances » opposant ceux qui cherchent et ceux qui trouvent. Mais bon, comparaison n’est pas raison : en 1980, Brian Eno n’a pas encore trahi son propre camp en bossant avec U2 et Coldplay. N’est pas forcément Brutus qui croit.

 

Avalon (1982)

Et si, plutôt que de causer du glam, de Gary Glitter et tous ces pantalons trop serrés qui ont rendu stérile une génération de rockeurs qui cherchaient leur sexualité, on finissait ce discorama par un peu d’histoire ? Vous connaissez le projet Manhattan ? C’était le nom de code du projet qui fut à l’origine de la première bombe atomique, moyennant la contribution de 130 000 personnes et 26 milliards de dollars au cours actuel. Avec une équipe resserrée au minimum et un budget à peine suffisant pour payer le psy personnel de Justin Bieber, c’est ce que fut « Avalon » à sa sortie : une énorme explosion avec une seule victime au sol, le rock.

Roxy Music - Avalon - dutchcharts.nl

Inspiré de légendes arthuriennes (voir pour cela la pochette encore une fois réalisée par Peter Saville) et un lac irlandais où Ferry bossa discrètement en amont, « Avalon » va ouvrir le grand bal des années 80 et servir de marchepied pour tous les George Michael, Paul Young et Robert Palmer de la planète. Publié pile 10 ans après les débuts, cet album final place la mer et un peu plus entre lui et, au hasard, « For your pleasure ».

Sur la lancée de « Flesh and Blood », et fort d’un succès commercial indéniable, Ferry ambitionne un dernier coup de semonce ; la balle coincée dans le flingue étant gavé de romantisme, de smokings blancs et de nappes de synthés à faire crever n’importe quel fan de Slayer. Des singles qu’on peut (et DOIT) encore écouter 40 ans plus tard, assis seul dans une bagnole au début de l’été ? Oui, il y en a. Avalon, More than this, Take a chance with me. Mais l’on aurait tôt de les expédier trop vite ; ces trois titres étant le ciment absolu d’un album à la fois suranné, ringard, indépassable et terriblement premier degré dans son exagération du chevalier blanc, tellement qu’il serait aujourd’hui impossible de reproduire l’intensité de cet « Avalon » à la fois FM, féérique et délesté de tout masculinisme mal placé.

Paroles, lignes mélodiques, production : sur « Avalon », Ferry assume tout, son envie de femmes comme sa féminité. Exit l’androgynie des débuts, désormais presque rentrée dans les mœurs. L’homme moderne, celui du moins qui sera matraqué pendant de longs mois suivant la sortie de l’album, n’a pas peur d’exprimer ses doutes, de pleurer, de rouler vite en side-car avec un bouquet de roses coincé entre les dents. L’impasse de la quarantaine arrivant pour Ferry, à quoi bon continuer de vouloir incarner le mythe du rockeur, après tout ? Bonne décision, salutaire, qui lui permettra par la suite de se réinventer encore et encore. Mais pour l’heure, l’Anglais semble donner raison à rebours à Simon Puxley, quand celui-ci se demandait si Roxy Music lorgnait plus sur la vie en studio ou sur les cocktails. Au plus profond de lui-même, écoute après écoute, « Avalon » est et restera le grand disque des années 80 ; ce polaroid qu’on aime à retoucher à chaque fois, pour son grain et le lot de souvenirs qu’il transporte. Des ricanements dans la salle ? Il suffit de plonger son corps dans le noir à l’entame du titre Avalon, et de laisser glisser les paroles de Ferry, « Now the party’s over, I’m so tired ». Oui, la fête est finie. Mais en attendant la normalité, le lever du soleil, la cure de désintox et la future pension alimentaire, repensons une dernière fois à la nuit en train de se terminer. Et Ferry, dans une grande boucle artistique et personnelle, de terminer le travail entamé dès le premier album sur la nostalgie.

A propos de cet « Avalon », Rob Sheffield écrira qu’il est « l’un des plus grands enfers de tous les temps, une version synthétisée de Call me d’Al Van Green, Moondance de Van Morrison et Amoroso de Joao Gilberto ». Ce qui n’est pas faux n’est pas totalement vrai non plus, tant cette apocalypse à paillettes enregistrée dans le studio de Chris Blackwell, aux Bahamas, donne une fin inattendue au film qu’on pensait écrit à l’avance. En parvenant à travestir son propre travestissement, Roxy Music livrait en 1982 une épitaphe grandiloquente achevant deux corps d’un coup d’un seul : le groupe lui-même, ainsi que le début même du groupe, sur-costumé à ses débuts et, finalement, enterré dans un beau costume blanc façon Miami Vice. Quel beau chemin parcouru par ce groupe qualifié par le rock critic Lester Bangs de « triomphe de l’artifice » et qui, de révolution en révolution, réussit à se faire exploser au bon moment.

Après ça, et conscient que rien de plus beau ou de plus absolu ne pourrait plus jamais sortir d’un studio, Roxy Music se désintégra. Puis, comme d’autres avant, tenta la reformation éphémère en 2005 en incluant Eno, mais sans que rien de probant ne sorte de cette réunion de famille. Il faudra alors attendre cinq ans de plus et le « Olympia » de Ferry pour trouver, habilement, une autocitation à « Avalon », placée en ouverture sur You can dance. On pouvait alors y entendre les nappes aériennes de l’intro de True to life. Et avec elles, ce lointain souvenir d’un Roxy Music atteignant son point final. A jamais, « Avalon » resterait un lieu de repos éternel, fidèle à la légende arthurienne. Et le miracle Roxy, à chaque écoute, de renaitre de ses cendres comme par miracle.

 

Réédition de l’ensemble des albums de Roxy Music chez  Virgin/UMe, avec remasterisation half-speed au studio Abbey Road par Miles Showell.

https://www.roxymusic.co.uk

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