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Polydor vient de rééditer le second album du guitariste irlandais Rory Gallagher dans un bel écrin contenant quatre disques. L’occasion de se plonger dans l’histoire de ce musicien humble et discret dans la vie, mais déchaîné sur scène, qui fit vibrer les scènes du monde entier avec son blues-rock hargneux et hanté par l’âme de l’Ulster. 

De ses origines ouvrières, Rory Gallagher a conservé son look jean-chemise à carreaux dont il ne se déparera jamais. Né le 2 mars 1948 dans la ville de Ballyshannon dans le comté de Donegal, il est un Irlandais du Sud, mais sa ville natale, située au bord de l’Océan Atlantique Nord, est aussi très proche de l’Irlande du Nord, là au bout de la route N3. Son père Daniel est électricien et travaille dans des centrales hydroélectriques. Il joue un peu d’accordéon dans des groupes de musique traditionnelle irlandaise à Donegal. Monica, sa mère, est chanteuse et actrice dans une troupe de Ballyshannon.
La famille Gallagher déménage au sud de l’Irlande, à Cork. Dans cette famille ouverte au milieu artistique, les enfants sont dans un univers propice à la musique. Rory opte pour le ukulele, puis pour la guitare, instrument pour lequel il se montre rapidement habile. Il commence à faire des concours de talents, et à douze ans, il s’achète sa première vraie guitare, acoustique. A quatorze ans, il fait l’acquisition d’une Fender Stratocaster modèle 1961 Sunburst : elle va devenir son instrument électrique de prédilection, son âme-sœur.

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L’apprentissage musicale de Rory Gallagher est relativement classique à l’époque. Autodidacte, il découvre le skiffle de Lonnie Donegan, puis le rock’n’roll de Chuck Berry et Eddie Cochran, et le blues de Muddy Waters, Howlin’ Wolf, Big Bill Broonzy et John Lee Hooker. Il y aura aussi le folk anglais et irlandais qui sera une part importante de ses racines musicales. Il participe à plusieurs orchestres et groupes jouant les tubes du moment dans les Workingsmen’s Clubs, les pubs et les salles paroissiales. Il finit par créer sa propre formation de blues et de rock qu’il nomme Taste en 1966 avec deux musiciens de Cork : le bassiste Eric Kitteringham et le batteur Norman D’Amery. Taste commence à jouer sur Londres, notamment au Marquee Club, et se taille une belle réputation à une époque où le guitariste volubile devient l’oiseau recherché : Jimi Hendrix, Eric Clapton avec Cream et Jeff Beck avec le Jeff Beck Group viennent de bouleverser le rock anglais de l’époque. Rory Gallagher plaît pour son côté à la fois incendiaire et respectueux du son blues originel.

En juillet 1968, Taste assure un set incendiaire au Woburn Abbey Festival. Sur le chemin du retour vers leur petite piaule de Earl’s Court à Londres, le guitariste croise le grand John Peel, l’immense animateur radio de la BBC. Peel a adoré le set de Taste et les invite, si le groupe le souhaite, à une Peel Session. Ce sera chose faite en août, mais avec un nouveau groupe. Polydor a signé Taste, mais trouve la section rythmique derrière Gallagher faiblarde. Avec ce contrat, Polydor a surtout signé Rory. La mort dans l’âme, écartelé entre son envie de vivre de la musique et son amitié pour ses deux camarades, il finit par renvoyer ces derniers à Cork. Polydor souhaite conserver l’ADN irlandais de Taste, et lui suggère des musiciens de l’île. Parmi eux, il y aura le bassiste Richard McCracken et le batteur John Wilson. Ils ont été membres des Them, groupe pionnier irlandais avec Van Morrison au chant.

