La tragédie grecque classique s’écrit et se joue en cinq actes, et la vie de Jackson C. Frank en est une. Il aura fait partie des météores qui traversent le ciel et que seuls les plus attentifs peuvent apercevoir. Retour au télescope sur une légende à l’origine d’un seul album mais d’une vie complète de malheur.

Le premier acte de la vie de Jackson C. Frank commence en 1954, dans l’État de New York. Premier coup de pas de bol : un incendie ravage l’école de Cleveland à Cheektowaga. Quinze élèves périssent dans les flammes. L’un d’entre eux, la moitié du corps brûlé au troisième degré, est envoyé à l’hôpital où il flirte avec la mort pendant six mois. Jackson C. Frank a onze ans, son amoureuse Marlene est restée dans les cendres. Un professeur lui offre une guitare au hasard d’une visite, Elvis passe à la radio : Jackson a trouvé sa nouvelle muse, toute de bois vêtue. Elle accompagnera sa voix mélancolique et permettra au météore de s’allumer.

Note de lecture : « La Ballade silencieuse de Jackson C. Frank (Thomas Giraud) | «Charybde 27 : le BlogDeuxième acte. Lorsqu’il sort de l’hôpital, après de nombreuses greffes de peau prélevées sur sa jambe, sa mère amène Jackson à Graceland rencontrer le King, l’idole du fiston. Elvis avait écrit un courrier aux élèves survivants de la tragédie de Cleveland, et il reçoit donc naturellement le jeune Jackson chez lui. Ce sera peut-être l’un des seuls moments de légèreté dans la vie de Jackson. A la suite de cette rencontre, l’adolescent se consacrera à la musique. Sa vie suit alors son cours tranquille, jusqu’à ce qu’il touche un petit pactole à son vingt-et-unième anniversaire : 100 000 dollars, cadeau de l’assurance de l’école réduite en poussière.

Troisième acte, le nœud dramatique, où le météore entre en combustion. Jackson achète une Jaguar pour flamber sur les routes. Il veut tenter sa chance dans la musique. Il vadrouille d’abord au Canada, où le succès n’est pas au rendez-vous. Puis, en 1965, il part à Londres, fasciné par les voitures anglaises. Sur le bateau, il compose Blues Run the Game, l’hymne de sa vie, le chant du cygne prémonitoire d’un poète maudit depuis la levée du rideau.
A Londres, il donne des concerts, traîne dans les bars, et jouit d’un relatif succès dans le milieu folk underground. Il est surtout repéré par Paul Simon, qui voit en lui un talent que le public ne reconnaîtra que très tardivement. Le compatriote américain, jouissant de la gloire de ses chansons avec Art Garfunkel, propose à Jackson d’enregistrer un album. Ce sera le seul. L’enregistrement est d’abord laborieux, la timidité maladive de Jackson le pétrifie et il ne jouera que derrière un paravent, caché des regards de Simon, Garfunkel et Al Stewart. La session dure quelques heures, ponctuées par les longs silences de Jackson, avant que sa poésie ne jaillisse. La magie s’invite dans le studio lorsque Paul Simon entend pour la première fois le lancinant Milk and Honey, repris des années plus tard par le jeune Nick Drake.

On pourrait espérer que le quatrième acte soit plus clément, on pourrait à partir de là imaginer une suite à peu près heureuse pour Jackson : il a de l’argent, son album « Jackson C. Frank » rencontre un petit succès chez les initiés, il connaît des artistes influents qui lui reconnaissent un talent indéniable. Mais Jackson ne compose plus, et il dilapide très vite son pognon. Son esprit s’abîme, ses démons renaissent de leurs cendres, ils ne se sont d’ailleurs certainement jamais éteints. Il rentre en 1966 aux États-Unis, où il se fait interner pour la première fois en hôpital psychiatrique après qu’on lui ait diagnostiqué une schizophrénie paranoïaque. Deux ans plus tard, il retourne à Londres, mais un peu trop tard : le folk n’est plus à la mode, c’est l’ère du rock, et ses anciens amis ne reconnaissent plus le chanteur torturé. Il revient définitivement en Amérique, et s’installe avec sa femme et ses deux jeunes enfants à Woodstock.

Le cinquième acte est celui du dénouement, où le météore se désagrège lentement. Le fils de Jackson meurt en bas âge, et c’est trop pour le peu de santé mentale qu’il lui reste. