C’est l’histoire d’un mec qui avait tout pour faire « une carrière à la Depardieu » mais qui a préféré la jouer à sa façon. Pierre Clémenti aurait eu 71 ans le 28 septembre dernier mais la vie qu’il a menée ne lui a pas permis de franchir le cap du nouveau siècle. Il demeure aujourd’hui l’incarnation idéale de toutes les aventures de la modernité cinématographique des années 60-70 et fait partie de ces anti-héros à la cicatrice intérieure bien profonde.

imagesChef d’œuvre de la littérature du XXème siècle écrit par Herman Hesse, Le Loup des steppes ou Steppenwolf — repris par un groupe de rock canadien 60’s avarié — raconte l’histoire d’Harry Haller, un écrivain hors du monde, isolé, inadapté à la vie de ses semblables. C’est un loup à visage humain, à la fois le fauve libre à l’instinct sauvage et carnassier, et cet homme sensible doué d’une grande intelligence. Chez Harry cohabitent deux forces inconciliables et antagonistes, deux penchants radicalement différents qui sans cesse s’opposent. Ses inclinations les plus intimes le rabaissent à la nature tandis que ses plus ferventes aspirations l’élèvent vers l’esprit. Harry en conçoit une infinie souffrance qui semble définitive, létale même.

Ce livre ou anti-bible, c’est l’idée que l’humain se divise en deux catégories ; l’homme d’un côté, bourgeois, cupide, humble, modéré qui « cherche à s’installer entre les extrêmes, dans la zone agréable et tempérée, sans orages ni tempêtes violentes et [qui] y réussit, mais aux dépens de cette intensité de vie et de sentiment que donne une existence orientée vers l’extrême et l’absolu ». De l’autre, le loup des steppes, l’inadapté, le « suicidé » comme le nomme l’auteur, dont le propre « n’est pas de se trouver forcément en relations constantes avec la mort, mais de sentir son moi comme un germe particulièrement dangereux, douteux, menaçant, et menacé de la nature; c’est de se croire toujours exposé au danger, comme s’il se trouvait sur la pointe extrême d’un rocher d’où la moindre poussée du dehors et la moindre faiblesse du dedans peuvent suffire à le précipiter dans le vide ». L’absence de douleur est ici plus insupportable que la douleur même et tandis que certains essayent d’avoir l’air, d’autres suffoquent dans une abominable tiédeur. Dans la gueule d’Harry, ce mi-figue mi-raisin fait mal quand il avale.

A la lecture de cet ouvrage ; sensations étranges et salvatrices se télescopent comme deux entités vagabondes. Comme si quelqu’un s’était démerdé pour s’introduire dans mon encéphale pour accoucher sur papier de mes pensées les plus intimes. Des pensées éparses dont Hesse a la faculté d’en extraire un concept qui, comme disait Deleuze, est « un système de singularités prélevé sur un flux de pensée ». C’est la sensation que j’ai eu en lisant Le loup des steppes. Un émoi quasi biblique, de l’ordre de la révélation ou quelque chose comme ça.

Tout ça pour dire que Pierre Clémenti appartenait à cette catégorie de loup. Lui qui revendiquait à qui veut l’entendre sa marginalité et qui n’a jamais baissé son falzar. Tout ça pour dire aussi que ce livre lui est forcément familier puisqu’il a joué en 1974 dans son adaptation cinématographique réalisée par Fred Haines, célèbre inconnu, non pas dans le rôle de Harry mais dans celui de Pablo, l’amant de Hermine, celle qui va sortir l’écrivain de son désarroi autistique. Une rencontre qui amène Harry à fréquenter la société et le « théâtre magique ». La vie de Clémenti, elle, bascule aussi grâce au théâtre. Un théâtre non moins magique mais d’avant-garde celui-ci.