Same old story

Taste se lance à l’assaut de l’Europe avec son blues-rock teigneux. Le nouveau trio bénéficie d’un lancement de taille en étant choisi pour assurer la première partie des concerts d’adieu de Cream au Royal Albert Hall en novembre 1968, comme une sorte de passage de témoin. Le premier album a été capté en quelques jours en août 1968 aux De Lane Studios de Londres. Mais Polydor va attendre le moment propice, à savoir ces concerts avec Cream et la fin officielle de ces derniers, pour lancer le disque. « Taste » débarque en avril 1969. La musique proposée est déroutante. Elle sonne à la fois très proche de l’authenticité blues, tout en étant explosif et irrévérencieuse. Elle n’a pas ce cri furieux du premier album de Led Zeppelin. Pourtant, elle en a la rage tout en étant ancré profondément dans le ferment originel. C’est une sorte d’alliage entre Led Zeppelin, Cream et John Mayall And The Bluesbreakers. Sugar Mama en est la preuve superbe, avec son côté sale et exalté, tout en étant attentif à conserver les codes fondamentaux du blues américain. Avec le recul, plus de cinquante ans plus tard, on a presque l’impression d’écouter du doom-metal blues, avec ce côté matraqué, lourd, et désespéré, tout en restant hargneux et fier. Le jeu de John Wilson semble presque annoncé celui de Bill Ward avec Black Sabbath, comme celui de Richard McCracken pour Geezer Butler.

Taste - The Official Site of Rory Gallagher

Malgré ses uppercuts sonores que sont Blister On The Moon, Leavin’Blues, Sugar Mama, Same Old Story ou Catfish, et sa pochette incandescente orange et noire basée sur des photos des trois musiciens pris sur le vif sur scène, l’album se vend mal. Le travail va se jouer sur scène où Taste excelle. Le trio joue littéralement partout. Et cela paye. Le second album « On The Boards » qui sort en janvier 1970 se classe 18ème des ventes en Grande-Bretagne et 33ème en Allemagne. Moins sauvage que le premier, « On The Boards » est bien plus subtil, avec les influences folk et jazz qui viennent s’inviter dans les compositions du trio. Rory Gallagher s’autorise même à jouer du saxophone, instrument qu’il maîtrise mais avec lequel il fait un vrai complexe technique vis-à-vis de ses maîtres, dont John Coltrane.

On The Boards, taste | CD (album) | Musique | bol.com

Moins férocement blues, « On The Boards » est dans l’air du temps, entre Led Zeppelin, Jimi Hendrix, Free et le début du rock progressif avec Jethro Tull. Taste devient une attraction scénique réclamée. Leur prestation au festival de l’Ile de Wight va devenir mythique. En plein après-midi, le trio décoche son blues-rock assassin et doit assurer pas moins de six rappels devant un public au bord de l’émeute. Le concert a depuis été publié, et montre combien Taste vient de prendre le dessus avec son blues-rock brûlant, rejoignant Free, Ten Years After, Cactus ou The Who. Rory Gallagher connaît même un de ses premiers moments historiques. Alors que Jimi Hendrix s’apprête à monter sur scène, pour la première fois en Grande-Bretagne depuis presque deux ans, un journaliste lui pose la question :

« Qu’est-ce que cela fait d’être le meilleur guitariste du monde ?
– Eh bien, demandez à Rory Gallagher. »

A genoux

Des dissensions apparaissent cependant entre Rory Gallagher, guitariste et principal compositeur, et John Wilson, le batteur. Après être allé sur des territoires plus jazz avec ce second album, Gallagher veut revenir au blues. Wilson veut poursuivre dans l’expérimentation. S’ajoutent des problèmes avec leur manager : Eddie Kennedy. Le groupe ne gagne strictement rien, et n’a même pas une bière en coulisses. Rory veut avoir un regard sur les comptes. C’est l’inévitable dispute avec Kennedy.
Le soir du dernier concert de Taste, un homme corpulent et imposant aide Donal Gallagher, frère de Rory et roadie, à monter le matériel dans le camion. Ils discutent ensemble. L’homme en question s’appelle Peter Grant, il est le manager de Led Zeppelin et Stone The Crow. Il est convaincu du talent de Rory Gallagher, mais aussi du fait qu’il se fait plumer. Il donne rendez-vous à Rory à son bureau, et quelques semaines plus tard, il lui obtient un contrat de six albums avec Polydor, la propriété de ses chansons, une avance et la rupture définitive avec Kennedy. Donal devient le manager de son frère.

