Mars 2019. Roxy Music, le seul groupe anglais ayant durablement réussi à rivaliser niveau sex appeal avec les Stones et la bouche lippue de Mick, est introduit au Hall of Fame. Paul Thompson, le batteur, et Brian Eno, le cerveau rapporté des débuts, ont envoyé des mots d’absence. Sur les cinq titres joués lors de ce live catastrophique, deux sont issus du malaimé dernier album. Ils viennent néanmoins rappeler à quel point « Avalon » reste, presque 40 ans après sa sortie, indispensable.

Un jour, quelqu’un avec qui je m’entretenais sur la faiblesse d’« Avalon » dans la discographie presque parfaite de Roxy Music, eut cette phrase : « c’est un disque de side-car. L’écouter autrement te condamne à ne pas en apprécier toutes les subtilités ». C’était il y a presque dix ans, à une époque où les rumeurs d’une reformation du Roxy grande époque – avec Eno – étaient encore dans l’air. Mais plus passaient les mois, et plus l’idée d’écouter More than this sur une autoroute californienne avec Jerry Hall, crinière au vent, dans l’habitacle, m’obsédait. Et c’est ainsi qu’une simple phrase, toute conne, a profondément modifié mon écoute de Roxy Music. Jusqu’à m’écoeurer de tous les autres albums du groupe.

Le disque de la honte

Evidemment, « Avalon » est un disque taillé pour le side-car. J’ai d’ailleurs longtemps cru que la pochette de Peter Saville (à qui l’on doit aussi les artwork de Joy Division et de la Factory Records) représentait un ciel sans contenance alors qu’il s’agissait d’un lac s’étendant vers l’infini. Le même que celui de la côte irlandaise que Ferry voyait de sa loge, quand il commença à y écrire les maquettes de ce disque en rupture complète avec tout ce que le groupe a jusque là enregistré.

La mutation a débuté deux albums plus tôt (le très disco “Manifesto” et le très moyen “Flesh and Blood”), tous deux sortis trop tôt, coincés entre deux époques, deux décennies. Avec “Avalon”, Roxy clôture enfin son triptyque métrosexuel. Là dedans, Peter Saville a dissimulé quelque chose d’épique et d’inatteignable : la féminité enfouie de chaque mec un peu trop burné dans les seventies. Avec le lâcher prise de cet album de la trahison, les durs vont maintenant pouvoir faire tomber le cuir pour contempler l’horizon torse nu. Typique des années 80. Symbolique, même.

Résultat de recherche d'images pour "roxy music avalon"Tout cela nous amène à 1982, date du début de l’enregistrement aux Bahamas. C’est le premier album à être composé si loin des terres anglaises. D’ailleurs le groupe n’est plus vraiment là. Ferry, dans le doute de sa fin de trentaine, est accompagné par sa petite amie de l’époque, Lucy Helmore [1]. Celle qui deviendra sa femme quelques mois plus tard – et lui inspirera le titre Tara, du nom de l’enfant qu’ils auront ensemble – se cache d’ailleurs sur la pochette. La tête sous le casque médiéval, c’est elle. Les conquêtes de Ferry et les pochettes de Roxy, une longue histoire depuis le « For Your pleasure » avec Amanda Lear… Sauf que cette fois, nous sommes dans les années 80. Tout a changé et Ferry le sait, inconsciemment. Certainement pas un hasard si Ferry épouse Lucy Helmore un mois après la sortie de l’album.

« Avalon reste l’un des plus grands enfers de tous les temps, une version synthétisée de Call me d’Al Van Green, Moondance de Van Morrison et Amoroso de Joao Gilberto » (Rob Sheffield)

Dix ans sont passés depuis le premier album. Tout a changé, disions-nous. Le son, tout d’abord. Les synthés, « Avalon » est en gorgé ras la gueule. Peut-être faut-il voir dans le départ de Paul Thompson en 1980 l’une des raisons de ce retournement de veste. Jadis à paillettes, celle de Ferry est désormais d’un blanc digital. Au diable les chansons compliquées, les études aux Beaux-Arts sont désormais très loin, et les années 80 imposent un autre rythme que les musiques punk, trop binaires à l’heure des boites à rythmes et du compact disc. Les choix esthétiques de Ferry vont imposer à ce qui reste du groupe (Manzanera et Mackay) une autre couleur ; un rose bonbon qui bientôt fera le succès de ses disques solos, écoulés par wagon dans tous les foyers. C’est vrai qu’on est alors loin des ailes de papillon destructeur de Brian Eno, au début du groupe. Et « Avalon », dès son ouverture, de ressembler à une négation de tout ce qui fit le succès de Roxy dans la décennie précédente.

