Il y a deux ans, c'était "différent" : les jeunes et les jeunistes plébiscitaient en masse le premier album d'Orelsan, celui-ci évoquant moins une ode à la marginalité qu'une somme de liens communs à la génération 2000. On est en 2010, la 1664 a coulé sous les ponts entre les deux décennies, enfin, les deux petites années écoulées entre "Perdu d'Avance" et "Le Chant des Sirènes".

Dans ce dernier, Orelsan chante pourtant qu’il se sent si seul ; OK, mais alors derrière le micro seulement, son double jeu évacué. Parce que, derrière la promo, les médias ont bien su entrer dans le grand « je » du Normand, celui-là même qui apposait fiction ou plaisanterie en couverture (de protection) quand ça l’arrangeait. On sait le boycott Bataclan et autre suppression de catalogue de papa FNAC Noël, mais les propos ont largement eu le temps d’être « repris ». Et les féministes détractrices de passer pour celles qui ne comprennent rien (ni le second degré ni le langage des jeunes – rien donc) et, par conséquent – ironie du sort – de passer pour les sales putes de service. Et à Orelsan d’endosser le costume prisé du sale gosse, et de récolter les lauriers de la gloire. Alors bon, si seul…

Beaucoup établissaient la comparaison – plus ou moins – à raison entre Vive la Vie (Klub des Loosers, 2004) et Perdu d’Avance (5 ans plus tard), renvoyant au même genre d’ironie, mais entre les lignes. Fuzati, d’un côté de la balance, 60 kilos, des poussières, de la finesse, du Martini et du mal de vivre ; de l’autre, Orelsan, du lourd, ses gros bras d’ego-trips bien gras, ses bas « ego tripes » – vu que le mec se penchait sur son nombril pour mieux y doigter la crasse. Entre les masques du renommé Raelsan et ceux du suicidé récidiviste Fuzati, les écarts se creusent. Autant de contrastes qu’on compterait de kilomètres séparant Versailles de Caen. Mauvaise idée donc. Prenant néanmoins ce point de départ comme repère, les réticences s’entassaient, nombreuses, dans le coffre.
En pointant du curseur les vingtenaires, Orelsan, lui, trempait ses deux baskets dedans, les doigts dans le goudron pour l’écrire, très bien, difficile alors de sortir le reproche de la morale. Plus complexe, en revanche, de ne pas lui reprocher de faire ce en quoi Nick Hornby excellait, dans les 90’s, avec High Fidelity : une apologie, par le coolisme, d’une médiocrité hétéro-beauf. Mi-90, le Nickhonbisme, 2000 in extremis, le Orelsanisme. Trop cool le « bonne » ou le « chienne » ou le « pute », Orelsan sort un des trois – ou la brochette – à gogo. Et Orelsan, au fond, c’est pas un pauvre type misanthrope, rien à voir avec Fuzati, il n’est ni fou ni beauf, c’est juste un mec comme nous. Mi-figue mi-raisin ; figue quand l’art imite la vie, raisin quand il acclimate un peu plus. Surtout quand le disque est bon. Surtout aussi que, depuis que le rap est rap, on en a vu d’autres.

Différent, le rap français l’est aussi aujourd’hui, plus rien n’étonne. On ne parlera pas de Booba qui, à l’époque Lunatic, refusait Nulle Part Ailleurs ; on le verra sans le regarder à la Star Ac’. On ne parlera pas de Rockin’ Squat, à l’abri des médias – un Daft Punk en solo, sans Solo, préférant la capuche au latex – qui se dévoile aux côtés de son frère Vince Cassel ; il ne s’agit pas là d’un quelconque « renoncement », non, juste d’un choix très « 2010 ». On ne parlera pas des duos improbables – mine de rien, avec ses Liaisons Dangereuses, le très médiocre Doc Gynéco avait visé juste à l’époque, à ceci près qu’on opterait plutôt pour les Liaisons Inoffensives ; c’est Minister Amer featuring Johnny, c’est Passi featuring Calogero, c’est Sinik featuring James Blunt, c’est Oxmo featuring Olivia Ruiz, c’est Teki featuring n’importe qui. On ne parlera pas non plus des rappeurs comiques – ni vraiment rappeurs, ni vraiment comiques. Merde, mais qui parle là ? Sûrement l’adolescent que j’étais au début des années 2000. Bref, on parlera, en revanche, d’Orelsan comme incarnant, de tout ça, à la fois le résultat ET la solution.