En quête de nouveaux musiciens, il embauche le bassiste et le batteur d’un groupe, Deep Joy, avec qui il avait jammé : Gerry McAvoy et Wilgar Campbell. Il est temps d’aller en studio, et c’est le producteur du second album de Taste, Eddie Offord, qui est retenu pour ce premier disque solo. Avec des conditions aussi avantageuses, deux nouveaux musiciens dévoués, et son frère comme manager, petit Rory aurait dû offrir un disque explosif, sorte de pendant irlandais à Hendrix, parti quelques mois plus tôt. Mais la pochette révèle un Gallagher entre contre-jour, en noir et blanc, souriant sur le recto, mélancolique au verso. Sur l’album, il développe une large palette de talents : les titres blues-rock directs et percutants comme Laundromat ou Hands Up, son pendant poisseux et slidé avec Sinner Boy. On trouve aussi plusieurs morceaux mélancoliques : I Fall Apart, For The Last Time et Can’t Believe It’s True avec son saxophone. Il y a enfin les titres acoustiques, entre country-blues et folk : Just The Smile, It’s You, I’m Not Surprised. Le pianiste d’Atomic Rooster, Vincent Crane, apporte quelques arrangements discrets. Publié le 23 mai 1971, Rory Gallagher se classe à la 32ème place en Grande-Bretagne et devient disque d’or.

En bon ouvrier du rock, Rory Gallagher ratisse la Grande-Bretagne en mai et juin : Londres, Sheffield, Manchester, Birmingham… Auparavant, il va jouer le 30 avril à la Taverne de l’Olympia, son premier concert solo en France, et ce devant les caméras de l’émission Pop 2. Le 15 mai, le trio quitte sa tournée britannique pour l’enregistrement dans les studios de Radio Bremen d’une session pour l’émission télévisée allemande Beat Club, mythique et rare programme présentant des groupes de rock en direct sur scène depuis le milieu des années 1960. ces derniers jouent devant un fond bleu, et les producteurs ajoutent des fondus psychédéliques parfois totalement effrayants, comme pour Black Sabbath avec Paranoid et sa tête de mannequin verte en 1970. De nombreuses formations devenues cultes vont y capter leurs rares prestations filmées professionnelles, comme Iron Butterfly, Blue Cheer, Lucifer’s Friend, ou MC5. Certains y feront leurs débuts laborieux comme Status Quo, The Who, ou Deep Purple, l’émission allemande étant l’une des rares à s’intéresser à eux à leurs débuts.

La BBC plébiscite le guitariste, et lui ouvre ses portes. Avec des séries de concerts quotidiens sur deux à trois jours, le Rory Gallagher Band n’amuse pas le terrain. Les journées off ne servent qu’à transporter le matériel d’une salle à l’autre, encore de petite capacité. Mais Gallagher sait que conquérir le coeur de la Grande-Bretagne ouvrière est l’assurance d’un public nombreux et fidèle, bien moins volatile qu’à Londres, et plus attaché au son blues-rock.

Le diable dans la ville

Le second album est écrit sur la route. Lors du concert au Paris Theatre de Londres pour le John Peel Sunday Concert de la BBC, capté le 12 août 1971, Rory Gallagher dévoile un boogie déjà très au point nommé In Your Town. C’est une cavalcade basée sur un riff, des dérapages de slide, et une rythmique implacable. La scène a soudé le trio Gallagher-McAvoy-Campbell. L’interaction est plus fluide à chaque session ou concert. Wilgar Campbell tient un rôle particulier dans cette alchimie. Son jeu est à la fois carré et plein de swing. Il ancre le tempo, tout en apportant de la fougue et du groove. Ses friselis de cymbales et de caisses spontanés sont des délices, comme ses imperceptibles nuances sur un tempo à l’apparence si simple. McAvoy n’a qu’à poser sa ligne rythmique de basse au mediator, pendant que Gallagher s’envole avec sa slide ou dans ses chorus en picking. Ce dernier aime à citer ses musiciens à chaque reprise en hurlant, comme de solides compagnons de chaîne industrielle, de ceux que l’on se créé au coeur de la forge.

