Neuf ans d’existence, vingt-deux albums et l’éternité pour résonner. Voici l’histoire de Shandar, le meilleur label jamais créé en France et qui, contrairement aux disques légendaires qui y ont été pressés, n’a jamais tourné en rond. Cinquante ans après, remontons le courant pour comprendre comment une mystérieuse inondation ruina ces disques précieux de Philip Glass, Terry Riley, Sun Ra ou encore Steve Reich.
« Je suis vachement fier, tu sais. Même Philip Glass m’a envoyé un petit mot pour me féliciter. » La scène se passe chez un armurier du IXe arrondissement à Paris, en 2006. Face à moi pendant cette étonnante session photo, Sébastien Tellier, un fusil sur chaque épaule, se félicite du succès mondial de sa Ritournelle, et de ses répercussions. Tony Allen, le légendaire batteur de l’afro-beat dépêché à l’arrache depuis Courbevoie pour l’enregistrement du morceau, y est certes pour beaucoup. Mais ce qui touche avant toute chose dans La Ritournelle de Tellier, c’est cette boucle répétitive de presque 4 minutes, hypnotique, très loin des canevas indie rock de ce début de nouveau millénaire. Une fois rentré chez moi, le soir, je décide de m’intéresser à ce Glass dont je ne sais même pas orthographier correctement le prénom. Le premier titre suggéré par YouTube, c’est Opening ; et la déflagration est si forte qu’elle me donne, encore vingt ans après, l’impression que la brûlure est encore à vif sur la peau. Sans le savoir, je viens de mettre le doigt dans un engrenage.
Un champ d’art
Peu importe que Opening soit extrait d’un album non publié chez Shandar ; il se trouve que Philip Glass, comme une partie des héros siphonnés qui suivent, a fait ses débuts sur ce label français absolument méconnu du grand public, voire même des puristes. En déroulant méthodiquement cette superbe pelote, on constate que la majorité des artistes ayant su résister au temps y sont passés : Sun Ra, Steve Reich, le chanteur indien Pandit Prân Nath, le mythique album Obsolete de Dashiell Hedayat et le single Chrysler, Charlemagne Palestine et son Strumming Music à l’origine du son continu ; voici pour le haut de la pile. Si une partie de ces zozos n’ont musicalement rien en commun, quelque chose, pourtant, les unit : le fait qu’avant de devenir cultes, ils ont tous été invendables. Et pour en arriver là, il a bien fallu trouver une auberge, ou plutôt un pensionnat pour tous ces disques orphelins. C’est Shandar, un label fondé en 1970 par Chantal Darcy et qui, avec l’aide de quelques énergumènes dignes de l’Agence tous risques, a fondé l’un des catalogues les plus imperméables aux changement de modes.
Le nom du label, il est venu d’une blague – et ce sera du reste la seule. Composé à partir d’une association entre prénom et nom de sa fondatrice, il traduit également bien l’ambition : être un champ d’art pour une nouvelle génération passée entre les mailles du filet rock et psychédélique de l’époque. La sortie la même année du Bitches Brew de Miles Davis, de l’autre côté de l’Atlantique, fait pousser des ailes à quelques illuminés, et à ce niveau-là, Darcy aurait tout aussi bien pu bosser chez EDF.
À seulement 24 ans, ladite Darcy mène une vie tambours battants. À un âge où les Millenials en sont encore à choisir le nom de leur playlist Spotify, Chantal organise déjà depuis six ans des concertes impromptus à la Fondation Maeght, à Saint-Paul-de-Vence, une petite commune des Alpes-Maritimes qui va sans le savoir devenir le centre du monde. C’est qu’il s’y passe des choses étranges de l’aveu même de Malraux : « Ici est tenté quelque chose qui n’a jamais été tenté : créer l’univers dans lequel l’art moderne pourrait trouver à la fois sa place et cet arrière-monde qui s’est appelé autrefois le surnaturel. » Ceci est un extrait de son discours pour l’inauguration de cette fondation d’art moderne voulue par Aimé Maeght, un marchand d’arts qui a perdu son fils, d’une leucémie. Un mois après sa mort, Georges Braque lui a soufflé l’idée de ce projet désintéressé où le commerce des arts n’aurait pas sa place et où la création s’épanouirait, loin du brouhaha parisien.