Des « ouvertures » donc : on ne bronche pas s’il fricote en duo avec la nouvelle star Luce, on ne trouve pas absurde de le croiser dans des médias qui, d’antan, vomissaient le rap, on ne l’emmerde pas sur ses origines sociales, sur un éventuel léger accent caillera. Alors qu’il est quand même plus proche de « l’art de rue » que de la blague de cul, pour le paraphraser à l’envers. Postmoderne véritable, Orelsan représente surtout la solution parce qu’il sait d’où il vient, en l’occurrence du rap français. Et c’est ce qui compte le plus – musicalement parlant. Grand frère des jeunes pour qui veut, il fait incontestablement figure de petit frère des anciens (rappeurs, donc). Écriture précise, jeux d’assonances, name dropping, élasticité du flow, règle des trois couplets, refrains chantonnés, chœurs sucrés, beat acéré, 16 titres, tout y est. Résultat : « Le Chant des Sirènes » sonne comme un bon disque de rap français de l’époque, mais avec le twit qui va avec, à la fois album de transmission et de transition. Faire avancer le rap français, oui, mais en reprenant… le meilleur. Suicide Social, c’est Seul Contre Tous (Noé) avec la hargne d’une Casey, Finir Mal, c’est Salif quand Elle est partie, Elle Viendra Quand Même c’est l’angoisse de Mourir 1000 Fois (Ox) etc. Alors oui, les thématiques ? La première personne ? S’il résonne quasi comme un « concept single », néologisme pour dire qu’un morceau en anticipe un autre – disons qu’ils s’emboîtent – ledit Chant s ‘éloigne des sirènes qui envahissaient donc son disque-de-l’immaturité « Perdu D’avance ». Là justement, il en gagne, de l’avance, comme si, en deux ans comme en vingt, Aurélien avait acquis la carafe adéquate pour foutre un peu de flotte dans son vin ; ce qui s’appelle, en Gaulois moyen, « prendre de la bouteille ». Comment en ressort la solution en question ? Miracle, surprise et paradoxe par rapport à la vraie vie : nettement moins imbuvable. Orelsan s’affine, physiquement s’entend – donc musicalement. Et si, à son sujet, on peut déborder d’« auto » (autocitations, autodérision, jadis l’autotune), ce qui frappe, c’est qu’il va jusqu’au bout d’un certain genre littéraire : l’autofiction. Dans l’idée, Le Chant des Sirènes, le morceau, et Lunar Park, c’est kif-kif bourricot, à quelques pourcentages de vérité près – le même genre de différences qui pourrait exister entre le réel et le virtuel, voyez ? Non, on « personnalisera » donc l’interview à la manière du Beigbeder de 99 Francs, livre entre autobiographie et fiction, flippé et punchlineux. Mais après-coup seulement puisque, en vérité, l’interview s’est déroulée d’une façon un peu, euh… différente.

Bonjour, ça va ?

Un peu fatigué mais ça va. C’est mon troisième jour d’interviews… Je n’aime pas m’y voir, à cause de certains tics, l’impression d’être trop lent. Putain ouais, aujourd’hui je me suis dit : «  j’en ai ras le bol, je veux pas qu’on me parle, je veux rien voir ! »

Tu as perdu du poids ; tu n’as pas arrêté de boire, quand même ?

Bah en fait ouais, au moment de perdre du poids. J’ai arrêté dans le sens où je me retiens de boire tous les jours. Le soir les bières, et le week-end, même pour rien : tiens je vais jouer à la console, je sors la petite bouteille. Maintenant, je bois plus occasionnellement. Bref, le bar m’inspirait, tiens, un Bloody Mary. Non, je préfère m’éclater vraiment plutôt qu’à moitié.

Maintenant tu parviens plus facilement à t’amuser sans picoler ?

