En 2013, on l’a vu partout : derrière les deux plus gros hits de l’été, derrière la B.O d’un film d’animation à succès, derrière des albums dont on a un peu moins parlé, et même derrière vos petits pas de danse improvisés à même le bitume. Derrière ? Autant dire devant : jamais Pharrell Williams n’avait à ce point occupé l’espace, affichant sa trombine d’éternel gamin dans des vidéos qui ont chacune été détournées sur la toile, ce qui en dit long sur leur impact et la nouvelle popularité de notre homme. Pharrell est-il la grande figure de la pop-culture contemporaine, ou est-il devenu une parfaite tête à claques ? A-t-il atteint une forme de point de non retour dans sa volonté de concilier mainstream et crédibilité artistique ? Et si on parlait un peu musique plutôt que chiffons ?

Devinette : mais quel âge a donc Pharrell Williams ? Si vous ne connaissez pas déjà la réponse, voici trois propositions :

1. Pharrell Williams est un jeune entrepreneur qui s’est lancé avec brio dans le music business, il est pété de thunes mais distribue encore du cool à tours de bras, il se situe donc dans sa trentaine.
2. Pharrell Williams est un adolescent pour l’éternité, il a seize ou dix-sept ans à tout casser.
3. Pharrell Williams a déjà eu mille vies jusqu’à présent, il n’a pas d’âge, et de toute façon, celui-ci est classé secret défense.

Bien. Quelle que soit la réponse que vous choisirez, vous ne tomberez jamais très loin de cette évidence : conformément à son statut, la star américaine est hors du temps. Mais en réalité, et plus prosaïquement… Elle a cette année fêté ses quarante ans. Ouch, fichtre, nom du ciel : Pharrell est quadra. On a beau le suivre depuis à peu près quinze ans et ses premières productions à succès, ça reste quand même un choc. Lui, qui continue d’aguicher ces demoiselles avec un déhanché torride ? Lui, qui fait se pâmer des bataillons de gamins avec les deux robots casqués ? Oui : Pharrell Williams vient de franchir un cap symboliquement périlleux. Et il est de toute évidence au sommet de sa carrière.

Quand-Pharrell-Williams-nous-raconte-Daft-Punk210436Récapitulons. En 2013, le producteur le plus couru de sa génération, qui n’avait plus contribué à un hit planétaire depuis quelques années, se retrouve aux avant-postes en (très précisément) deux temps et trois mouvements bien distincts. Premier temps fort : printemps 2013. Daft Punk fait son grand retour avec une hallucinante campagne marketing, et accessoirement un disque sur lequel le duo a invité une brochette de collaborateurs prestigieux, des vieux, des jeunes, des légendes, des branchés. Pile-poil à l’intersection de tout ça, Pharrell vient poser son filet mignon sur deux des titres majeurs de l’album. Le premier est un tube en plastique (Get Lucky), le second en est un en béton armé (Lose yourself to dance) qui vient entériner l’affirmation suivante : sans l’apport du wonder boy américain, Daft Punk n’aurait peut-être pas fait le même score, et n’a en conséquence pris aucun risque au moment de se décider sur un deuxième single.
En parallèle, Pharrell, qui hébergeait depuis quelques années sur son label Star Trak le dénommé Robin Thicke, décide de lui pondre un truc du calibre de Rock your body ou Beautiful, juste histoire de donner enfin sa chance à ce bellâtre peu connu dans nos contrées. Résultat des courses : un autre tube intersidéral, dont la qualité intrinsèque est largement relayée par une vidéo minimaliste et sexuée qui fleure bon la haute couture, le machisme chic et la cocaïne à cent vingt euros le gramme. Banco. Deuxième temps fort (et troisième mouvement) : automne 2013. Non content d’avoir squatté les ondes pendant tout l’été, Pharrell s’est également invité dans les salles de ciné en co-signant la bande originale de Moi, moche et méchant 2, film d’animation qui a connu un très gros succès sur la même période. Sur la B.O figure Happy, une ritournelle aussi légère que rigoureusement imparable, à qui il décide alors de donner une deuxième vie. Pas n’importe comment : le single est appuyé par une vidéo monstre de… 24h, diffusée tout spécialement sur un site dédié et réalisée par un duo français qui a empilé des plans-séquence avec de nombreux anonymes (et quelques stars de passage) filmés la banane aux lèvres. Les réseaux sociaux jouent à mort leur rôle, personne ne se prive de relayer un truc intelligent car optimiste en ces temps de crise, et une fois de plus, la vidéo est reprise ici et là dans un mouvement viral, de Paris à Berlin en passant plus récemment par… Toulouse et Dunkerque, dingue, la folie ne s’arrête plus.

