Fin des années 60, alors que les mainates de la variété hexagonale vomissent crapauds et serpents, la corne d’abondance du Rock briton et ricain déverse perles et diamants. A cette époque, Bowie doit dénicher un blaze pour le gang de son doppelgänger alien ; il opte pour « The Spiders From Mars », répondant ainsi à la question de la vie sur la planète rouge qu’il s’est posée peu de temps auparavant. Il paraît que « La BBC » a dit des paroles de Life On Mars? qu’elles étaient « les plus étranges jamais écrites ». Et il paraît que je trouve que c’est un ramassis de conneries tant le pitch fourni par Bowie lui-même est limpide. Par contre, il y a tout un tas de zarbitudes autour de cette fascinante chanson, sa genèse, ses scories… avec de gros morceaux de variétoche franchouille dedans.

Utiliser ses surnoms récurrents quand on écrit un article sur Bowie, c’est bien pratique : ça permet d’éviter les répétitions. Mais c’est aussi se satisfaire d’approximations, parce que les personnages qu’il a créés n’étaient pas lui, et que l’appeler « le caméléon » est une ânerie. Dire de quelqu’un qu’il est un caméléon est furieusement péjoratif, il suffit d’ouvrir un dictionnaire pour s’en convaincre. Par ailleurs, dans l’inconscient collectif, le caméléon change de couleur pour se fondre dans le décor et passer inaperçu. Vous trouvez que c’était dans les manières de Bowie ? Je dirai donc « Bowie » pour parler de ce zigue; « Bowie » tout court. Car « David » est devenu pure cosmétique depuis longtemps.

Je vous fiche mon billet que seuls les fans de Bowie liront ce papier. Alors, à quoi bon leur conter les origines de Life On Mars? qu’ils connaissent déjà par cœur ? Eh bien, je dirais que sortir une vieille lune sur un « moon boy », c’est de la pertinence poétique. Voilà pour la pirouette et, puisque les faits sont têtus, je vais essayer de ressasser sans lasser. Soit, mais « moon boy », c’est pas un des surnoms de Bowie ? Meuh non, c’est tiré du texte de The Bewlay Brothers.

« Je suis sorti pour m’acheter des chaussures – et je suis revenu avec Life On Mars. »

Are There Clodettes On Mars?

En 1968, Bowie, jeune songwriter en devenir, se voit – par je ne sais quel truchement – confier la tâche d’adapter dans la langue de Shakespeare le Comme d’Habitude de Claude François, que jamais personne n’a appelé « François » tout court. Il trouve un titre tout ce qu’il y a de plus tarte (Even A Fool Learns To Love) et des paroles à l’avenant. Ces paroles, il va les chanter pendant plusieurs jours comme un con, en overdub sur la version originale de Cloclo. Ça fait pitié ? Souviens-toi, fol arrogant, de tes premiers balbutiements dans le domaine qui te plaira, et tu feras sans doute preuve d’un chouïa de charité chrétienne. Le truc qui suit est un montage bricolé à la truelle, mais il rend tellement bien compte du supplice que s’est infligé notre homme, qu’il mérite d’être écouté. Peut-être pas jusqu’au bout, hein, faut pas non plus déconner, charité bien ordonnée commence par soi-même…

Selon Les Inrocks, Bowie, pas dupe du résultat, comprend que la mayonnaise ne prendra pas. Il laisse tomber l’affaire et passe à autre chose. Selon le reste du monde, il est purement et simplement renvoyé à ses chères études, son machin de « péquenot de Bromley » (sic) ne tenant pas la route. C’est raide pour notre ambitieux dandy, qui ne va pas tarder à l’avoir plus amère encore, quand le roué Paul Anka pondra My Way, offrant sur un plateau d’argent un tube planétaire à Sinatra. Dépit artistique et lancinante sensation d’avoir loupé le carrosse aux chromes rutilants de la gloire et du nerf de la guerre. Un peu puceau dans le métier en somme, Bowie n’a pas ce flair de chien de diamant qu’il acquerra par la suite. Mais il vient de se faire profondément déniaiser…

