Une turbulence chamboule l’avion, cette légère secousse qui caresse l’appareil. Dans le cockpit, un pilote, un crack, qui conforte son audimat avec l’écran de télévision. C’est le chef des hôtesses qui rétablit la situation, puis, nauséeux, se cache dans la cabine pour déglutir son angoisse. Ce n’est pas beau les rots de stewart. La comédie américaine remercie chaleureusement son acteur canadien. Les mines se font grises, mais le désintérêt fustige les mimiques des intolérants. Leslie Nielsen est mort sans parade et circulez, il n’y a plus rien à voir.

Rien du tout. Même les Seigneurs de la Cérémonie d’Amérique n’en ont pas mis une couche. L’homme est décédé à 84 ans dans un hôpital de Floride, dimanche 28 novembre sans loufoquerie aucune. Les journaux ont annoncé  en moins de temps qu’il ne lui aurait fallu pour sauver la reine, le président ou le monde, que son état s’était dégradé jusqu’au couic final. Leslie aurait pris son aller simple pendant son sommeil, ultime voyage. Il y des injustices incompréhensibles. Superman fait le mariole sur un canasson et son handicap fait planer la rumeur d’une malédiction sur les super héros. Nielsen, dans un râle silencieux, passe d’un dernier rêve aux cieux un 28 novembre. 952 ans jour pour jour après le décès du roi Casimir (Pologne) et quinze ans pile-poil après la condamnation de Bernard Tapie ; et personne pour découvrir que cette date funeste porte le mauvais œil sur les comiques. Ecrire un article sur Nielsen, en son honneur, c’est difficile : « il n’a pas laissé une œuvre majeure au 7ème art, il ne faisait pas vraiment l’unanimité, le bonhomme ». Cette phrase passe en boucle derrière mes oreilles, couplet de l’enfer du critique pisse-froid, du spectateur mange-merde. Et si le vrai drôle faisait tout juste sourire ? Derrière lui, Leslie Nielsen laisse une anthologie de l’humour con. De l’humour tout court en fait. Les « Y a-t-il » surtout, trop cités par la presse, collés aux noms de l’acteur et à celui des frères Zucker. Comme l’apothéose d’une carrière nanar, le gag juste, qui en 1980 avec Y a-t-il un pilote dans l’avion ? a mis la terre et l’espace d’accord pour reconnaître à l’acteur de séries pourries une once de talent. Puis c’est l’envol au box office. Le personnage qu’il arborera lui collera à la peau. Drôle, pas vraiment malhonnête ni politiquement incorrect, Leslie Nielsen deviendra la farce tranquille. Le Dr Rumack ou Frank Drebin, selon la catastrophe, sera l’étiquette qu’il gardera fraîchement jusqu’à la date de péremption (Superhero Movie).

Aucun site de quotidien national et, sans regarder la télévision, il n’est pas démesurément risqué de parier qu’aucune grande chaîne non plus, n’a mentionné ses rôles pour Mel Brooks, Roman Polanski ou George Andrew Romero. Mais Leslie Nielsen s’en fout maintenant qu’il a dévissé son billard. L’épateur de grandes galeries méritait un dernier gag avant que le rideau ne s’abaisse, une épibaffe. Une version alternative de ses dernières heures en poète circule de bouches en oreilles en ce moment à Jacksonville. Le bobard vaut peut-être la peine d’être raconté.

Version officieuse du décès de Leslie Nielsen :

Dimanche, 6h45 : Leslie se lève. A la retraite ou en repos, Leslie s’est toujours levé à la même heure. Il a perdu le goût des mondanités depuis Scary Movie 4 (2006) et rechigne de plus en plus à sortir, à avoir un rythme irrégulier. Lui et sa femme Barbaree sont d’ailleurs invités à une petite sauterie le soir chez les Pretsons, des amis de Madame.

07h52 : Barbaree rejoint son mari dans la cuisine de leur penthouse et son visage est déjà paré du plus beau des sourires lorsqu’elle pense à ce soir : « Crois-tu qu’on sera assis à côté de George ? Je n’ai pas vu les plans de tables de Yolanda ».

07h53 : Leslie se fait la promesse de trouver coûte que coûte le moyen de ne pas aller à cette cérémonie.

07h54 : Il a un pincement au cœur en voyant Barbaree si heureuse. Mais le bougre doit s’en tenir à son plan: « Je ne me sens pas très bien, je vais me recoucher. » annonce t-il à sa femme avec une mine constipée.

09h30 : Sur la couche nuptiale, un superbe panard relaxation Somway 3000 avec double moteur électrique (5 positions possibles), le malade imaginaire passe en revue les rubriques du Temps-Union. Au moindre bruit que sa femme fait dans l’escalier, son visage se décompose, exhibant son état chronique improvisé.