Je discerne les soirées qui valent le coup de m’éclater la tronche et les soirées où je vais boire 3, 4 verres ou rien du tout. Avant c’était plus « Aaah une soirée, bon bah on boit avant d’y aller ». Mais même pas avant d’aller en boîte, là je te parle avant d’aller chez qui on va boire. Enfin, je pense que tu as les mêmes… Tu viens de Paris, toi, à la base ?

Oui et, à vrai dire, je me reconnais bien dans ce type de programme.

Après il y a l’alcoolisme passif. En fait, la vraie raison pour laquelle j’ai perdu du poids, c’est pour Raelsan.

Un exemple parmi tant d’autres : Jeff Bridges, pour endosser le rôle de Big Lebowski, devait prendre des kilos, problématique… Là ça ne pouvait être que bénéfique.

Ouais, la paye doit suivre, c’est cool. Là ça collait mieux avec la gueule du super-héros, puis j’aime bien le changement et le parti pris. Dans l’histoire de la musique, un artiste qui change de look en fonction des ses chansons, c’est logique. Personnellement, je me trouve à une période de ma vie où je voudrais évoluer un peu. Dans mon premier album, je racontais des conneries, du genre bouffer n’importe quoi à n’importe quelle heure, boire tout le temps, fumer, les soirées… Tout ça c’est bien beau, mais j’en arrive à un stade où il faut que je fasse des choix. Je vois des potes, exactement dans le même délire, qui n’ont pas su poser de limite, pour qui l’alcool devient plus nécessaire que festif. Moi ça va, ça a jamais été au point de boire le matin. A Caen, on traîne souvent dans un bar, type PMU, en face de la gare, là on voit de vrais alcooliques.

Bon, là [au moment de l’interview, NDA] ta dernière sortie, c’est le morceau 1990. Orelsan, fils et résultat de 20 ans de rap français, avec ce qu’il y a pu avoir comme « ouvertures » et comme antinomies. Est-ce que tu penses qu’Orelsan aurait pu exister – au sens de trouver sa place – dans les années 90 (avec tes origines sociales, provinciales, ta dérision, etc.) ?

Dans les années 90, le rap ici devait encore s’inventer ; du coup, je n’aurais pas cherché une recette différente. Poser des textes dans un micro, ça aurait peut-être suffi à me satisfaire. Je me sens comme un pur produit du rap français ; de NTM à Lunatic, en passant par Rocé ou Triptik, ces artistes m’ont éduqué. Et, en fin de compte, la blague a toujours été omniprésente, je pense à Digital Underground, ou même LE groupe engagé par excellence, comme Public Enemy, Flavor Flav assure bien niveau déconne. Ou un tube comme Le Mia, voilà une chanson marrante ! Dans Bouge De Là, il ne dit pas « elle est rentrée chez moi et je lui ai éclaté la gueule », non, le mec se met en scène, avec un côté un peu loser. Enfin, pas vraiment loser, je l’aime moyennement ce mot-là, mes morceaux ne le contiennent pas. Mais bon, à force d’entendre les médias le sortir à ma place, j’ai fini par accepter.

On ressent beaucoup d’application dans l’écriture du « Chant des sirènes », de bout en bout. Il ressemble à un (bon) disque de rap français comme je pouvais en écouter dans les années 90 et début 2000. Dans Différent, tu affirmais « la crédibilité, je m’en branle », mais on a du mal à y croire. En réalité, la crédibilité, venant des « anciens » et même des rappeurs plus récents, tu ne t’en branles pas du tout, si ?

Bien sûr que non, je ne m’en branle pas. Prononcer cette phrase révèle l’idée d’y penser, admettre cette envie d’être inscrit dans une certaine lignée. Suite à mon tout premier post sur le net, je précisais : surtout pas de confusion avec la « nouvelle scène alternative », putain, pourquoi se positionner en marge d’une musique que j’aime ? Je prenais mal tous ces gens qui revendiquaient de faire du « rap-machin » parce que le rap en tant que tel serait de la merde. J’ai conçu la structure de l’album de manière à établir un début, une fin, faire en sorte que les sons s’équilibrent, instaurer une forme de densité. N’empêche, je m’en branle nettement plus maintenant de la crédibilité, l’impression d’être vraiment moi-même, plus naturel. Surtout par rapport au premier album – même s’il me plaît aussi pour cette raison – où je trouve que j’en faisais un peu trop.