Pharrell est happy, Pharrell est lucky, Pharrell est sexy, Pharrell par-ci et Pharrell par-là : à bien y réfléchir, on fait difficilement « guest » plus encombrant. Car ce qui se dessine derrière cet insolent succès en trois actes, c’est la reprise du pouvoir et la mainmise absolue de Pharrell sur la pop culture contemporaine, sa cannibalisation totale du sujet. Vous avez adoré danser sur Blurred lines, et Robin Thicke vous semble être le nouveau prince du R’n’B américain ? Erreur : vous l’aurez oublié dans quelques mois, puisque tout son succès repose sur les épaules de Pharrell, qui de son côté, et a contrario, sait produire, composer habilement, et accessoirement s’habiller (il ne suffit pas de porter un costard noir pour être un homme élégant, surtout quand on ne sait rien faire de son corps). De même, vous pensiez que Daft Punk avait trouvé la botte secrète pour conférer un peu de swag à sa soupe tiède vaguement funky ? Certes, sauf que c’est Pharrell qui sort vainqueur de cet échange de bons procédés, usant de l’aura du tandem pour se réinstaller tout en haut du système, saisissant avec ironie la place de frontman dans ce supergroupe virtuel où même Nile Rodgers (ce sexagénaire revenu de tout) prend plus la lumière que les deux autres. Pour ce qui est, enfin, de Happy, Pharrell a bien compris que sa petite sucrerie avait besoin de mener son existence propre : il ne s’agit donc plus du titre-phare de la B.O d’un film d’animation, mais de cet autre tube incontournable qu’il a composé pour faire danser toute la planète. En somme, quelle que soit la star ou le médium avec lesquels il bosse, c’est Pharrell qui brille – il scintille même de mille feux. Vous allez me dire : cela ne date pas d’hier. De Jay-Z à Snoop Dogg en passant par Britney, il s’est toujours démerdé pour apparaître dans les clips, et donc refuser le rôle de « producteur de l’ombre » qui reste le lot commun de tant d’autres. Oui, mais la nouveauté, c’est que Pharrell s’est réinstallé sur le toit du monde en phagocytant des registres qu’il n’avait jusqu’ici que touché du doigt.

phaband

Jusque-là, la starlette de Virginia Beach s’était essentiellement distinguée dans trois domaines : le hip-hop, le R’n’B et la variété internationale, autant dire les trois mamelles de l’entertainment made in MTV, tout ce qui peut générer du fric par wagons en allant titiller nos instincts les plus primaires. Dans cet océan de bêtise crasse galvanisée par l’image en couleur, Pharrell, qui est un gamin de la rue, mais plus intelligent et sans doute mieux éduqué que la moyenne de ses semblables, a su éviter les écueils inhérents au métier en se façonnant une ligne de conduite, en tâchant de rester fidèle à des valeurs fortes là où tout n’est que stupre, chaos et simulation à tous les étages. Le luxe, la pose, les mannequins à poil dans la piscine à débordement(s) ? Il kiffe. Mais son carburant principal, aucun doute là-dessus, ça reste la musique. Ce mec la transpire par tous les pores de la peau, et c’est ce qui fait sa légitimité quand il va turbiner à la fois pour Miley Cyrus (au secours) et le rapper underground Earl Sweatshirt. Voilà qui s’appelle faire le grand écart, et qui peut aider à accepter qu’un artiste cachetonne pour ensuite pouvoir s’adonner à plus intéressant. Puisqu’on en est à parler, d’ailleurs, de deux des patients au chevet desquels Pharrell s’est penché courant 2013, il en est un troisième à côté duquel tout le monde (ou presque) est passé : Mayer Hawthorne. Ce chanteur nu-soul américain, qui connaît jusqu’ici un succès d’estime, aurait du faire un carton l’été dernier avec Where Does This Door Go, troisième album farci de tubes bubblegum, point de rencontre idéal entre le clinquant du R’n’B d’aujourd’hui et les fragrances californiennes de Steely Dan. Sur ce disque, Pharrell a co-signé et produit trois titres, dont deux au moins (Wine Glass Woman et The Stars Are Ours) sont des bombes à fragmentation qui auraient pu, si elles étaient sorties en singles, péter à la gueule du grand public.
Pour une raison qui échappe à toute rationalité d’un strict point de vue commercial, la maison de disques de Mayer Hawthorne a préféré extraire de l’album deux autres babioles, pas déméritantes mais loin d’être au niveau. A moins qu’elle n’ait pensé que son talentueux poulain méritait mieux que d’incarner, aux yeux du grand public, la nouvelle marionnette de Pharrell Williams ?