Pour ce nouvel album, Rory Gallagher s’occupe lui-même de la prise de son en compagnie de l’ingénieur du son Robin Sylvester. Le guitariste a choisi lui-même les Tangerine Studios de Londres, dans le quartier de Dalston. Le studio est prisé des premiers musiciens reggae sur le sol britannique, et a aussi la réputation d’être un vrai coupe-gorge le soir venu. Gallagher aime cette ambiance de tripot, comme il le confirmera durant l’année lors de ses premières dates américaines. Désireux d’aller voir Hound Dog Taylor joué dans un club des bas-fonds de Chicago, il terminera le trajet à pied, déposé par son chauffeur quelques blocs plus loin. Il passera une merveilleuse soirée au milieu des vrais artisans du blues et de son âme profonde, seul blanc au milieu d’un public noir. Les jamaïcains au cran d’arrêt facile ne lui fond pas peur. Que peuvent-ils bien tirer d’un sympathique guitariste de blues-rock irlandais ?

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L’enregistrement débute dans un contexte curieux : les Tangerine Studios sont riverains d’une salle de bingo essentiellement fréquentée par des personnes âgées. Afin de ne pas trop bousculer le public d’anciens, et surtout de ne pas avoir les bruits de fond des appels lors du jeu, Rory Gallagher, Gerry McAvoy et Wilgar Campbell jouent pendant la pause du repas et la nuit. Rory veut retrouver le son live en studio. « Rory Gallagher » était davantage un disque de studio, lui permettant de se rassurer en ses capacités de compositeur et de musicien. Mais son sang coule pour la scène. C’est là qu’il est le meilleur, véritable Dr Jekyll et Mr Hyde, se transformant littéralement en animal de scène, qui contraste avec le garçon souriant et lumineux de la vie de tous les jours.

Les chansons de l’album sont littéralement captées en forme de setlist live. Le matériel est installé comme à un concert. Les micros sont disposés de manière à bien tout capter proprement, et c’est parti pour quarante minutes non-stop. Mais Rory Gallagher n’est pas encore tout-à-fait satisfait. Il décide alors de rejoindre le studio avec le groupe après chaque concert londonien ou voisin afin de conserver l’énergie et l’adrénaline, comme si les nouveaux morceaux étaient des rappels.Voilà donc le trio avec Donal Gallagher débarquer le matériel à trois ou quatre heure du matin dans la pénombre de Dalston. Et à peine séché et doté d’un tee-shirt propre, le trio renvoie la sauce pour deux heures de plus. En cumulé, l’enregistrement brut aura pris trois nuits et une journée. Durant ces sessions, on découvre un Rory enragé, grognant avant certains chorus, hurlant spontanément, pris par l’énergie du moment. Par la suite, Rory Gallagher reviendra apporter quelques enluminures de guitares, rythmiques ou solos, afin d’enrichir le son sans dénaturer la percussion live du disque. Mais cette fois, il ne prendra pas la peine de respecter les horaires des joueurs de bingo, envoyant ses riffs à plein volume dans le studio, et faisant fuir les personnes âgées qui se bouchent les oreilles.