Justement : « je fais des punchlines, ils font des blagues de beaufs » (Ils Sont Cools) : quand même, on pouvait tomber, jusque-là, sur des phases de pure beauferie. « Je crache dans tes règles, ça fait ketchup mayo » mine de rien, c’est lourd…

Grave, à mort. Mais je ne pense pas que ce soit le meilleur exemple parce que, franchement, celle-ci je la trouve marrante ! Pas nécessaire par moments mais, en même temps, je me trouvais exactement dans ce type d’état d’esprit. T’en rajoutes, t’es bourré, t’en rajoutes, tu parles de meufs, t’en rajoutes – au point de ne plus être très crédible. A un certain âge, la blague repose principalement sur de la surenchère. L’album enfin sorti, j’avais 25 ans, alors que je racontais ce que j’avais pu ressentir à 18 ou 22, tu vois le décalage, j’en sortais déjà. Je viens de Caen, ça se voit à ma gueule. Quand je rentre, on va encore au PMU, c’est un état d’esprit, un truc entre garçons. Maintenant, quand j’écris, je vois plus large que mes quatre potes autour. Mais ouais, c’est marrant que tu le notes ; quand on me demande les évolutions à propos de l’album, disons que j’ai moins à prouver cet aspect un peu foufou.

Difficile d’appuyer sur des reproches que tu serais le premier à t’attribuer. Tu les anticipes même avec le morceau-tire Le Chant des Sirènes.

C’est lourd ça, hein ? Ca fait partie de mon caractère. Vu que je fais de la musique avec beaucoup de paroles, il faut meubler. En prenant de l’inspiration dans du vécu, tu te poses des questions, tu te bases sur tes faiblesses, tes défauts. C’est comme ça, je n’aime pas trop me voir en interview mais, si j’en fais, c’est que j’aime un peu aussi. La Peur de l’échec, le morceau, certains me l’ont reproché, on dirait que tu regrettes, que tu renies, on avait compris. Mais je me sens obligé de le faire. Je n’ai pas trop une vision manichéenne de la vie, ni même aucune certitude. Je ne sais pas. C’est résumé dans Plus rien ne m’étonne : « je suis plus assez naïf pour avoir un point de vue ». Suicide Social, je pourrais en écrire le versant positif. Après, pas sûr que ça donne une bonne chanson : « La CGT a aidé les gens », ça risque d’être chiant, ça risque d’être nul. Mais Le Chant des Sirènes, on ne sait plus trop quand ça bascule, ça part dans le futur…

Au premier comme au second degré, ce n’est plus toi. En fait, « je est tout le monde et n’importe qui » pour citer l’exergue de Microfictions, que tu as lu il me semble.

Exact mais, oui, ça vient de moi puisque je l’ai écrit. Ca reste autobiographique, en fait, non, pas autobiographique, tu peux y trouver du vrai, mais pas de A à Z. 50 Pour Cent, c’est un peu fantasmé, tu réarranges la situation après. Je me vois plus comme un auteur, dans le sens de quelqu’un qui « écrit », littéralement. La vie, on s’en fout un peu, le plus important à l’arrivée doit rester l’histoire.

Mais en même temps, Orelsan nom de scène et Aurélien prénom, c’est la seul différence à mon sens.

De toute façon, quoi que je fasse sur l’un ou l’autre, ça se répercutera sur l’autre.

Un morceau s’appelle La Morale, on en trouvait une petite à la fin de 50 Pour Cent, du moins des « conseils » destinés au petit, né par accident (« prends les bonnes décisions, choisis tes fréquentations »). Ca veut dire que la nana qui va à droite à gauche, c’est une pute, alors que le mec, dans Double Vie

D’après moi, elle fonctionne dans les deux sens, une fille pourrait l’écrire aussi. Dans ta relation de couple, tu peux ne plus ressentir l’envie de baiser. Et la difficulté consiste à dépasser ce stade, à se défaire de la tentation, d’où le fameux chant des sirènes. Au bout du 8 mois, plus d’excitation…

Mais Double Vie, c’est censé être une fiction ?

Ca a pu me passer par la tête… Un mélange des deux, quoi. L’adultère, tout ça, je connais bien, je l’ai déjà fait, ça m’est déjà arrivé. Il faut savoir que, quand le morceau sort, l’écriture date d’un an ou deux. Alors voilà, c’est pas parce que j’ai écrit Double Vie que la copine avec qui je suis en ce moment est concernée. Mais là, de toute façon, dans cet album, je parle moins de moi.

Finir Mal, c’est peut-être le morceau le moins ambigu là-dessus, le « je » n’en rajoute pas.

Et encore, si tu savais à quoi ressemblaient les premières versions ! Limite du Justin Bieber, le premier jet. Parce que je partais du principe que, pour une chanson de rupture, tu ne peux pas utiliser des tournures de phrases compliquées : l’état de déprime t’empêche de réfléchir. Avec un refrain qui martelait « elle me manque elle me manque elle me manque ». Mais bon, je ne chante pas assez bien, les gens aiment écouter les punchlines, le flow. Avant d’arriver à cet album, j’ai fait beaucoup de chansons comme ça, au premier degré. Ce qui m’énervait dans le premier album – comme j’en suis sorti, je peux le dire – c’était cette espèce d’ironie…

Dans le livre Nous sommes jeunes, nous sommes fiers, Benoît Sabatier évoque le Nickhornbisme : cet auteur (Nick Hornby donc) qui décrivait, dans les années 90, une génération de trentenaires ; assez médiocres quant à leurs aspirations, paumés, mais très sympathiques. Pour moi, jusqu’ici, tu faisais pareil avec les vingtenaires…

Bien sûr, mais c’est une manière de m’en libérer. Un soir, je rentre bourré, je baise avec une meuf dégueulasse – enfin, à l’époque – du coup je déculpabilisais en le plaçant dans le texte, j’assumais un peu plus. Puis bon, à force d’en parler avec d’autres gens, je ne me voyais plus complètement comme un type bizarre. Vu où j’en suis dans ma tête là, je le glorifierais un peu moins, je commence à me dire que, tiens, on pourrait peut-être se tirer vers le haut – moi du moins, les autres font ce qu’ils veulent. Mais je pense qu’il faut d’abord reconnaître ses erreurs.

Et l’identification à l’artiste, tu en penses quoi ?

Maintenant je me fixe mes propres limites. En tout cas, je me trouve nettement moins vulgaire qu’un sketch de Bigard, par exemple, c’est le résultat de mon éducation aussi. Je garde mes propres codes, il y a des sujets dont je ne parle pas, quelques blagues que je n’oserais pas faire. Ils pourraient faire interdire les disques à certaines tranches d’âge, comme ils font pour les jeux vidéos. Je ne sais pas si je serais pour, mais je ne serais pas forcément contre.

Booba, à l’époque, disait ça aussi à propos de ses morceaux. Mais il ne faut pas se leurrer : ça priverait d’une bonne partie de l’auditorat.

Ouais carrément, mais bon, ce n’est pas aux artistes d’éduquer les gosses.

Les artistes peuvent avoir largement plus d’impact que les parents, par exemple.

Mettons, les messages anti-tabac, ça nous passe par-dessus la gueule, parce qu’on n’y croit pas. Quand tu es jeune, tu transgresses les règles. Moi, je suis une façon de les transgresser plutôt…cool. Je n’ai jamais dit « détruisez-vous ». Un mec comme Necro, par exemple, tu ne retrouves plus d’humanité dans le bordel.

Lui, on arrive quand même bien plus à distinguer l’aspect théâtral, contrairement à toi…

Oui mais bon, il sort « je te découpe, je te tue », franchement, tout comme l’excès d’horreur, ça ne me parle plus. Quand tu te tapes la censure, les interdictions, quand le dialogue s’arrête, ça devient con. Si le rap provoque, c’est qu’on cherche aussi le dialogue.