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Marc’O l’idole des jeunes

Né en 1942 de père inconnu et de mère concierge, Clémenti doit sa vocation de comédien à un éducateur de la maison de correction — où il avait été envoyé à 13 ans — qui lui fait lire et enregistrer des poésies. Fraîchement débarqué à Paris et alors qu’il distribue des télégrammes à Saint-Germain-des-Prés, des théâtreux le repèrent et l’emmènent au cours Dullin où il rencontre Jean-Pierre Kalfon qui lui le traîne à l’American Center où Marc’O est en train de marquer l’avant-garde théâtrale des années 60-70. Une expérimentation où le corps est le point névralgique de la pièce. Présence nouvelle de la musique aussi. Bref, une manière plus viscérale d’investir la scène. En 66 éclate Les Idoles, pièce satirique du milieu du showbiz et du mouvement yéyé et adapté au cinéma en 68. Pour Clémenti, « il ne se passait tellement rien que tout le monde attendait quelque chose qui était encore latent, c’était une forme d’âge d’or, c’était incontrôlable, même le pouvoir était dépassé par les événements. »
Au cinéma, il devient le « blouson noir de service du cinéma français » jusqu’à son premier rôle de légende : le fils du prince Salina dans Le Guépard de Visconti. Quand on conduit le débutant auprès du maître, celui-ci le scrute et balance « On m’a amené un voyou alors que je veux un prince ! » Clémenti se redresse et exhibe ses mains « Et ça, c’est pas des mains d’aristocrate ? » Amusé, Visconti cède à condition qu’on teigne ses cheveux bleu-noir de sicilien en blond. Clémenti devient alors le pôle d’attraction de tous les jeunes réalisateurs et a la possibilité de « faire carrière » comme on dit. Un terme qui lui file des rougeurs « J’aurais pu devenir une locomotive pour les banquiers, comme l’est devenu Depardieu aujourd’hui », déclare-t-il aux Inrocks en 98, un an avant sa mort.

68’ Express

18443003.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxxAprès Belle de jour de Buñuel où il campe un voyou dandy à la dentition trempée dans l’acier, Pierre Clémenti prend part aux mouvements sociaux de 68 — cette ferveur révolutionnaire transcendant les pavés ardents, martyrs rescapés d’un cataclysme universel, réverbères hallucinés, grande voie lactée d’idées factieuses pareille à des mutins fantomatiques et invertébrés — avec la volonté de se soustraire aux formes de narration classique et d’explorer une nouvelle radicalité cinématographique. Il tourne alors avec Bertolucci dans Partner et Le Conformiste, incarne un anachorète de montagne vivant près des dieux et se nourrissant de chair humaine dans Porcile de Pasolini. Puis Philippe Garrel à son tour le drape dans la tunique du Christ pour Le Lit de la vierge et le promène dans le désert de La Cicatrice intérieure. Figure résolument indomptable, Clémenti refuse de nombreux rôles. « On m’a proposé Les Chemins de Katmandou de Cayatte, avec Gainsbourg qui faisait le rôle du dealer ! J’ai refusé. Comme j’ai refusé La Prisonnière de Clouzot. C’était des tentatives des gens les plus installés du métier, de tous ces metteurs en scène avec des mentalités de petits chefs, pour récupérer le mouvement. C’est alors que j’ai viré définitivement tous ces gens de ma tête ».
Préférant tourner le Lit de la vierge, Clémenti décline même un rôle dans Satyricon de Fellini. Sa parade aurait été de demander à son agent d’exiger une somme exorbitante afin d’être sûr de ne pas être pris par le réalisateur italien et pouvoir tourner pour pas un rond pour Garrel.

En juin 1971, soupçonné de détention et de consommation de drogue, il est arrêté à Rome. Mais pour lui «c’est normal. Tu ne peux pas participer à tout un mouvement intellectuel et populaire, tout en bénéficiant de l’ouverture sur les médias pour amener les gens à un présent politique, sans t’attendre à en payer le prix. En plus, nos films foutaient le bordel, on était tous très repérés. » Il passe 17 mois en prison — on paye cher sa sympathie pour l’extrême gauche — avant d’être relâché pour insuffisance de preuves. Après sa libération, il publie un livre, Quelques messages personnels : véritable réquisitoire contre la justice et les conditions d’emprisonnement, mais aussi témoignage qui retrace les épisodes essentiels de son expérience artistique.

