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6 janvier 2026

Une discussion radioactive avec Rodolphe Burger

A 68 ans, l’inclassable électron libre du rock français décide enfin de se frotter à l’un des disques les plus emblématiques de Kraftwerk : Radio-Activity. Cinquante ans après l’émission des premières particules élémentaires, Rodolphe Burger revient sur cette découverte fondatrice et comment Ralph und Florian l’ont aidé à trouver sa propre voie au pays des centrales nucléaires.

Fessenheim, 1er janvier 1978 : ouverture officielle d’une centrale nucléaire située à 104 kilomètres de Strasbourg, où un gamin de 21 ans s’apprête à fonder le groupe Kat Onoma. On ne sait pas trop si le bruit de cette fission nucléaire est arrivée jusqu’à lui, mais Rodolphe Burger, enfant du Grand-Est, fut clairement irradié par le disque Radio-Activity de Kraftwerk, sorti 3 ans plus tôt.

Presque cinquante ans après les faits, nous voici assis l’un face à l’autre dans un café parisien pour discuter de la boucle bouclée en fin d’année dernière avec la sortie de Replay Kraftwerk, un disque-hommage à Radio-Activity où Burger et Julien Perraudeau reprennent l’intégralité de l’album à leur sauce, mais dans le plus grand respect des maitres teutons. Un acte artistique logique quand on sait que Burger et le titre Radio-Activity, c’est comme Kraftwerk avec le vélo : une histoire qui pédale depuis pas mal de temps. D’abord repris en concert dans les années 90 avec Kat Onoma puis placé sur deux albums live du groupe, le morceau condense en 6 minutes et 41 secondes toutes les obsessions de ce Bashung chelou ; son lien à la voisine de palier qu’on appelle l’Allemagne, au krautrock et aux sons mutant faisant fondre des bouts d’humanité dans la musique dite synthétique. Le café vient d’arriver ; Burger est prêt à passer à table pour une interview qui parle autant de Kraftwerk que de la carrière de ce Burger XXL, à la fois musicien, patron de label (Dernière bande) et du festival C’est dans la vallée.

Rodolphe Burger rend hommage à Kraftwerk | FIP

Au tout départ, qu’est-ce qui t’a donné envie de profiter de cet anniversaire pour sortir ce disque ré-créatif, en deux mots ?

Rodolphe Burger : À vrai dire, je n’ai pas voulu profiter de l’anniversaire. Je m’en suis même aperçu cette année, que c’était l’anniversaire. Bref, ce n’était pas du tout l’idée de départ ; c’est parti en réalité en 2021 d’une commande d’un festival de Bordeaux, Discotake, qui propose à des musiciens reprendre l’intégralité d’un album. Par exemple, mon amie Sarah Murcia avait été invitée, elle avait repris Transformer de Lou Reed avec Fanny de Chaillé, elles avaient fait un truc génial.
Quand j’ai reçu l’invitation, moi j’ai pensé à cet album de Kraftwerk. Parce que j’ai un rapport particulier à Radio-activity. Le titre, déjà, je l’ai repris un nombre incalculable de fois avec Kat Onoma, au point que c’était devenu un peu un moment obligé de nos concerts, avec une version interminable. Et en réécoutant l’album, je me suis dit que ce serait très intéressant. Je n’avais jamais fait cet exercice-là : considérer un album dans son ensemble, dans son détail.

REPLAY KRAFTWERK (RADIO-ACTIVITY) - DERNIÈRE BANDE

Cela dit, tu t’étais déjà prêté à l’exercice avec le Velvet Underground.

Oui mais ce n’était pas du tout pareil, c’était un mélange de titres. Là, il a fallu rentrer dans l’album à la loupe, il y a des détails passionnants. C’est un album qui, à son époque, n’a pas du tout été compris. Si tu regardes les chroniques de l’époque, c’est assez génial : personne n’a rien compris. À part la chanson Radioactivity , évidemment, qui est très vite devenue un single grâce notamment à Maxime Schmitt, leur directeur artistique français de l’époque chez EMI. Il s’est passé quelque chose avec ce morceau-là, très particulier. Mais l’album en lui-même… Il n’y a que quatre morceaux. Il y a ces fameux interludes. Il est très étrange dans sa structure.

C’est presque un anti-Autobahn.

Rodolphe Burger : Oui. Là, tout d’un coup, c’est le switch électronique pur. Il n’y a plus du tout d’instruments. Il y avait encore un peu de guitare sur Autobahn. Là, non. Et il y a quand même quelque chose de très beau dans ce double sens de Radio-activity, entre le nucléaire et les ondes, dans cette manière de jouer avec des extraits minimalistes, comme dans leur musique, mais qui sont d’une incroyable pertinence.

