Bien évidemment, je n'ai préparé aucune question. En arrivant à scooter cinq minutes après le début supposé de l'interview, Serlach, n'en a peut-être même pas deux. « T'as révisé ton Comelade ? ». Il fait froid à Barbès, certaines rencontres tiennent sur la force d'une seule parole.

Quelques mots, tout de même, en préambule. La cinquantaine dégarnie, le physique oblique et des dizaines d’albums pirates ou semi-officiels sous les bras longs, Pascal Comelade est un vestige de l’amour. A la papa bien sûr. De l’ancien temps, des bals musettes, de la Muzzak, des musiques répétitives ancienne école, jeune disciple des Steve Reich et Terry Riley. De son premier album, Fluence, sorti en 1975, qu’on redécouvre émerveillé devant tant de lumière(s) irradiée(s), à A freak serenade, sorte de décathlon sous-marin avec un hippopocampe, Lux Interior et un joueur de mariachis sous Ventoline, Pascal Comelade est une énigme dont l’unique réponse se trouve dans les disques. Pas dans les mares de café.

Mais tout de même, cinq minutes encore, en prémisse. Car la scène est surréaliste : « Vous êtes là pour l’interview de Pascal Comelade ? Attendez cinq minutes, il est encore avec un autre journaliste ». Patience sous les moulures, silence, bruit du coca versé dans un gobelet plastique. « Ah le voilà ». Bonjour. Bonjour. Physique de magicien des fêtes foraines, l’air bougon par politesse, Comelade est là tel un colosse de Rhodes barcelonais, jaugeant les failles de l’adversaire d’un coup d’œil à l’accent catalan, buvant du coca dans un verre en plastique, le magicien des fêtes foraines. Soudain, la question qui fait tout basculer, lorsque la salle d’interview tarde à se débloquer. J’avoue être bien heureux de l’avoir posé cette question :

(Nous) – « On pourrait peut être jouer à cache-cache en attendant ».
(Lui) – « On pourrait aussi parler de catch ou de sport, vous en pensez quoi ?
(Nous) – « Vous êtes fort en sport vous ? »
(Lui) – « Non pas vraiment.
(Nous) – « Mais c’est quoi le rapport entre vous et le catch ? »
(Lui) – « C’est truqué »

On aurait tout aussi bien pu parler du Tour de France que ca n’aurait pas plus tourné en rond. Pascal Comelade est l’un des derniers maitres de la musique muette, celle qui s’écoute plus qu’elle ne se parle. Perdus au fond d’une salle de réunion, coincés entre les tables en plastique chauffé et un tableau Velleda aux stratégies griffonnées, nous voilà partis sans filet. Quarante cinq minutes de tour de magie avec un prestidigitateur à rouflaquettes.

Pour commencer Pascal, une question qui n’en est pas une : Votre discographie est dure à comprendre, c’est vaste.

Mais non…

Disons qu’à moins d’être un névrosé compulsif, difficile de la connaître sur le bout des doigts. Du coup, je me demande comment vous arrivez à remonter sur le ring promo, à chaque fois, alors que vos disques sonnent toujours de la même façon. Un disque de Comelade, est-ce que c’est pas toujours un peu pareil sans être jamais la même chose ?

Ah mais c’est toujours pareil ! C’est comme les Cramps. Moi je suis un type qui travaille, comme n’importe quel salarié. Après, il y a la question de la notoriété ; moi je suis pas un mec célèbre qui a atteint une certaine notoriété après X années de travail.

“Je viens du système de la Muzzak et de la musique d’ambiance des années 50”.

Vous êtes une sorte d’artisan, pour reprendre votre métaphore salariale ?

Oui. Dans ma carrière, il y a trois grands blocs : Les années 80, l’autoproduction sur de petits labels avec des cassettes tirées entre 50 et 500 copies. A l’époque, je n’en vis pas. Après il  y a les années 90 où je signe avec un satellite de Virgin, Delabel, ca dure 10 ans avec 10 ou 11 albums « officiels ». Sur la dernière décade, euh… A freak serenade est le troisième album officiel, voilà. Mais rapport à mon passé des 70′ et 80′, le monde de l’underground le plus total, j’ai conservé cette habitude des collaborations et de la dispersion. Si je peux faire 50 trucs dans le mois, je le ferai. C’est une façon d’entendre la musique qui correspond aux 70′, qui part du Grand Rien du à la chape de plomb qui bloque tout, qui empêche le rock d’émerger. Et je n’ai jamais perdu cette frénésie des 70′, la philosophie pré-punk, le but est d’être constamment en sur-production. C’est triste, mais dès fois il faudrait « relativiser » certaines collaborations. Sergi Lopez, j’ai fait un titre avec lui. PJ Harvey, deux. Robert Wyatt, un. Ce sont des situations underground. Si j’étais 100% dans le système, il y aurait plein de gens autour de la table pour se demander « qu’est-ce qu’on va faire avec ces guests ». Mais non. La PJ, je l’ai rencontré par son clavier, Eric Drew Feldman (un ex du Captain Beefheart), par le fruit du hasard à la limite du banal. Et le paradoxe continue, là on parle dans les locaux d’une grande maison de disque (Because) mais moi je continue à faire mes disques de la même façon.