Résultat de recherche d'images pour "roxy music 1982"Et puis il y a le mur des années 80, fracassé en grande pompe par un Ferry, dandy un peu maudit dans sa veste bleuie. Une décennie marquée par l’entrée de la communication dans les contenus, par le début du règne de la publicité et du culte des corps d’entrepreneurs au climax – rematez l’émission Ambitions de Bernard Tapie. Quel autre album aurait pu mieux synthétiser cette décennie que le « Now the party’s over, I’m so tired » sur la piste d’ouverture, More Than This ? Un an plus tard, le Palace fermera ses portes. Le SIDA fera son entrée. Ferry, en fait avait raison. La fête avait visiblement trop duré. Mais alors, que faire en cas d’introspection ? Raconter des histoires.

Un concept album à cheval entre Game of Thrones et julio Iglesias

Le storytelling, jusque là le Ferry des 70’s, puceau en marketing, ignorait jusqu’à sa signification. Eddy Bellegueule des pubs rock, l’Anglais se contentait de roucouler devant un groupe de rock un peu plus élevé que la moyenne. Mais la conception d’ « Avalon » va s’avérer plus ambitieuse – ou cucul, selon que vous aimez les side-cars ou pas. Il s’agira cette fois de puiser dans l’histoire médiévale de l’Angleterre pour retracer le dernier périple de roi Arthur, dont le corps aurait été déposé par la reine à Avalon, une île enchantée où les monarques s’éteignent dans des costumes synthétiques de chez Gucci.
« J’ai souvent pensé que je devrais faire un album où les chansons sont toutes liées dans le style de West Side Story, déclarera Ferry à la sortie du disque, mais cela m’a toujours semblé trop fastidieux de travailler ainsi. Donc, au lieu de cela, j’ai écrit ces 10 poèmes, ou nouvelles, qui pourraient, avec un peu plus de travail, devenir un roman ». Un fantasme romantique tantôt grandiloquent, tantôt risible, comme sur cette horrible partie vocale de la chanteuse haïtienne Yanick Etienne sur Avalon où l’auditeur a l’impression d’écouter un chien japper jusqu’à la mort dans une hallali canine digne d’un épisode de Game of Thrones tourné dans une SPA de banlieue.

N’empêche ; des titres comme Take a chance with me ou While my heart is still beating restent parmi les slows radiophoniques des années 80, à la fois complètement raccords avec l’époque décomplexée et à contre-courant de par leur mièvrerie. « Bryan a décidé qu’il voulait un type de paroles plus ‘’adulte’’ expliquera plus tard le guitariste Manzanera à Rolling StoneNous faisions de la musique un peu plus rock, mais nous avons décidé – compte tenu de la pensée lyrique de Bryan – que nous devions l’atténuer afin de créer une ambiance plus romantique, plus positive ». Cette positive attitude, comme aurait dit Lorie, on la retrouve partout sur « Avalon », elle dégouline. A la fois si premier degré qu’on a parfois l’impression de prendre une bifle en pleine figure, et pourtant teintée d’une nostalgie collante, renforcée par les saxos (des saxos !) d’Andy Mackay. En chirurgie, on appelle ça une opération à cœur ouvert. Pour Ferry, c’est un changement de sexe qui s’opère : en passant de l’art rock au soft rock, « Avalon » sera le disque taillé pour les aspirateurs, celui qui saura s’imposer dans tous les salons en se délestant de tous ses artifices un peu pédants.

« Je ne pense pas que ce soit nécessairement une mauvaise chose à faire un disque les gens peuvent entendre et aimer instantanément » (Bryan Ferry)

L’amour avant la mort

Même s’il est encore détesté par la confrérie des fans hardcore, et ceci expliquant cela, « Avalon » reste l’album le plus vendu de Roxy Music. Sur dix titres, trois ont été portés avec succès dans les charts (More than this, Avalon, Take a chance with me). Rien qu’en France, c’est presque 400 000 unités écoulés ; 1 million aux Etats-Unis. Pourtant le groupe ne survivra pas. Trop d’égos dans la pièce, trop d’excès (« les trois albums avant « Avalon » contenaient beaucoup plus de drogues […] cela créait beaucoup de paranoïa » dixit Manzanera), trop de passif. Refusant néanmoins de devenir un homme du passé, Ferry entamera la carrière solo qu’on connaît, un temps directement adressé aux futures ménagères, puis gommera peu à peu tout souvenir du vieux Roxy. « Avant et après ‘’Avalon’’, je me suis dit que tout allait bien. Ce n’était plus utile ni stimulant d’avoir ce genre de friction. »

Quarante ans après cet enterrement sur un lit de chamallows, revoir le clip de More than this, co-réalisé par Ridley Scott procure pourtant toujours la même émotion ; un mélange de nostalgie et de contemplation de la fête sur le point de se terminer. Dans les commentaires Youtube sous ladite vidéo, un internaute s’interroge : « je doute qu’un chanteur puisse aujourd’hui oser faire une musique comme ça. Qu’est-il arrivé à la musique actuelle ? ». Ferry ne s’y est pas trompé ; c’est cet album qu’il a décidé de rejouer cet été lors d’une tournée mondiale. Sortir l’épée du rocher, une dernière fois. La légende arthurienne raconte qu’Excalibur aurait été forgée sur l’île d’Avalon.

[1] Elle est morte le 23 juillet 2018 à l’âge de 58 ans.

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