Suicide Social s’en prend à toutes les formes de « communautarismes ». Si tu devais en faire un sur la « catégorie » à laquelle appartient Orelsan, ce serait quoi ?

Sérieusement, dans Suicide Social, je me retrouve un peu dans toutes ces catégories. Oui, mes parents sont profs, et maintenant plein de mes potes le sont aussi. Comme je le disais dans Jimmy Punchline : « je traîne avec des futurs médecins et des ex-taulards », c’est vrai de vrai, chaque pote peut avoir un lien direct avec tel groupe de gens. Peut-être parce que je viens de la province, peut-être parce que je suis issu d’une classe moyenne, que je fais plein d’activités… Des gens un peu fermés d’esprit auraient pu vouloir faire un morceau de ce genre, sauf que ça aurait sonné faux. Un peu comme quand Anne Roumanoff blague sur les PC et que, si tu t’y connais un peu en informatique, tu te dis qu’il est nul, son sketch. Ou Cyprien, quand il sort « est-ce que tu as goûté le Jack ? », ça veut rien dire. Suicide Social, c’est l’instant de connerie ou de méchanceté. Quand on me demande si je suis politisé, plutôt de droite ou de gauche, ça n’a aucun sens, pas d’avis tranché, c’est plus chirurgical. En fin de compte, Suicide Social, on pourrait presque le considérer comme un morceau positif : quand même, le mec se met une balle à la fin, il ne devient pas président. Pour moi, dans l’art, le premier ou le second degré n’existent pas.

Finalement, est-ce que ce n’est pas positif qu’un genre de musique ne soit pas encore correctement récupérable (à cause des degrés, du décalage avec un langage « jeune »…) ?

Le rap restera sûrement une musique de jeunes, il s’en nourrit. Quand je disais « ouais, ils comprennent pas… », c’est vrai que j’étais bien content que ce soit le cas. Non, en fait, ça dépend, question de degré ; quand tu te retrouves avec du boycott, de la censure, quand ils retirent des subventions ou que ça devient un peu dangereux, qu’il y a des procès, ou l’extrême droite pour récupérer… Non, le problème, c’est qu’ils ne comprennent pas qu’ils ne comprennent pas.

Pour revenir à Sale pute, créer ce genre de morceau revient à dire, sous un certain angle, qu’on a surmonté des étapes. Ce morceau existe malgré tout parce que les filles peuvent le chanter sans se sentir insultées, menacées. Est-ce que, comme Slavoj Zizek, tu penses que le meilleur moyen de lutter contre le racisme, c’est les blagues racistes ?

(Il renvoie à Desproges : « rire de tout mais pas avec n’importe qui ») Ca dépend de ce qu’on entend par « raciste » ; les blagues sur les ethnies, les pays… on en fait tout le temps. Après, même s’il agit de ton meilleur pote, tu ne vas pas le chambrer sur sa couleur de peau s’il vient de se faire jeter d’un entretien d’embauche pour cette raison !

Orelsan // Le chant des sirènes // Troisième Bureau (Wagram)
http://www.myspace.com/orelsan

16 commentaires

  1. non mais c’est véritablement nul, 6 minutes de son j’attends toujours la punchline… Le concept est bon mais c’est écrit avec les pieds… bandes d’incestes…
    article particulièrement conciliant…

  2. J’ai jamais vu un truc français aussi bon, toutes catégories confondues, que ce clip de Suicide Social. Je suis totalement bluffé par la puissance du flow même si le style n’a rien de révolutionnaire, c’est la subversion qui marque.

  3. Carrément. L’accumulation est un super qualificatif pour cette chanson; et le crescendo de sa voix aux accents caillera du début, à la fin où il s’étrangle presque de vénéritude, c’est hyper puissant. Tout ça avec ce petit piano incessant en fond. C’est vraiment bon. Pour une fois le flow match bien avec une musique pas pourrie, rare pour un morceau de rap.

