« Qu'est ce que tu vas faire de 390 photos d'arbres de noël ? ». Cette nouvelle, écrite en 1964, est issue de Tokyo Montana Express et son auteur s'appelle Richard Brautigan. 2

« Qu’est ce que tu vas faire de 390 photos d’arbres de noël ? ». Cette nouvelle, écrite en 1964, est issue de Tokyo Montana Express et son auteur s’appelle Richard Brautigan. 20 ans plus tard, il se suicide. 10 ans plus tard, je découvre le bonhomme. 15 ans plus tard, me voilà en train d’écrire un truc sur lui. Comme ça, pour rien. Pas de réédition en vue, pas d’adaptation au cinéma, pas de spectacle inspiré de. Juste l’envie de vous faire partager le vide laissé par ce poète à moustaches. Juste un papier cadeau.

Bukowski est impec. Shelby parfait dans le dégueu. Kerouac sur la route pour la nuit des temps (et franchement, qu’il y reste) et Carver, un glaçon à se passer sur la peau de temps en temps, pour retendre les tissus. Mais celui dont j’ai décidé de vous causer, c’est Richard Brautigan. Ou comment mettre un pied dans la littérature américaine sans en ressortir tout éclaboussé. Enfin si, mais du dedans.

Il existe un truc horrible, avec les bouquins : le vide qui rode une fois que vous avez lu le dernier des derniers ouvrages de votre auteur préféré. Ne vous reste plus qu’une chose à faire : le relire. Et adieu premières fois, chocs et surprises, rigolades sous la couette, ébahissements silencieux et autres « whaou c’est beau ». Cette andouille de Brautigan ayant eu la mauvaise idée de mettre un terme à sa vie avant expiration naturelle, nous voilà privés de Babylone à tout jamais. Adieu donc poésie (« elle a eu un geste bleu »), titres de nouvelles alambiqués (Sonates en forme de dindon et céréales pour le petit déjeuner, A marcher dans le sens contraire des pizzas, De la gueule de bois considérée comme un objet de l’artisanat populaire, dédicacée à Jim Harrison) et autres rêveries tordues et tordantes sorties du chapeau de ce cow-boy pour de rire. Et pour pleurer, aussi. Un de ses éditeurs français a eu la bonne idée d’illustrer tous ses romans par des peintures d’Edward Hopper. Ca vaut toutes les productions de Phil Spector, Bowie, Rick Rubin et autre Nigel Godrich.

Définitions approximatives de Richard Brautigan

Boris Vian dans le Montana, le whisky et les moustaches en plus.

Un romancier post-beatnik ayant inventé (dans L’avortement) la bibliothèque accueillant les manuscrits refusés par les éditeurs.

Un mec qui s’est suicidé à 49 ans. Au 44 magnum. De la part d’un écrivain aux mots si doux, ayant inventé une grammaire de la rêverie, voilà qui me met face à tout un tas de questions assez effrayantes.

Boris Vian à Tokyo, le diplôme d’ingénieur en moins.

Le genre d’écrivain à s’emparer des genres pour en faire quelque chose d’inédit. Mais comme ça, l’air de rien. Les meilleurs musiciens font ça.

Autres définitions approximatives

Je vous déconseille de quitter cette terre sans avoir lu Un privé à Babylone.

Un gars qui finit un de ses romans par « j’ai toujours eu envie de finir un roman avec le mot mayonnaise ».

Un Américain vraiment au-dessus de la moyenne nationale. Enfin, sur l’échelle de la poésie.

La légèreté de la tristesse.

Un ami qu’on aurait voulu avoir, avec qui partager de longues nuits pleines de whisky, de silences et de généraux sudistes romantiques.

Boris Vian qui serait mort 10 ans plus tard, le succès (puis le vide) en plus.

Le plus grand des poètes mineurs. Qui a partagé le même éditeur qu’Allan Ginsberg, avec qui le courant n’est jamais passé.

C’est un détail, mais je n’oublierai jamais le regard stupéfait de John Sinclair dans mon salon, à la vue de tous ses livres dans ma bibliothèque. John Sinclair a connu Brautigan. Ce jour-là, il ne m’en a pas dit beaucoup plus sur lui. Mais j’avais en face de moi un géant à barbichette blanche stupéfait de rencontrer un ancien ami (à barbichette aussi), coincé entre les briques et les planches me servant de range livres. Je n’aurais pas misé un dollar sur une amitié entre l’auteur de Mémoires sauvés du vent et le fondateur des White Panther. Dans une situation similaire, Thierry Roland a dit un truc du genre : « on peut mourir tranquille après avoir vécu un truc pareil ». J’attendrais donc d’avoir au moins 49 ans avant de tourner la page.

Illustration originale: http://heyoscarwilde.com/

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*
*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.