Radio-Activity n’incarne-t-il pas ce moment où la musique contemporaine du 20ième siècle rencontre la vraie technologie, le début du nucléaire domestique, le Concorde, le sentiment de vitesse, les premiers ordinateurs, etc. A ce moment-là, Kraftwerk rencontre vraiment son époque et la devance, même. N’est-ce pas le climax de Kraftwerk ?

Rodolphe Burger : Absolument. C’est LE premier album qui crée une vraie rupture, qui est visionnaire, innovant, avec un parti-pris radical. Et en même temps, qui est porteur de ce tube incroyable. Pour ma génération, outre le fait qu’on était très abreuvés de musique allemande, parce que c’était littéralement sur la carte, le morceau lui-même on le découvre à la radio – j’avais même pas 20 ans. Et c’est ensuite que je découvre que c’est un album. Avec toutes ses bizarreries, ses intermèdes étonnants, ses instrumentaux qui rappellent curieusement un vieux fond allemand. Et là, vraiment, ça a été passionnant d’aller regarder tout ça de près. J’ai évidemment tout de suite pensé à Julien Perraudeau (déjà de mèche avec Burger sur « This Is A Velvet Underground Song That I’d Like To Sing », Ndr) pour ce disque de reprises, parce qu’il est non seulement un musicien génial, mais qui en plus est un véritable geek capable de faire de l’archéologie musicale pour retrouver l’origine de tel son, tel instrument. Donc voilà, le disque est né d’une commande par ce festival à Bordeaux, mais c’était un one shot. Et donc, c’était très frustrant d’avoir fait tout ce travail pour une seule date. Le disque est né de ça, comme un prolongement.

Tu parlais d’archéologie tout à l’heure. Je me doute que pour faire ce disque-là, il a fallu revenir à la racine de l’enregistrement original. Est-ce que vous avez découvert des choses, même techniquement, sur l’enregistrement d’époque, sur les instruments, sur la manière dont ça avait été fait ?

Rodolphe Burger : À l’époque, moi, je n’étais pas du tout dans cette écoute-là. Je ne me posais pas ce genre de questions, sur le modèle de tel ou tel synthé. Ce qui m’avait fasciné, c’était cette invention qu’ils avaient eue dans le studio Kling Klang avec ce système de pads et ces batteries jouées avec des baguettes en métal Ça leur permettait aussi de fabriquer un live qui était la transposition directe de leur laboratoire-studio. A partir de ce moment-là, il n’y a plus de flûte, il n’y a plus d’instruments ressemblant à des instruments traditionnels. On est vraiment dans quelque chose de futuriste pour l’époque, mais avec des sons analogiques très beaux.

Le risque de la reprise c’est toujours d’être dans un rapport intello, de mise à distance ou de second degré.

Quand on écoute votre version, on peut presque avoir l’impression d’entendre l’original par moments. Est-ce que vous avez travaillé à partir d’archives, de matériel précis, pour retrouver les sonorités ?

Rodolphe Burger : Là-dessus, je me suis entièrement remis à Julien Perraudeau. Il fallait retrouver exactement les bons vocoders, les bons modèles, parce qu’il y a eu une évolution des machines. Retrouver précisément tel son, telle basse. Après, encore une fois, ce n’est jamais une reproduction à l’identique. C’est toujours repris, légèrement réinterprété, décalé. Il y a des ajouts comme cet élément blasphématoire qu’est la guitare alors que le disque original n’en contient absolument pas. J’assume complètement ce geste. Je l’assumais déjà dans Kat Onoma quand on reprenait Radioactivity. Parce que j’entends tout ces riffs de synthés presque comme des rythmes de guitare. Et puis dans les influences de Kraftwerk, il n’y a pas que Stockhausen ou la scène électro-acoustique de Düsseldorf, il y a aussi le rock.

Quelqu’un qui reprend Kraftwerk, c’est déjà compliqué juridiquement (le groupe est historiquement très tatillon, pour le dire poliment). Et en plus, tu rajoutes de la guitare. Tu n’as pas eu d’emmerdes ?