11h00 : Barbaree, née bien avant la dernière pluie pour avoir épousé un homme trois fois divorcé et riche, s’insurge de cette mascarade : « Tu sais que je veux y aller ce soir, et tu veux m’obliger à rester avec toi, vieil égoïste ! ». Nielsen continue de feindre la souffrance et pousse son épouse à bout, qui claque la porte en pleurant. Pas d’inquiétude, Barbaree aussi est comédienne et rien n’est fondamentalement grave ce matin. Leslie se rassure : d’un coup de télécommande il ferme le store de sa chambre et ses yeux.

12h07 : Une mouche faisant plus de bruit qu’un éléphant le réveille. Remonté contre dame nature, il fonce chercher une bombe d’aérosol périmé depuis des décennies, puissant insecticide à base de ricine. Le produit est toxique pour l’homme et entraîne des turbulences rénales. Leslie voile amplement le plafond en mettant fin aux nuisances aériennes de la bête. Il entrouvre une fenêtre et va boire une bière avant de se recoucher.

13h22 : Son sommeil est profond. Avec l’âge, Leslie dort de plus en plus l’après-midi et toujours comme un loir. D’ailleurs cela inquiète Barbaree. La ricine dans l’air ne le revigore en rien. Il est si amorphe qu’il se pisse dessus, même pas pour rire.

13h27 : Barbaree sort de l’appartement.

13h34 : L’urine de Nielsen traverse le matelas. Une goutte de pipi vient arroser le capteur de position du moteur droit de l’appareil. L’acidité de l’urine après inhalation de ricine aggrave les effets. Le pieu devient complètement fou ! Voilà qu’il vibre intensément, comme une vieille carlingue en plein Bermudes, et se referme sur Nielsen ! Comme la mouche qu’il traquait, Nielsen se fait avaler par cette plante carnivore métallique.

13h36 : Leslie suffoque. Ses jambes à son cou, il ne peut s’enfuir.

13h45 : Barbaree rentre à l’appartement. A entendre les râles de son mari, elle pense qu’il joue encore encore la comédie. Outrée, elle tient à lui faire remarquer une dernière fois à quel point il est mufle. En entrant dans la chambre, le spectacle dramatique et cette odeur de ricine lui retourne l’estomac. « Cherche la télécommande ! » semble hurler Leslie. Mais aucun son audible ne sort de sa bouche. L’épouse tente par tous les moyens de rouvrir ce piège à loup infernal (en pensant aux thunes du procès au constructeur quand même) mais rien n’y fait : Leslie est là, plié en deux, il va mourir et personne pour le sauver.

13h46 : Décès de Neslie Nielsen, par suffocation dans un lit de relaxation électrique. Ses derniers mots seront : « C’est mon heure du pisse-au-lit par la ricine ».

Puis silence. Un ange passe, l’autre s’en va.  On ne se moque jamais des acteurs morts – à l’exception de David Carradine – alors on arrondit les angles et censure la fin tragicomique. La presse, frileuse en éloges, déplore sobrement sa disparition alors que plus jamais ne courra le roi du running gag, simplement rhabillé pour l’hiver avec quatre planches. On a du mal à accepter que quelqu’un qui pétait à la télé puisse avoir été si drôle. Mais quand même, reconnaissons-lui une certaine tendresse.

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6 commentaires

  1. …avant sa reconversion dans les vols terrestres il a été aussi le capitaine d’un vaisseau qui emmenait le spectateur de 1956 sur une planète interdite, mineur tendu, au son d’une BO qui a rendu le film majeur…à moins que ce ne soit le contraire…

  2. Malheureusement, ce type a bercé l’enfance du gamin que j’était. Le goût de la parodie potache et la scène d’ouverture de “… pour sauver la reine”.

    Imbattable pour un enfant de 7 ans.

  3. Leslie Nielsen était Grand parce qu’il savait qu’il était mauvais acteur. Il a vite compris qu’il n’arriverait pas à la cheville de ses idoles, et au lieu de les singer, il a préféré se singer . Le Schpountz c’est lui… Comme il est aussi le trait d’union entre la Comédie (l’Original), et la comédie de mainstream, qui aujourd’hui est en voie de disparition. La culture de masse a laissé tomber un genre.
    Mes respects Mr Nielsen.

  4. En hommage à Leslie Nielsen, procurez-vous tous les épisodes de POLICE SQUAD (In Color), la série des ZAZ, le prequel des Y-a-t-il-un-flic, les débuts du Lt Frank Drebin, à se chier dessus de rire.

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