La fondation Maeght naît ainsi en 1964 et pour faire vibrer la Provence, cette espèce de Fondation Vuitton (en mieux) peut dès la première année compter sur cette Chantal Darcy à peine majeure pour rameuter de nouveaux artistes. Et surtout, de nouveaux sons. Tous les ans, chaque été, Darcy convie des musiciens dans ce musée d’art contemporain. L’histoire durera six ans, jusqu’à la venue du pianiste américain Cecil Taylor qui lui souffle l’idée : « Et pourquoi pas créer un label pour documenter ces expériences ? » Après tout, c’est dans l’air du temps : Jean Karakos et Jean-Luc Young n’ont-ils pas lancé l’ovni BYG sur la même promesse d’un monde free jazz ? Pas certaine d’avoir les épaules assez carrées, la jeune Chantal décide de faire le tour des labels parisiens. En vain : dépitée par la médiocrité des rendez-vous et le fait qu’aucun patron de label ne lui ait ne serait-ce que proposé d’écouter les bandes live qu’elle a sous le bras, Darcy en vient peu à peu à l’idée que le mieux sera encore de le faire elle-même. Et pour cela, elle pourra compter sur l’argent d’Aimé Maeght, de 35 ans son aîné, et avec qui elle entretiendra tout au long de la vie de Shandar une relation passionnelle.
L’écho Caux
Lancée officieusement fin 1969, le label Shandar n’a évidemment pas la force de frappe d’Atlantic ou Barclay, mais il peut tout de même se targuer d’avoir réussi un bon coup : avoir fait venir le saxo américain Albert Ayler et Sun Ra aux nuits de la Fondation Maeght. Pour les attirer dans ce village perdu d’à peine 3000 âmes, un homme à la manœuvre : Daniel Caux. Lui s’est pris d’amour pour le free jazz et tient tribune dans les magazines Jazz Hot et L’Art vivant où il offre déjà une vision du monde un peu plus large que le très naïf rock hippie qui pousse des milliers de festivaliers à saccager les festivals d’été au prétexte qu’ils doivent être gratuits. L’autre déclic de Daniel, c’est Jacqueline ; un petit bout de femme énergique qu’il a croisé à la fin des années 60, et qu’il ne va plus quitter.
La suite de l’histoire, c’est elle qui me la raconte cinquante ans plus tard, dans l’appartement rive gauche où tout a commencé et où elle vit encore, depuis le décès de Daniel en 2008 : « À la fin des années 60, Daniel et moi nous sommes à la fois tombés amoureux l’un de l’autre, mais aussi du free jazz. » C’est à cette époque que les deux baby-boomers vont découvrir des imports underground au Lido Music, un disquaire des Champs-Élysées tenu par des vendeurs pointus et où Jacqueline découvre Bells d’Albert Ayler (1965). Première révélation. Puis vient Sun Ra. Et ainsi de suite. « C’est à ce moment qu’on fait la connaissance d’une certaine Chantal Darcy, croisée dans une fête. On comprend rapidement qu’elle entretient des rapports ambigus avec Aimé Maeght, et qu’elle souhaite organiser des nuits de concerts à la Fondation Maeght. » C’est là qu’intervient finalement le couple Caux : « Aimé Maeght trouvait que les concerts organisés jusque-là ronronnaient un peu trop, il a donc souhaité qu’une équipe lui fasse de nouvelles propositions, avec de nouvelles scènes. » Pour les Caux, c’est un cas de conscience. Élevé dans une décennie contestataire où tout doit être free (le jazz, les concerts, les festivals), s’associer à un notable milliardaire est semblable à une trahison des valeurs. « Une grande réunion est organisée dans mon appartement, on est après mai 68 ; des amis nous conseillent de foncer pour soutenir tous ces artistes qui, pour la plus grande partie, n’ont jamais posé les pieds en Europe. » Ainsi débute implicitement Shandar, un label en gestation et qui, pour l’heure, n’est encore qu’une vague idée organisée autour d’un vieux pépé mécène de 62 ans et trois gamins qui rêvent d’éclaircir le ciel.