La musique du diable

Le 28 novembre 1971 sort « Deuce ». Rory Gallagher y apparaît encore en noir et blanc sur les photos de pochette signées Mick Rock : recto jouant les yeux clos en studio, verso accordant avec attention sa précieuse guitare. Seules pointes de couleurs : le nom de l’artiste et le titre du disque en rose fuchsia, et une lettre, le E, en vert comme l’Irlande. Dès la pochette, il semble que quelque chose semble se sous-entendre. Le titre du disque a de multiples significations : être égalité au tennis (to be at deuce) dont la racine signifie aussi deux, un jeu de carte (a pack of cards goes from ace to deuce), et surtout, il signifie le diable. Et si la dualité du personnage de Gallagher entre sa férocité live et sa gentillesse quotidienne n’en faisait pas ce fameux deuce ?

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Le disque est constitué de dix morceaux impeccables mettant en valeur tous les talents de Rory Gallagher : guitariste rock nerveux, slide-guitariste blues, country-bluesman. Il débute par Used To Be. Cet uppercut blues-rock rappelle Taste, mais aussi Led Zeppelin, et plus encore le Jeff Beck Group initial avec Rod Stewart au chant. La voix rocailleuse de Gallagher n’y est pas pour rien, tout comme cette propension a laissé des vides comblés par la ligne ronflante de basse de McAvoy, comme le faisait Beck avec son bassiste Ron Wood. Wilgar Campbell peut alors s’amuser à mettre des roulements de caisses à la Mitch Mitchell/Keith Moon, le titre tient solidement le cap, et prend son envol définitif grâce à un solo illuminé de Rory.

Ce tonitruant début est suivi d’un magnifique folk-rock aux teintes irlandaises. Gallagher joue acoustique, accompagné de sa section rythmique basse-batterie, plus quelques percussions apportées par Campbell. Il y est incroyablement touchant. La mélodie, ainsi que le solo central, se vivent comme une balade amère et mélancolique. Rory y apportera un peu plus tard une rythmique électrique pour soutenir l’intensité émotionnelle du moment. Il touche ici au sublime de son art, ce qui fera l’une des facettes merveilleuses de son œuvre et de son identité musicale unique.

Don’t Know Where I’m Going est un country-blues à la sonorité américaine. Ce qui fait tout son charme réside dans la capacité de Gallagher à se saisir d’une musique qui n’est pas culturellement la sienne, et d’en produire une version ne dénaturant pas l’originale. Se croisent ici Big Bill Broonzy mais aussi Bob Dylan, dont le phrasé presque parlé et l’harmonica en est l’origine.

Avec Maybe I Will, petit Rory retrouve le feeling de ses premières expérimentations jazz-rock de l’époque Taste. Il n’a ici pas pris la peine d’ajouter un cuivre. Il a cessé de jouer du saxophone, résigné au fait qu’il est trop mauvais pour atteindre le niveau d’un Wayne Shorter, ou même celui d’un Dick Heckstall-Smith. Seul réside du jazz-rock la construction de la chanson. Mais il a en tête le trio électrique de Larry Coryell, qui a l’époque produit ce genre de musique de jazz électrique avec seulement une guitare, une basse, et une batterie. Là encore, Rory en livre sa version personnelle. Il y apporte davantage de chant, lui qui est attaché aux chansons traditionnelles irlandaises, à leurs lignes vocales et à leurs textes. C’est ce qu’il fait ici avec Maybe I Will, qui flirte dans ses moments doux avec le folk.

Whole Lot Of People est une folk-song électrique sous forme de boogie, mais qui a toutes les caractéristiques de la chanson traditionnelle irlandaise : les changements d’ambiance, les moments d’excitation instrumentaux pour danser. Rory remplace cela par du blues à la slide, et le mélange fonctionne à merveille. La teinte générale est celle d’une marche, de celles qui donnent du courage pour aller au charbon ou au large à la pêche.