Rodolphe Burger : La question s’était déjà posée auparavant, notamment avec Kat Onoma. Mais par chance on en revient à Maxime Schmitt, leur directeur artistique un peu considéré comme le membre français du groupe, leur pote qui leur organisait leurs balades à vélo, etc. On se connaissait et il était fan de Kat Onoma. Je suis donc passé par lui. Je savais déjà que les membres de Kraftwerk étaient extrêmement rigoureux, qu’ils interdisaient certaines compilations, etc. Chaque album est un concept, il ne s’agit pas d’y toucher. Cela dit, il existe des reprises de Kraftwerk, l’exercice est quasi impossible à interdire. Les droits d’édition sont faits pour ça. Ce qui est interdit, c’est de voler quelque chose. D’où les procès qu’ils ont intentés pour certains samples. Mais moi, je n’avais surtout pas envie de les froisser et j’étais curieux d’avoir un retour. La première personne à qui j’ai fait écouter l’album, c’est donc Maxime, qui a transmis à Kraftwerk, forcément un peu suspicieux ; ce à quoi Schmitt a répondu : « ce sont des Français très bien, et en plus ils sont de Strasbourg ». Apparemment, ça les a rassurés, ça me donnait un crédit !

Au-delà de ce disque, la reprise est un exercice très présent dans ton travail, historiquement. On peut citer cette reprise du Mushroom de CAN en 2020, mais aussi le Play with Fire des Stones, Variations sur Marilou de Gainsbourg, etc. Que raconte ce grand écart ? Est-ce un écart d’ailleurs ?

Rodolphe Burger : Il y a plusieurs statuts de la reprise, plusieurs manières de reprendre. Quand j’ai repris le Velvet Underground, c’était aussi une commande. Je ne sais pas si je l’aurais fait spontanément. À l’échelle d’un album, d’un concert entier, c’était surtout du pur plaisir. Proposer à des amis musiciens, qui avaient le même rapport au Velvet, de reprendre ces morceaux avec jubilation. C’étaient des versions “chaudes”. Là encore c’était presque un blasphème, parce que le Velvet, c’est le groupe le plus « cold » qui soit. Donc en faire des versions chaudes, c’était un geste assumé.
Avec Kat Onoma, on a fait énormément de reprises. Certaines sont devenues des moments incontournables des concerts. Par exemple, notre reprise de Hendrix, totalement à contre-pied de l’original qui se terminait dans un silence total avant de repartir autrement. Il y a aussi notre rapport au jazz. J’ai toujours été très impressionné par la manière dont les jazzmen reprennent à l’infini des standards. Ce dialogue avec le passé m’a toujours beaucoup ému. Ayant dit ça, le risque de la reprise c’est toujours d’être dans un rapport intello, de mise à distance ou de second degré. Comment faire entendre autre chose sans pasticher ? La reprise, ça doit être une relecture. C’est ce que j’ai fait avec le disque « Meteor Show » (1988) et ces covers vraiment décalées.

 

Tu évoquais tout à l’heure l’Alsace natale. Dans quelle mesure le fait de venir de l’Est français a conditionné ce que tu as aimé musicalement, puis ce que tu es devenu en tant qu’artiste ? Aurais-tu été capable, par exemple, de reprendre un disque de Zebda si tu étais né, disons, à Toulouse ?

Rodolphe Burger : Inconsciemment, oui, je pense que ça joue. Mais en même temps, dans les années 60-70, l’Europe était déjà mondialisée culturellement. Je me souviens de la première fois où je suis allé à New York. J’étais hébergé chez une femme qui vivait avec un Porto-ricain de mon âge et qui avait grandi dans le Bronx, il avait exactement les mêmes disques que moi. Je me suis dit : « OK, c’est ça, la mondialisation ». En même temps, il y a des différences. Bashung disait souvent qu’il avait découvert le rock par les radios américaines, via les bases militaires installées en Allemagne. Et moi je peux dire la même chose. Le rock arrivait directement par là, comme le krautrock d’ailleurs. Mais ce n’est pas quelque chose dont j’ai eu conscience sur le moment. C’est une lecture rétrospective. Je me méfie beaucoup de l’idée de racines. Je déteste les musiques identitaires. Nos racines, on se les invente. Elles sont imaginaires. L’autre fois j’ai revu Alice dans les villes de Wim Wenders et il y a cette réplique qui dit que « nous sommes tous des enfants de Heidegger et de Mick Jagger ». C’est pas mal !

En France, il n’y a de la place que pour un groupe de rock par génération.

On a beaucoup parlé du passé, de la reprise, de la culture du XXᵉ siècle. Ce qui est intéressant chez toi, c’est que tu travailles avec des musiciens très jeunes, tu refuses le retour en arrière, tu semble toujours en recherche. À quel moment as-tu refusé ce qui arrive à beaucoup de musiciens passés un certain âge, à savoir la formolisation artistique ?