« Un soir, Aimé Maeght engueule Chantal Darcy parce qu’elle ne lui demandait pas assez d’argent ! » (Jacqueline Caux)
De fait, il va leur tomber sur la tête. Deux ans après la création du label, il peut déjà s’enorgueillir de onze disques dont une majorité captée lors des nuits de la fondation Maeght, et où ont successivement joué Sun Ra, Albert Ayler et Cecil Taylor. Ce dernier, hébergé par Darcy lors de ses virées parisiennes, n’en revient pas des moyens mis à disposition par Aimé Maeght : personne ne leur offre autant de l’autre côté de l’Atlantique – hormis le label ESP-Disk fondé par l’avocat Bernard Sollman et où l’on retrouve des signatures folles comme Pharoah Sanders, Timothy Leary, William Burroughs ou Steve Lacy. Non loin de Saint-Paul-de-Vence, au Midem de Cannes, Darcy déambule au milieu des professionnels bras dessus bras dessous avec Stockhausen et Sun Ra le prophète égyptien. C’est peu dire qu’elle passe pour une folle et que personne ne miserait un ancien franc sur cette jeune femme dont on dit, au mieux, que toutes les pièces ne sont pas allumées dans son cerveau.
Qu’importe. Dès la première rencontre triangulaire entre Maeght, Darcy et les Caux, un terrain d’entente a été, littéralement, trouvé : « Aimé nous a donné carte blanche, explique Jacqueline Caux, partant de là on a décidé de commencer par inviter La Monte Young, Terry Riley, Sun Ra et Albert Ayler pour jouer, enregistrer et être filmés à Saint-Paul de Vence. » Si les images n’ont jamais été exploitées, notamment à cause des ayant droits, pour la musique, c’est autre chose. Les concert, tous sold out, sont organisés sur une titanesque structure gonflable créée par un artiste contemporain. Des médias de résistance comme Jazz Hot, Art Press ou Charlie Hebdo (via le soutien du journaliste Delfeil de Ton, voir article Gonzaï n°23) relaient l’événement, et tous les journalistes présents s’en souviennent encore. « C’était aussi notable que le festival Amougies ! » s’exclame Jacqueline. Ces jams sont aussi l’occasion de rencontres improbables, comme celle entre le peintre Joan Miró et Albert Ayler. Aragon ou la musicienne Éliane Radigue sont aussi dans les parages. Mais le plus important dans tout ça, c’est la rencontre à travers les âges entre ces artistes et de nouveaux publics. Comme un lien invisible entre une poignée de pionniers d’hier et des gamins vierges de toute révolution, comme moi, ce soir de 2006.
« Shandar n’a rien de spécial, c’est juste une idée. » (Chantal Darcy)
La musique, c’est politique
Mais revenons au début des années 70. Pour les trois gamins à la manœuvre, il ne s’agit pas de vider le chéquier de Maeght, mais d’une cause politique à défendre : donner les moyens d’expression à différents courants musicaux, en marge du rock. Tout au long des neuf années que durera la parenthèse enchantée, Darcy et les Caux pourront compter sur le soutien financier, indéfectible, de Maeght. « Il payait tout, sans rien demander. Et ça le rendait fier rajoute Jacqueline Caux. Le plus étonnant, c’est ce moment à la fin d’un concert où il a engueulé Darcy parce qu’elle ne lui demandait pas assez d’argent ! »

Après le succès de ces soirées sur la côte méditerranéenne, vient alors l’idée de les retranscrire sur disques. Shandar, cette fois, est véritablement né. À Darcy la gestion principale, à Daniel Caux, la direction artistique et le rôle de tête chercheuse qui assurera au label sa pérennité, à Jacqueline tous les coups de pouce et la besogne. Plus tard, le producteur et journaliste Martin Meissonnier prendra également part à l’aventure en tant qu’attaché de presse du label. Mais c’est donc en équipe (très) réduite que l’aventure de bric et de broc durera presque une décennie. Chaque album est travaillé dans l’appartement de Chantal Darcy, au 40 rue de la Félicité à Paris, reconverti plusieurs soirs par semaine en lieu de fête ou de repas pour tous ces artistes pas encore cultes. Mais n’allez pas croire que le champagne embue les oreilles : Shandar, c’est notamment l’un des premiers disques officiels de Steve Reich (Four Organs), un autre du maître Stockhausen (Illimité), mais aussi le Solo Music de Philip Glass, et toute une palanquée de musiciens minimalistes qui vont façonner discrètement ce qu’on appellera plus tard la musique répétitive, elle-même à l’origine de la musique techno, dans sa manière de concevoir la répétition comme une forme de changement (dixit Brian Eno). Ce qui ne change pas, en revanche, c’est le tirage pour chaque sortie : environ 3000 exemplaires. Un chiffre à la fois dérisoire pour l’époque et très important vu la marginalité des artistes dont il est alors question. Et qui, plus tard, fera le bonheur des collectionneurs. En seulement vingt-deux albums, Shandar a dressé une ligne claire vers le futur. Et cela alors même que ses fondateurs ne pensaient qu’au temps présent.
Dans l’une de ses rares interviews accordées à une radio hollandaise protestante (VPRO) en 1973, Chantal Darcy avouait que « Shandar n’a rien de spécial, c’est juste une idée ». Et de rajouter : « Est-ce qu’on signe des artistes pour la postérité, pour que les gens en parlent encore dans vingt ou cinquante ans ? Pas vraiment. Je préfère la notion d’instant, car je ne sais même pas si je serais encore là dans dix ans. » Chantal a raison.
« Où est Chantal ? »
À propos de la fin de Shandar en 1979, tout et son contraire a été dit. La plus belle légende, c’est cette histoire d’inondation de la cave où auraient été entreposé tout le stock de disques, engloutis par les eaux comme un Titanic dodécaphonique. Pour Jacqueline Caux, qui rembobine avec moi le film dans cette même pièce où un demi-siècle plus tôt, Glass et Reich passaient des nuits entières à écouter leurs bandes sur un Revox posé au milieu du salon, la vérité est un peu différente : « Le coup de la fuite dans la cave, c’est un prétexte ; tout n’était pas stocké là, évidemment… » soupire celle qui est devenue réalisatrice de documentaires musicaux au début des années 2000.
S’il semble probable qu’une partie du stock ait coulé dans une inondation de la galerie au 40 rue Mazarine – en détruisant au passage pas mal de partitions d’Éliane Radigue, entreposées au même endroit – il faut surtout regarder du côté de la relation étroite entre Aimé Maeght et Chantal Darcy. « C’était une véritable histoire d’amour, à tous les niveaux, explique Jacqueline Caux, mais tout s’est terminé quand elle s’est mariée avec un jeune avocat canadien. » Quant à Maeght, il est mort à 75 ans au milieu de sa collection d’arts à Saint-Paul-de-Vence en 1981, en emportant avec lui une grande partie de la folie qui entourait le label et ses coquetteries. Aux dernières nouvelles, Chantal Darcy serait toujours en vie, mais toujours aussi introuvable. « La dernière fois que je l’ai vue, rajoute Caux, c’était pour une soirée organisée à Paris autour de Terry Riley, de passage pour nous faire écouter de nouvelles bandes. Elle vivrait désormais en Angleterre, mais ça fait presque quarante ans que le contact est rompu, sans qu’il n’y ait jamais eu de problème ou tension d’ailleurs. Je serais vraiment ravie de la revoir. De toute façon, je ne suis pas convaincue que le label aurait pu survivre à la mort d’Aimé Maeght. »
Dans son interview de 1973, Darcy expliquait dans un anglais irréprochable réfléchir à accompagner chaque disque Shandar d’un livre, pour en raconter l’histoire. Un projet resté dans les cartons et qui donne à chaque copie encore en état de tourner l’aspect d’une relique unique, en dépit d’une vague de rééditions par le label Aguirre en 2016. De cette époque lointaine, Jacqueline n’a plus que quelques copies, parfois même une seule. Avec l’impression que la bande de Shandar s’est progressivement effacée, comme une belle trace magnétique.
5 disques de Shandar à écouter absolument





tous trouvés dans un garage brocante en burgundy avec les led zep, en voila un qui avait du gout
Daniel Caux a écrit un super livre
»Le Silence, les couleurs du prisme & la mécanique du temps qui passe »
qui parle de toussa toussa
Et ça, vous êtes obligé de l’acheter 😉