  4. Bon, juste pour éclaircir quand même ce gros flou : que vient foutre 99 balles là-dedans ? Le contenu du livre en tant que tel, rien – hormis Ok un exemple d’autofiction best-seller qui parle à tout le monde, à base de formules et de première personne un peu remixée, autofiction donc. Voilà, non pas que Beigbeder soit mon idole ultime, c’est juste son schéma de pronoms personnels qui est repris ici (et retiré par la suite), le déplacement des questions réponses étant donc l’unique chose qui la rende « comment dire euh…différente », à savoir donc :

    JE
    L’origine d’Orelsan, le rap français, bien évidemment. Alors qu’à l’époque, les rappeurs héxagonaux citaient rarement leurs confrères ou leurs compères, 2010 marque désormais l’ère du revival, c’est parti pour la nostalgie et les madeleines – un peu comme si on avait jamais fait mieux depuis. A titre d’exemple : Orelsan lui-même avec son 1990, le groupe 1995, Booba qui intitule son dernier disque Lunatic etc. Orelsan c’est 1990 pour l’écriture et la démarche, mais 2010 pour la sonnerie smartphone twitty bilip bilip, et ça fait bizarre pour un sale réac technologique comme moi.
    Et pour plein d’autres raisons, mais la suite :

    TU
    Orelsan et sa double face, sur le premier disque, un coup « j’ai pas de couilles », un autre « j’ai la plus grosse », du coup, cette malignité à insérer de l’anti-égo trip pour être le premier à faire son auto-critique : « Je fais pitié comme un blanc qui se prend pour un négro » ;  » Regarde-moi dans les yeux, tu comprendras que je suis qu’une baltringue » ;  » Ca fait dix ans que je rappe et j’assume toujours pas » etc etc. « Difficle alors d’appuyer sur des reproches qu'(il) serait le premier à s’attribuer… »

    IL
    Il, c’est Orelsan, c’est Raelsan, c’est ce qui « sort », dans le sens de « se détacher » d’Aurélien et, en même temps, qui « sort » quand même de lui. C’est déjà le début de l’autofiction. « Il » à la place du « Je », parce que « c’est pas moi, c’est lui ».

    ELLE
    Elle, c’est Double Vie, la fille dont il parle, fini le célibat, et la question : fiction ou pas ? confirme les deux étapes précédentes. « Avec mes chansons, ma meuf croit que je la trompe et elle a bien raison » dans Différent. Ah ? Euh ?

    NOUS
    « Nous » représente les vingtenaires, enfin en tout cas, sur un mode subjectif, moi et d’autres concernés, de la rédaction ou du lectorat et du reste. Introduit qui plus est par « NOUS Sommes Jeunes Nous Sommes Fiers ». Ce qui était gênant sur Perdu d’Avance, c’était, à mon sens, cette complaisance dans la beauferie, les côtés graveleux bas de plafond, voire VOUS :

    VOUS
    Ce serait « les artistes », le sens de l’influence, particulièrement dans le rap où le texte a, mine de rien, une importance capitale. A priori, les gens n’ont pas besoin de mecs comme Orelsan pour tenir des propos misogynes, mais eux peuvent se révéler présents quand il s’agit d’acclimater un peu plus une certaine médiocrité beauf. Avec des phases comme prenons Courez Courez  » Cherche pas, la mienne est plus grosse que la tienne/ Je parle de la chienne que j’ai fait aboyer la veille » ou  » Les féministes me persécutent/Me prennent pour Belzebuth/Comme si c’était de ma faute si les meufs c’est des putes/Elles ont qu’à arrêté de se faire péter le ulc/Et me dire merci parce que je les éduque/Je leur apprends des vrais trucs »… Bon voilà, bref, sûrement que ça dérange pas grand monde, moi ça me fatigue. En plus, on dirait que ça a été inséré pour la crédibilité de la bandelette « Parental Advisory Explicit Containts », de la branlette donc, ou pour foutre la pincée de soufre manquante. Mais sérieux, c’est vraiment sulfureux ? Mise à part la connerie (« on peut rire de tout mais… pas de n’importe quoi), dans le meilleur des cas, est-ce que ce n’est pas – plutôt que choquant – un peu atterrant ?

    ILS
    ILS, l’enfer, c’est les autres, à travers Suicide Social. Après entre « crossovers débiles » et « jamais vu un truc français aussi bon », y a peut-être un juste milieu non ?