Et pourtant les gens retiennent de vous que vous êtes un artiste à rouflaquette qui a fait des guests prestigieux avec Pierre, Paul et Jacques. Vous l’acceptez cette situation réductrice ?

Mais oui ! Et encore, tu as oublié les PIANOS JOUETS !! Aujourd’hui, je suis de très bonne humeur, donc cela ne me dérange pas hein. J’aurais presque tendance à inverser la problématique : ce sont tous des gens extraordinaires et j’ai de la chance d’avoir joué avec eux, venant d’où je viens. Qui se préoccupe des auteurs de musique instrumentale, sur les cinquante dernières années ? Personne. Moi je viens du système de la Muzzak et de la musique d’ambiance des années 50, je viens des grands orchestres des années 60 qui sortait un disque par mois avec les grands succès de l’époque. Je fais quoi, moi ? Je fais de la musique acoustique instrumentale qui n’a rien à voir avec le rock ou le classique et je la pervertis avec mes influences. Avec tout ca, c’est déjà extraordinaire qu’on s’intéresse à moi. Si on parle deux secondes de Morricone, par exemple, je n’ai découvert son visage que très récemment. En France à l’époque, sur le registre de la musique instrumentale, je crois qu’on était les seuls. En Angleterre, le Penguin Café Orchestra. C’est tout.

L’aspect jouet, ca vous a aidé quand même ?

Eh bien sûr. Ca m’a aidé à un moment où la radio passe de l’ambiance, dans une époque où on utilise beaucoup les synchros de films ou de pubs. Au bout d’un certain nombre d’années, tu as cet espèce de grain qui commence à s’implanter. Et tu fais même des petits, avec des groupes qui refaisaient ce que j’avais fait avant. Avec des machines en plus.

Etes-vous une espèce en voie de disparition ? Sortons-nous de l’école « musique répétitive » qu’on a vu naitre avec Philip Glass dans les 70′ ? Pour être plus clair, est-ce une manufacture en train de fermer ses portes ?

Elle est belle votre métaphore, on voit des images, des valeurs (à ce moment là, je pense que Comelade se fout de ma gueule..), on a une larmette à l’œil, c’est beau…Eh oui..

Mais on peut répondre à ma question quand même ?

Alors… Il y a une nouvelle de Villiers de l’Isle-Adam qui s’appelle Les secrets de l’ancienne musique, tirée des Contes cruels.. C’est exactement cela. L’histoire d’un mec dans un orchestre, fin 19ième, qui ressort un instrument oublié. (Silence) Ce que je sais, c’est que le pan de musique qui nous intéresse ici a été peu traité. Chez Glass, comme chez moi, indépendamment de l’utilisation secondaire de la musique, il y a la posture du « je fais de la musique instrumentale ». Après tu peux l’utiliser ma musique, pour un documentaire, des jantes de bagnole ou un parc à huitre, c’est ton problème. Mais au départ, il y a un postulat : La musique instrumentale n’est pas entendue, l’affaire n’est pas entendue. On parle de la Muzzak à aujourd’hui hein. Pendant ce temps, au Japon, la Muzzak fait un carton aujourd’hui, là bas. Le concept de la musique d’ascenseur, Erik Satie n’aurait jamais pensé que ce serait encore pire que ses musiques de tapisserie sonore ou d’ameublement. L’autre peut se retourner dans sa tombe, c’est appliqué au premier degré.

De nombreux groupes utilisent aujourd’hui de tout petits instruments, du piano jouet, c’est votre influence non ?

Ah VOILA… nous y voilà.

“Contre le djembé. Et le ukulélé”

Pourriez-vous dire  ici, en direct, que vous êtes CONTRE le ukulélé ?