In Your Town est une affaire en soi. Rory Gallagher fut un des animateurs de la scène rock européenne, jouant parfois dans des conditions que beaucoup d’artistes auraient refusés. Il symbolisait avec Status Quo ou Humble Pie ce boogie frénétique faisant danser la classe ouvrière après une rude semaine de boulot. Le titre est expédié en forme de missile, tenant sur deux accords, et qui s’enlumine de frénésie à la slide. C’est une chanson d’évasion et de gangster. Cependant derrière le personnage du taulard se cache en fait le drame des incarcérations sans procès par la police britannique des dissidents irlandais supposément appartenir à l’IRA. Des gamins de dix-sept ans se sont retrouvés en taule sans aucun procès pour raison de sécurité d’État. En restant très ouvert en texte, Rory Gallagher évoque ainsi les évènements en Irlande, la situation le choquant, lui le gamin né en voisin de l’Irlande du Nord. Lors de sa tournée 1973-1974 en Irlande qui aboutira au double live « Irish Tour ‘74 », Rory Gallagher bataillera avec les autorités anglaises pour se produire à Belfast juste après le Bloody Sunday, lui l’Irlandais du Sud. Il deviendra presque un héros, jouant pour tous les irlandais malgré le conflit.

File:Rory-Gallagher1.jpg - Wikimedia Commons

Should’ve Learnt My Lesson est un blues-rock classique, teinté de folk, mais Rory lui imprime une magie unique, qui explose avec le titre suivant : There’s A Light. A ce moment, on touche au superbe. Tout se mélange avec un brio éblouissant : la rythmique jazz-rock, la mélancolie folk, le blues-rock libre et fin. Ce qui ne semblait être que des expérimentations déjà très bonnes mais balbutiantes sur « On The Boards » et « Rory Gallagher » prend tout son envol émotionnel sur There’s A Light. L’écoute de Chicago et de Santana a sans doute dû aidé Rory à accoucher pleinement de ce jazz-rock lumineux et bluesy, mais aussi évidemment Larry Coryell, avec lequel il jamma au Festival de Montreux en Suisse en 1970. Ses deux chorus sont beaux, parfaitement en accord avec les paroles et le thème mélodique.

Out Of My Mind est un beau country-blues expédié comme un marin à quai à Cork, ou comme un de ces noirs burinés jouant sous le porche d’une vieille baraque en bois dans le Sud des Etats-Unis. La mélancolie est la même, comme le besoin de se donner du courage et oublier sa condition quelques minutes de musique durant. Il sort des doigts et de la gorge de Gallagher avec un naturel désarmant.

Crest Of A Wave clôt le disque de la plus belle manière. Il réunit la rage du blues-rock zeppelinien de Used To Be, et la poésie émotionnelle de Maybe I Will et There’s A Light, le tout sur une base simple à la In Your Town. Le riff chaloupe, obsédant. Ce n’est pas un boogie, mais il résonne, obsédant, posé sur une rythmique solide. Rory se lance alors dans de superbes chorus au bottleneck qui repoussent les limites de l’utilisation de petit tube de métal. Posé sur le petit doigt de sa main gauche, il peut continuer avec ses autres doigts à moduler un solo plus complexe tout en le ponctuant de grands coups de slide. Gallagher y évoque avec des images poétiques ses propres doutes, ses hauts et ses bas, ses joies et ses peines, la fin de Taste dans les embrouilles, et le renouveau avec sa carrière solo. Rarement un guitariste aura été aussi expressif avec un bottleneck. Même les héros de l’époque comme Duane Allman du Allman Brothers Band n’ont pas une telle palette sonore avec cet accessoire.

Le coffret de quatre disques offre aussi deux volumes complets de versions alternatives palpitantes, même si les versions finales sont bien les meilleures. Elles permettent de voir les différentes approches de Gallagher dans ses chorus, les axes émotionnels qu’il tente de convoquer. Mais aucune ne peut être qualifiée de « pas terrible ». Même si la force d’expression n’est pas à son pinacle, on entend Rory Gallagher chercher le bon feeling, déliant ses riffs, ralentissant volontairement l’attaque pour mieux repartir, explorant aussi le bon phrasé de ses textes pour qu’ils tombent au plus juste. Seule constante : la section rythmique de McAvoy et Campbell est parfaitement rigoureuse en terme de qualité tout au long de l’enregistrement.