    ELLES
    Pour revenir quand même sur les femmes et les féministes. En fin de compte, Sale Pute a choqué, alors qu’il est le plus vraiment faux, ou le plus réellement fiction, comme on veut. Après l’interview, dans une discussion entretenue avec l’attachée de presse, cette dernière me dit à un moment :  » Regarde, Irreversible, elle se fait violer pendant 10 minutes, et personne ne dit rien ». Bah non justement, beaucoup se sont barrés de la salle, toute personne en bon état mentalo-sexuel est répugnée par ladite scène. Alors que les conneries de « chiennes » « putes » et compagnie – et après chacun(e) fait ce qu’il veut – ça ne choque personne. En fait, la violence choque quand elle est explicitée, pas en message subliminal. On a pas écrit La Défaite avec Le Duc pour rien, non mais oh.

    Bon voilà, tout ça aurait été plus adéquat avec le Orelsan d’il y a deux ans (faut pas que je radote chili pepers), son Chant des Sirènes n’a pas grand chose à voir avec ce type d’âneries, mais plus à voir avec de bons disques de rap français, d’où changement : Ok il ne rivalise peut-être pas avec Elevacion, Opera Puccino, Le Temps d’Une Vie, Ma Vie, 24/7, Tout Est Ecrit, L’Ombre Sur La Mesure, Mauvais Oeil, Asphalte Hurlante, Sol Invictus etc, mais il condense plusieurs années de rap français avec panache, honnêteté et ferveur. Et si des gens qui écoutent du rap comme il y en a qui  » ne fument qu’en soirée » ou « ne boivent pas avant 19h », peut-être que ce disque d’Orelsan pourrait s’avérér ludique et ramener ces spécimens à la racine – plutôt que sur You Porn (cf « Perdu d’Avance », on avait compris). J’ai lu plus d’une fois des réactions du type « ça me donne envie d’écouter du rap, Orelsan »  » j’aime pas le rap mais là Orelsan oui », oui oui d’accord bah suivez le chant des sirènes, littéralement.

  5. Le commentaire capillo tracté du pauvre journaliste, qui nous livre finalement sa critique, orelsan si tu aimes le rap il te fait gerber si tu n’aimes pas le rap, pas de soucis ce n’en est pas mais cela peut t’amener à aimer le rap et ainsi donc à detester orelsan. Orelsan est finalement quelque soit la manière de tourner le problème,un produit détestable. L’entertainement français flirte à peine avec la cime des paquerettes,et ce n’est pas avec de la critique mou du genou que ca va changer.Belle tentative de dissuasion en début de commentaire mais je suis quand même allé au bout de votre réponse.
    Mais quel genre de flingues aviez vous dans le dos au moment de la rédaction de cet article?

  6. Quelle merde opportuniste? La musique est un métier ma poule, pas une profession de foi. J’aurai bien aimé avoir le quart de volonté/chance/talent/opportunité que ce mec a eu dans la musique. Quand Jacques Roubaud balancera un accord de gratte sur ses propos, peut-être daignerai-je y pencher une oreille intelligible. Le reste, strictement rien à branler.

  7. Par contre je sais à qui je parle, j’ai du respect, je comprend que cela ne puisse pas plaire esthétiquement et s’il faut déposer une caution sur mes propos, je veux bien même si je n’ai que faire d’Orelsan, cela ne m’intéresse pas, je défend pas ce type becs et ongles. Je peux balancer un hip-hop énormissime à la gratte, pas de souci.

  8. oh ptain pas étonnant que le rap céfran part en couille. ce orelsan est mauvais bon sang mais mauvais. y’a toute une populasse de blanc (et je suis blanc) derrière ce pseudo rappeur qui vénère son rap comme si c’était le tout nouveau Eminem. Non mais sans déc, comme si durant plus de 20 ans le rap était fait par les noirs et s’adressait essentiellement aux rebeux et au noirs et aux cités. Aujourd’hui on sent comme une certaine envie de piquer les codes, les styles et la musique des banlieues, des cités pour que les petits blancs becs (et j’en suis un) se l’approprie. Non mais arrêtez son rap est mauvais mais mauvaiiiis

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