pharrell-lunettes-chanelEn 2013, Pharrell a donc franchi une étape décisive : il est passé du statut de producteur ultra coté (pour un certain public) à celui d’icône pop (pour tous types de publics). On peut aisément être agacé par ce mouvement de bascule vers la représentation, d’autant que le bonhomme multiplie depuis quelques années les activités extra-musicales : graphisme, design, mode (ses propres marques Billionaire Boys Club et Ice Cream), collaborations avec des enseignes haut de gamme (Vuitton, Marc Jacobs, Montcler…), jusqu’à la sortie, fin 2012, d’un ouvrage d’entretiens dans lequel il se met en scène avec des personnalités diverses (de la fashionista Anna Wintour au cosmonaute Buzz Aldrin en passant par… le Dalaï-Lama), illustration parfaite de la place qu’il entend aujourd’hui occuper parmi les grands de ce monde. Dans le genre ego-trip, on fait difficilement plus ostentatoire… Pourtant, il y a dans cette trajectoire quelque chose qui le distingue singulièrement de ses homologues à grosses bagues, et d’ailleurs de très paradoxal : si Pharrell veut être sur tous les fronts, ce n’est pas tant un geste qui est tourné vers lui-même que vers une certaine forme d’universalité – la musique envisagée comme un médium parmi tant d’autres, vecteurs de connaissance et de progrès.
Son « œuvre », qu’il appréhende avec autant de sérieux dans ses préceptes que de simplicité dans son exécution, doit donc être partagée par le plus grand nombre. Dans ces conditions, Pharrell ne semble pas faire de différence entre le travail qu’il réalise sur un créneau « arty » et celui qu’il effectue pour la dernière des radasses FM. En clair : là où d’autres marquent la distance, leur appartenance à une upper class façon nouveaux riches (Kanye West au hasard), lui entend au contraire les réduire de toutes les façons possibles. A ce niveau-là d’ouverture, ceci ne relève pas de la posture, mais de la vision. Et on peut légitimement penser que les origines métisses du garçon (afro-asiatiques) n’y sont pas pour rien.

Car le « crossover », c’est évidemment la grande affaire de Pharrell. Né à la croisée des cultures, élevé dans un contexte favorable puisque libéré des pesanteurs discriminatoires, il a compris assez tôt qu’il avait le choix de ne pas choisir, d’écouter du rock et du hip-hop, de trainer avec des gamins blancs aux abords du skatepark, ce genre de choses. Pharrell incarne à lui seul la génération post-Beastie Boys, apparue à ce moment précis de l’histoire où les frontières entre les genres deviennent si perméables qu’elles ouvrent enfin la porte à mille et un possibles. En cela, il est un pur produit des années 90 : un pied dans la street-culture de niche, un autre dans le divertissement de masse. Un pied dans la « grande musique » noire-américaine, chargée d’histoire et de combats, un autre dans cet « art mineur » qu’est la pop, inventée de toutes pièces pour accompagner l’essor d’une jeunesse émancipée. Une fois les deux pieds solidement ancrés, tout le reste du corps a pu suivre dans un mouvement de convergence des parties en présence, dessinant la silhouette d’une décade que nous commençons tout juste à revisiter. Les années 80, souvent décrites (à tort) comme les pires de l’histoire de la musique pop, ont en fait préparé le terrain à la décennie suivante, et à l’émergence d’artistes aux esthétiques protéiformes. Brinquebalantes, minées par l’apparition de MTV mais boostées dans le même temps par l’éclosion du mouvement indie, elles ont été ce point de bascule vers un décloisonnement des genres qui n’a cessé de s’intensifier jusqu’à aujourd’hui. A partir des années 90, tout a été plus clair : amalgamer les contraires ne relevait plus du travail d’avant-garde, mais de l’évidence. Autrefois culture « ghetto », le hip-hop se décidait à envahir massivement le mainstream. Et Pharrell, qui revendiquait aussi bien A Tribe Called Quest que les Dead Kennedys, a naturellement accompagné cette ascension.