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« Je suis sorti pour m’acheter des chaussures – et je suis revenu avec Life On Mars. » C’est par cette formule très tongue-in-cheek que Bowie décrira la naissance de sa chanson, qui fut donc une fulgurance. Aidée par la grille harmonique et la suite d’accords de Comme d’Habitude (ou de My Way, c’est idem) qu’il avait gardées en tête. Rendant partiellement à César, il écrira « Inspired By Frankie » dans les notes d’accompagnement de la pochette de « Hunky Dory », LP sur lequel paraîtra Life On Mars. « Inspired by Cloclo », qui eût été plus légitime, aurait eu beaucoup moins de gueule, c’est certain. Mais en faisant de la lèche à The Voice, Bowie snobait la variété française ; cette dernière allait se venger… 

Quoiqu’il en soit, ce que Bowie a fait de la tristounette ritournelle originelle, c’est, c’est – comment dire – c’est au paragraphe suivant.

(Is There) Life On Mars?

L’oiseau-lyre est musicien, poète et chanteur polymorphe. Arborant le gracieux instrument d’Orphée et grattant le sol à la recherche de vers, il sait imiter à la perfection le chant des autres oiseaux. Il vole peu, mais Prévert a dit qu’on pouvait le voir passer dans le ciel à travers les vitres embuées d’ennui des salles de classe. Je sais plus quel âge j’avais quand « Hunky Dory » tournait en boucle sur mon Teppaz tout naze, mais je me souviens qu’en me régalant les oreilles, je reluquais sa pochette et je voyais un oiseau-lyre fait homme.

“La première fois que j’ai écouté Life On Mars?, j’ai pas fait le lien avec Comme d’Habitude ou My Way. J’ai par contre noté, rapport aux couplets, les similitudes avec le titre Nous de l’impayable Hervé Vilard.”

Le meilleur album de Bowie, pour les intellos, c’est « Low » ; pour les âmes endolories, c’est « Hunky Dory ». Sur ce dernier, Bowie a inventé les chansons dont les couplets accrocheurs sont les rampes de lancement d’un refrain qui décolle en brillant de mille feux pour atteindre, avec une facilité déconcertante, les inaccessibles étoiles. Il a appliqué cette recette, qui fait mouche à tous les coups, sur Changes, Oh! You Pretty Things, The Bewlay Brothers et, bien sûr, Life On Mars. Il avait initié la chose dès le premier acte de Space Oddity, un compte à rebours et un « lift off » de circonstance mais révélateurs en livrant carrément les ficelles. Moonage Daydream, féérie abrasive, et Starman, comptine enfantine plus convenue, entretiendront la flamme sur « Ziggy Stardust ». Bien plus tard, ayant entretemps accouché de pépites aux éclats variés, mais aussi chanté tel un coq sur des tas de merde, Bowie repiquera au truc avec Slip Away, qui sera le dernier écho (un peu poussif aux entournures) de ces chansons solaires se jouant de la pesanteur.

Life On Mars?, donc. Mais d’où vient, disiez-vous, la magie de ces essaims de notes, libérés de leur écrin par un jeune blanc-bec au teint blafard et au regard chelou, qui sait transformer le plomb du Rock en or des fous ? Lente montée de la musique, combustion spontanée, explosion raffinée, la magie vient de là. La magie vient de là, et des mélodies irisées comme nacre, du piano cristallin, des cordes sensibles virevoltantes et de la guitare électrique discrète qui fait ponctuation. Les anges sont descendus du ciel pour nous y mener le temps d’une parenthèse enchantée et rien ne sera jamais plus comme avant, la magie vient de là. La magie vient de là, et de cette voix si divine qu’elle en devient démoniaque. L’auditeur, dont les poils se hérissent et l’imagination s’embrase, a le bonjour de l’oiseau-lyre. « C’est, à l’horizon pas remué d’une ride / Le visible et serein souffle artificiel / De l’inspiration, qui regagne le ciel. » Alangui dans l’après-midi aux abords du lac des cygnes, un faune rêvassant de nuées de nymphes voit passer au firmament un trait de lumière ; il zèbre la voûte céleste. Le pré-refrain de Life On Mars?, porté jusqu’à l’incandescence, propulse le refrain très haut dans l’espace, là où le surfer d’argent slalome au milieu des pluies de météores. Nous sommes faits de poussières d’étoiles et Bowie est notre héraut.