Alors déjà la première chose, c’est le djembé. Je ne veux pas être excessif, mais y a des limites. Et après, sur le ukulélé… Oui, on pourrait faire quelque chose, si une société se monte, je suis partant… Par exemple, sur mon disque, j’ai lu une chronique très gentille qui mentionnait le ukulélé, mais non…  j’en n’utilise pas moi ! Pour résumer l’affaire, je dirai simplement que d’un coté, tout un pan de la chanson française décide de passer, à un moment, aux instruments acoustiques. Si tu prends les années 80, tout est pratiquement fait au DX7 (un synthé, NDR). Aujourd’hui, j’imagine qu’il doit y avoir des débats genre « qu’est-ce qu’on pourrait faire pour se démarquer ? ». A un moment tu dérives, et tu arrives forcément au ukulélé. En 2007, il m’est arrivé de partager certaines scènes et tous avaient un piano jouet dans un coin, qu’ils sortaient tous, à un moment ou un autre (long rire sardonique à classer entre Fantomas et Dracula)… Il faut le dire, il n’y a jamais eu autant de chanteurs et de chanteuses en France, forcément ils cherchent à se démarquer. Je ne donne pas six mois pour que l’affaire se tasse et que tout me tombe sur le cul… Nous, en 1983, on voulait monter un grand orchestre, une parodie de Big Band de jazz avec des jouets, mais mon pauvre ami… QU’EST-CE QUE TU PEUX FAIRE AVEC CES MERDES HEIN ? Tu fais quoi avec des trompettes en plastique, hein ? Eh bien tu fais du minimalisme. Ce qui me fascine à cet instant, ce sont effectivement les pianos jouets, car je commence alors à construire mon propre discours. Et le piano jouet m’a aidé à affiner mon style. Dans ces situations mobiles, de concerts à emporter, c’est tout de même plus pratique. Et certaines notes passent sur le piano jouet là où un piano classique ne laisserait aucun doute.

Pour rebondir, le choix de la musique instrumentale, chez vous, relève-t-il du politique, au sens du discours artistique, avec une vision ?

Dans le fait de se positionner face au monde de la musique, oui. Je n’ai pas d’amis dans ce milieu là. Les quelques copains que j’ai, ce sont de vieilles connaissances des 70′, des gens du free jazz.

Une personnalité comme Jean-Hervé Perron du groupe Faust, cela vous parle, je présume.

Evidemment. EVIDEMMENT. J’ai la chance d’être ami avec lui, nous avons joué ensemble. Eux, ces gens, leurs postures… (Soupir)… j’ai TOUJOURS envisagé la musique par rapport à ces gens là. Il n’y a pas d’opposition à d’autres genres musicaux, genre « par rapport à la variété », mais ma musique est là, en rapport avec les gens que tu cites.

Et vous avez déja joué partout.

Partout. Ca aussi c’est politique ! Je peux jouer partout, j’ai joué partout : dans la rue, dans les festivals, dans les cafés, dans les théâtres à l’Italienne, dans les asiles…

Dans les asiles, c’était en tant que musicien ou patient ?

Les deux, bien évidemment… (Sourire)… les trois ! Parce que dès fois je ne sais plus combien je suis !

Sur la première question que je vous ai posé, vous avez mal répondu. Lorsque je vous dis que « Comelade c’est toujours pareil mais pas la même chose », vous acquiescez. Or, sur vos premiers enregistrements (Fluence, 1975), il y a une intention minimale, sans piano jouet. Très profonde.

Cela date de 1973. A ce moment là, j’écoute surtout de la musique répétitive et La Monte Young. Je suis fasciné par le son continu. Je dispose alors d’un Revox, un orgue à double clavier, à base de re-recording, je scotche les notes et j’étais limité par le vinyle avec 12 minutes par face. Lorsque je découvre le mouvement techno, fin des 80′, je suis hypnotisé, il n’y a plus de limites. Mais ca n’a pas duré (sic).

On n’a pas beaucoup parlé du dernier album, mince. Le process de composition est encore aujourd’hui le même qu’à l’époque ?

Il est revenu aux origines, dirais-je. Dans les années 00, je suis revenu aux pratiques plus directes, un micro, un seul type à la console, des one-take, un mixage, une mise à niveau. C’est en boite. Et ca se note sur le dernier album, je pense être réellement en harmonie avec ce qu’on fait sur scène.

Faut-il vous imaginer, pour reprendre la métaphore des manufactures, en bleu de travail, dans votre atelier, composant PARCE QUE vous travaillez, et non l’inverse ?

Ah non, plutôt un espèce de Marcel… Pas de bleu de travail, mais un mouchoir sur la tête. Mais pas de short, pas de bermuda. C’est interdit. Manœuvre a un jour écrit qu’on ne pouvait assister à un concert des Stones en short ou en bermuda ; il avait raison.

A freak serenade, finalement, c’est une grande maitrise de toi, non ?

Il n’y a aucune maitrise de … soi… ou de moi ?

Hein ?

De soi ou de moi ? Si moi je le dis, qu’est-ce que je dois dire ?

C’est important dans l’interview ça ?

Non, rassurez-vous, on coupera au montage. Ou alors on ajustera votre réponse. Pascal Comelade : « J’ai une très grande maitrise ».

J’vais vous dire… je préfèrerai qu’on titre « J’ai la maitrise ».

Oui, mais en quoi ?

Je sais pas… juste « J’ai la maitrise », avec trois points de suspension…

https://www.facebook.com/comelade/

Remerciements à Serlach pour sa précieuse présence.

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