NileRodgers+Pharrell+Williams+2013Si c’est dans le hip-hop que Pharrell a fait ses armes, il était donc couru, avec un tel profil, qu’il finisse non seulement par dynamiter les codes du genre mais aussi par aller voir ailleurs. De Justin Timberlake à Gwen Stefani en passant par The Hives, la pop (dans son acceptation la plus large) a été pour lui un fantastique terrain d’expérimentation. Quel que soit l’artiste qui ait fait appel à ses services, tous ont bénéficié de son touché unique en matière de production, que l’on pourrait circonscrire à un groove taillé à même l’os et quelques gimmicks sexy du meilleur effet. Sur un dancefloor, c’est parfaitement imparable : si Pharrell ne fait pas frontalement du funk, il en est l’essence même, salace mais désirable, moite, entièrement tournée vers le bassin. Il applique à la musique blanche ce grand fondamental de la musique noire, il la souille en prenant bien soin de ne pas dépasser les limites de la décence, pour mieux la pervertir. En ce sens, il y a bien sûr une réelle filiation avec Nile Rodgers – oui, le papy à dreadlocks, mais surtout le musicien et producteur qui a su insuffler du peps, jadis, aux carrières de David Bowie, Madonna ou Duran Duran.
Le rôle de ces deux-là ne se limite pas à jouer les techniciens experts derrière une console : c’est toute leur personnalité qui infuse sur les enregistrements. Il est important de bien situer Pharrell dans ce contexte historique, plus que de le comparer aujourd’hui à ses homologues tels Will.I.Am ou Timbaland, condamnés à opérer dans un seul registre. Il est l’héritier de Rodgers, donc, mais aussi de producteurs comme Brian Eno ou Rick Rubin – des gens qui ont exploré les degrés de connivence entre les genres, des gens qui ont su faire le lien. A ce sujet, on peut d’ores et déjà dire que Pharrell ne fera jamais aussi bien que ce qu’il a accompli avec N*E*R*D, son propre groupe fusion avec Chad Hugo (partenaire et ami historique de production au sein des Neptunes). Quatre albums – dont les deux premiers sont intouchables – pour définir un nouveau point d’équilibre entre la musique blanche et la musique noire, la recherche et l’instantanéité, le cœur et les hanches. Quatre disques au son unique, sans équivalents répertoriés, qui annihilent toute tentative de critique à l’égard de la sincérité de cette démarche bigger than life.

Aller voir ailleurs, enfin, cela signifie aussi se détacher de ses compétences premières pour aller affronter d’autres perspectives, quitte à aller fourrer ses pattes dans des domaines où l’on ne fait pas forcément autorité. Courant 2012, Pharrell a lancé une plateforme multimédia au sein de laquelle il regroupe ses nombreux desseins extra-musicaux, essentiellement sous la forme de partenariats avec des entités (collectifs, marques, fondations diverses) qui dessinent une forme de lien entre économie collaborative et innovation artistique. Il présente peu ou prou la chose comme un collectif d’individualités fortes, ambitieuses, connectées, et désireuses d’influer sur la marche du monde en s’inscrivant dans la lignée de ceux qui en ont, un jour, « cassé les règles »… Pour l’heure, il est toujours possible de gloser sur ce qui semblerait n’être qu’une lubie, ou pire, la vitrine arty et 3.0 d’une superstar en pleine ébullition créative. Peut-être. Mais une fois que le temps aura fait son travail de sape, on pourra aussi s’interroger sur les raisons qui ont poussé le jeune quadra, au moment même où il tenait enfin le monde au creux de sa main, à partager les outils de sa présence écrasante dans l’industrie du spectacle, à remettre en jeu les clefs de sa fulgurante ascension.

That’s entertainment ? Et voire un peu plus.

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