Concernant les paroles, voyons ce qu’en a dit le Maître en personne : « (It’s about) A sensitive young girl’s reaction to the media. I think she finds herself disappointed with reality… that although she’s living in the doldrums of reality, she’s being told that there’s a far greater life somewhere, and she’s bitterly disappointed that she doesn’t have access to it. » On peut ajouter, pour se branler un peu mais pas trop, que ça traite des limites et des perversions de l’entertainment, du pouvoir et de la pureté de l’imaginaire et, enfin, du fil ténu qui sépare le rêve de la réalité. Voilà, j’espère que Madame BBC sera satisfaite avec ça.

Is Capri Finished On Mars?

La première fois que j’ai écouté Life On Mars?, j’ai pas fait le lien avec Comme d’Habitude ou My Way. J’ai par contre noté, rapport aux couplets, les similitudes avec le titre Nous de l’impayable Hervé Vilard, que j’avais entendu plein de fois auparavant. Eh ouais, c’était ainsi en ce temps-là dans notre douce France : nos esgourdes étaient gavées d’étrons musicaux, variété sur les ondes et variétoche à la téloche. Même si on avait un peu honte d’être Français, les choses étaient simples : entre ça et ce qui se faisait outre-Manche et outre-Atlantique, il était aisé de choisir son camp. Mais, pour partir à la découverte du Rock et embrasser celui-ci, il fallait emprunter des sentiers buissonniers, remonter le fil de l’Histoire au petit bonheur, compter sur des passeurs.

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L’interprète de l’inoxydable Capri C’est Fini a eu une enfance et une adolescence qui auraient dû faire de lui un Hervé énervé, virant Punk au minimum. Au lieu de ça, il est devenu gazouilleur pour minettes, car c’était ainsi en ce temps-là et cætera. Nous, qui s’adressait par conséquent aux pisseuses, est en fait l’adaptation de Dona, Dona Mia, une bluette de Toto Cutugno, fringant roucouleur rital au brushing impeccable et accessoirement plagiaire.

Le plus drôle dans cette affaire, c’est qu’Hervé Vilard s’était vu proposer For Me, première mouture avortée de Comme d’Habitude. Et, in fine, il a donc chanté un truc adapté d’un truc pompé sur un truc inspiré d’un truc adapté d’un truc dont il a failli chanter la version embryonnaire. Tu me suis ? T’as raison, même « WhoSampled » choperait le tournis…

Il faut écouter Nous au moins jusqu’au refrain, qui est bien sûr à chier, comparé à l’envolée ébouriffante de Bowie. L’idée n’est pas de se moquer, on est pas comme ça, mais plutôt de se rendre compte que certains artistes de variété sont conscients de leurs limites, contrairement à d’autres…

Is There Karaoké On Mars?

Si on m’avait dit qu’un jour Patrick Bruel reprendrait Life On Mars?, j’aurais bêtement rigolé. C’est pourtant ce qu’il s’est piqué de faire, ne doutant de rien, plusieurs fois en concert. Il a plumé l’oiseau-lyre, consciencieusement, comme l’alouette de la chansonnette, puis l’a embroché et rôti, sans vergogne, comme un vulgaire poulet. Carbonisé, le volatile, dont pas même un restoroute n’aurait voulu en l’état, a fini à la poubelle à chaque fois, au Zénith de Paris et au Royal Albert Hall de Londres (!) notamment.

Car Patrick Bruel et l’oiseau-lyre, ça fait douze. Son animal-totem à lui, c’est la chèvre qui chante comme ses sabots. Son public ne l’entend pas de cette oreille, mais si le public de Patrick Bruel avait des oreilles, il ne serait pas le public de Patrick Bruel. Et c’est pourquoi la nouille humaine a évité les volées de tomates pas fraîches qui auraient dû, en toute logique, servir de garniture légumière à ses barbecues improvisés. Ah, et puis, je me lui laissé dire que le mec lisait les paroles de Life On Mars? sur un prompteur lors de ces prestations. Sans doute trouvait-il lui aussi qu’elles étaient « les plus étranges jamais écrites ».

Pour écouter l’hommage virant au naufrage, c’est ci-dessous. Certains vont se marrer, d’autres pleurer, question de sensibilité…

On peut pas terminer là-dessus, c’est entendu, même ceux qui se sont gondolés ayant sans doute un peu souffert. Va donc pour My Way de Paul Anka, mais pas la version de Frankie Boy, paraît que c’était un type pas très fréquentable…

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