belle-de-jour-1966-pierre-clementi3Écumer les bas-fonds, sillonner cette ligne de crête sulfureuse, tôles métallurgiques expulsant les débris maudits d’une société beaucoup trop frileuse. Fidèle à son instinct de loup, Clementi recherche plus que jamais les films expérimentaux, de Sweet Movie de Makavejev au Pont du Nord de Rivette. A propos des films underground qu’il tourne lui-même et dans lesquels il met en scène ses proches dansVisa de censure n°X ou A l’ombre de la canaille bleue et déclare : « Il y a en moi la volonté de ne pas me galvauder dans des films qui ne méritent pas d’être faits. J’ai découvert qu’on pouvait réaliser des images en toute simplicité, sans être passé par une école. Le cinéma underground a osé. Avec lui, on adaptait son art à ses moyens. J’ai toujours travaillé seul et je n’ai ruiné que moi-même. Si j’entrais dans une industrie, même très honnête, je serais obligé de faire des choses qui ne me plaisent pas. Il y aurait en moi quelque chose de mort.»

Celui qui distribue ses cachets aux clochards et habite une chambre de bonne ne veut plus retomber dans le système. Jamais. Alors que pour d’autres, 68 n’est plus qu’un lointain souvenir brumeux, une chimère au gout amer. Des spéculateurs d’un nouveau genre tâtonnent l’asphalte noir miroitant aux perméables pavés et accomplissent leurs singeries. Le fugitif Clémenti ne fait définitivement pas parti de ceux-là. « Moi, je veux pouvoir marcher dans la rue et qu’on me foute la paix. Pour évoluer, un acteur doit vivre dans la rue, près des gens ». Et oui Pierre, la culture est devenue un grand commerce où l’aventure humaine n’est plus tout à fait ce qui prévaut… Deal with it or not.

Conrad Veidt danse

Clémenti n’appartient en somme à aucune famille d’acteur, pas plus à Jean-Pierre Léaud — que certains considèrent comme son cousin imaginaire — qu’à Patrick Dewaere, qui était pourtant une sacrée tête brulée dans son genre aussi. La preuve en est son refus catégorique de jouer dans Les Valseuses, au profit de Dewaere donc.

Préférant « renaître de temps en temps, dans des choses qui en valent la peine », il tourne à l’aube des années 80 dans La Brune et Moi — film culte réalisé par Philippe Puicouyoul — un témoignage de la scène punk new-wave fin 70/début 80 avec en images des groupes comme Marquis de Sade, Dogs, Edith Nylon ou Astroflash. Clémenti y joue un homme d’affaire qui s’éprend d’une punkette, Anouschka, une égérie de l’époque. Prestation minimaliste, presque récitatif, cheveux grisonnants, visage émacié et cette beauté intacte et incandescente d’un écorché vif. On s’enfonce alors dans les années 80 qui passent tels une succession de nuées anxieuses et opaques. Durant cette décennie, où nombre de hippies révolutionnaires d’antan mutent peu à peu en yuppies professionnels — médisant, souillant, bavant, langue de serpent, salissant, dégoulinant, postillonnant etc. — Pierre Clémenti écrit dans son coin ce qui deviendra en 1992 sa première pièce de théâtre, Chronique d’une mort retardée, un monologue joué par lui-même, calé sur une bande son crée par un groupe métalleux du nom de Tungsten.
Ses derniers films — Le Bassin de J.W en 97 ou Marrakech Express en 98 — sont encore un pied de nez aux conventions du cinéma traditionnel et inscrivent définitivement Clémenti dans une catégorie différente, une sphère différente même; tout comme le loup des steppes dont la  vie « avait été pénible, incohérente et malheureuse, elle conduisait au renoncement et au reniement, elle avait le goût de l’amertume humaine, mais elle était riche, fière et riche, souveraine même dans la misère. Qu’importait que le petit bout de chemin qui restait jusqu’au crépuscule fût, lui aussi, lamentablement perdu; le noyau de cette vie était noble, elle avait de la dignité, de la race : je ne misais pas des sous, je misais des étoiles. »

Sous les pavés des constellations irradiant encore et pour longtemps des hommes de cette trempe qui, aujourd’hui, ne courent plus les rues.

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5 commentaires

  1. Quelques uns en effet puisque l’article en question était bourré d’anecdotes et d’infos intéressantes. Mais je ne crois pas que ce soit dommageable lorsqu’il s’agit d’un hommage à une personne décédée que je n’ai pas rencontrée. Quant à la vision que j’ai de l’homme — et l’analogie avec Le loup des steppes — c’est, il me semble, purement personnel.

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