Deuce - 50th anniversary edition | Gallagher, Rory CD | Large

In session

Comme pour le premier volume de ces belles rééditions, le quatrième disque est consacré à des sessions live d’époque. Un peu bêtement, l’ensemble des sessions du Beat Club de Brême publiées en 2010 n’ont pas été reproduites dans leur totalité. C’est fort dommage car il manque une version atomique de In Your Town du 26 décembre 1971, accompagné d’une interprétation redoutable de Toredown de Freddie King sur la même session. Cependant, ce coffret apporte de nouvelles sessions : le 21 décembre 1971 à Radio Bremen, et au Paris Theatre de la BBC le 22 août 1971, mais diffusée le 13 janvier 1972. Il n’y a donc pas de doublon avec les bandes lives du Beat Club déjà publiées, ce qui est une bonne chose, mais qui auraient mérité d’être intégrées dans ce superbe coffret. Car Rory Gallagher vole sur un nuage de félicitée artistique. Et ces bandes du Beat Club le montre à un de ses sommets.

Ces nouvelles sessions sont cependant d’un très haut niveau. La version de I Couldn’t Have Religion sur laquelle Gallagher joue simultanément guitare et harmonica comme Bob Dylan est étourdissante de rudesse et d’authenticité blues que mêmes certains musiciens américains semblent manquer. Rory a compris la notion de vide et de sonorité. Il vaut mieux un bon coup de bottleneck avec la bonne sonorité authentique et rugueuse bien espacé qu’une avalanche de notes à la Stevie Ray Vaughan. La version au Paris Theatre est la plus fantastique. Neuf minutes durant, Rory laboure en quelques notes bien placées avec la sonorité blues adéquate ce thème negro-spiritual traditionnel repris par Muddy Waters. Gallagher fait revivre la ferveur religieuse, la culpabilité, et la lente descente aux enfers du croyant vers les bas-fonds du blues et du stupre. Quelques lignes d’harmonica soutenues par des lignes de slide-guitare tendues, rugueuses, sentent le bayou alors que nous sommes à Dalston, dans l’un des quartiers jamaïcains de Londres avec Brixton. Rory laboure le bordel avec une précision sonore maniaque, donnant de la dimension à quelques notes et quelques coups de gueule blues. Crest Of A Wave qui suit gagne ici presque deux minutes au compteur, ce qui signifie clairement que Rory Gallagher en a tiré la quintessence. Et effectivement, les chorus au bottleneck sont d’une imagination étourdissante.

Derrière ces deux premiers albums, Rory Gallagher va enchaîner les concerts jusqu’à plus soif. Wilgar Campbell sera le premier à lâcher, épuisé par le rythme des concerts du Rory Gallagher Band. « Deuce » sera 39ème des ventes en Grande-Bretagne et disque d’or. « Live In Europe » sera n°9 des ventes en Grande-Bretagne et disque d’or lui aussi. Ce dernier fut tiré des innombrables concerts de 1972. Il marque aussi la fin d’une première phase dans la carrière solo de Rory Gallagher : celle du trio. Lui et Gerry McAvoy recomposent le Rory Gallagher Band avec deux nouveaux musiciens irlandais : le batteur Rod De’Ath et le pianiste Lou Martin, ex-membre de Killing Floor. Ainsi dotée, la musique s’étoffe, et emmène Gallagher vers une nouvelle ascendante qui aboutira au fabuleux double live « Irish Tour ‘74 ».

« Deuce » de Rory Gallagher, réédition disponible ici : 
https://www.rorygallagher.com/rory-gallaghers-deuce-50th-anniversary-edition-box-set/

3 commentaires

  1. Salut Julien. Heureux de pouvoir te lire à nouveau (j’étais un visiteur assidu de ton blog). Superbe texte qui me donne envie de replonger illico dans les premiers albums du maître. Amicalement. Rabbit.

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