Rodolphe Burger : Déjà à l’époque, je ne comprenais pas comment des groupes que j’aimais pouvaient tourner toute leur vie en jouant exactement les mêmes morceaux. Moi, ce n’est pas du tout mon rapport à la musique. Peut-être parce que j’ai eu un parcours en zigzag. J’ai fait de la musique très tôt… puis j’ai arrêté. Quand je suis revenu à la musique, ce n’était pas pour faire carrière. Je n’étais même pas sûr d’avoir quoi que ce soit à dire. Je suis revenu par nécessité, par amour de la musique. Très vite, même avec Kat Onoma, il y avait cette envie constante de chercher. On aurait pu sortir un live à l’Olympia, mais j’ai refusé. Je voulais trouver l’endroit le plus underground possible à Paris, recommencer à zéro. Ensuite, il y a eu les projets parallèles, les collaborations. Chercher si j’avais quelque chose à dire, chercher mon son, mon identité. Puis, avec le temps, l’amour des collaborations s’est développé. Partir à l’aventure. Mais ce n’est pas quelque chose de très encouragé dans l’industrie musicale française. Un jour on m’a quand même déjà dit texto : « Arrête de faire l’artiste. » C’était chez EMI. On me disait : « Arrête de nous demander toutes les cinq minutes l’autorisation de faire un album bizarre ». Par exemple le disque On n’est pas des indiens c’est dommage avec Olivier Cadiot sur les Welche, une population de 500 habitants dans les montagnes… Avec le recul, c’est presque illogique que j’aie été signé chez EMI. Ils projetaient sans doute sur moi quelque chose. Peut-être un nouveau Bashung ! Aujourd’hui, ce rôle-là, c’est plutôt Bertrand Belin qui l’incarne.

Tu as l’air soulagé de le dire.

Rodolphe Burger : Oui, ça me va très bien, aha ! Bertrand, je le connais depuis longtemps. J’ai vu son évolution. Lui, il est dans une trajectoire très cohérente. Il invente énormément, mais à l’intérieur d’un chemin. Il peut tout à fait devenir le nouveau Bashung, au bon sens du terme, mais c’est vrai que les gens de label ont aussi fait cette projection sur moi, avec une attente qui ne correspondait pas à ce que je faisais réellement. Et là, il a fallu faire un choix clair. Je pense sincèrement qu’en France, il n’y a de la place que pour un groupe de rock par génération. Souvent une copie, parfois intéressante, parfois pas. Téléphone, c’était les Stones français, Indochine c’était The Cure, Noir Désir c’était le Gun Club… Mais il y a toujours très peu de place pour un groupe qui fonctionnerait autrement, de manière plus collective, plus mouvante, comme en Belgique ou en Suisse. À un moment, je me suis dit que ça aurait été plus simple d’être suisse ou belge. Le territoire est plus petit, la place est plus lisible. Regarde le statut des Young Gods.

C’est con quand on y pense : tu aurais pu devenir le Arno français !

Rodolphe Burger : Avec Kat Onoma, ce n’était pas du tout notre projet de devenir le groupe d’une génération. Et ça n’aurait pas été possible. Et puis comme j’étais très ami avec Alain [Bashung], je voyais bien que ce n’était pas si drôle que ça, d’être à cette place-là. Je me souviens d’une discussion avec Pascal Nègre parlant d’Alain très cyniquement : « Un album sur deux, il nous fait un album d’artiste », en gros : un album qui ne vend pas mais qui récolte une super presse, et le coup d’après un carton commercial comme « Fantaisie militaire ». À cette époque-là, j’étais très proche d’Alain. J’ai vu comment ça marchait, j’ai vu comment il subissait cette pression. Et ce sont aussi des choix. A l’opposé du spectre, il y a des artistes géniaux comme Felix Kubin qui savent dès le départ qu’il seront des artistes underground.

Ce geste libre, tu as l’impression que tu l’as toujours eu, ou que tu as dû batailler pour l’obtenir ?

Rodolphe Burger : Il ne faut pas idéaliser cette position. C’est une bataille permanente. C’est un terrain à conquérir, et une position difficile à maintenir.

Dernière question. Imaginons que nous soyons en 2050 et qu’un musicien décide à son tour de reprendre un disque de toi, comme tu l’as fait avec Kraftwerk. Quel disque serait-ce ?

Rodolphe Burger : Je dirais « Avalanche ». Parce que même si je ne suis pas vraiment à l’origine de ce disque imprévu, ça a déclenché un truc incroyable que je n’avais jamais connu et à un album qui m’est très cher. Peut-être qu’il a été sous-exposé. Mais on ne peut pas être partout en même temps. Quand on fait beaucoup de choses, c’est compliqué. Ce qui m’intéresse, c’est cette mécanique d’indépendance : refuser de choisir. C’est comme ça que je fonctionne.

Rodolphe Burger // Replay Kraftwerk // Dernière Bande
https://dernierebande.bandcamp.com/album/replay-kraftwerk-radio-activity

 

 

 

 

 

 

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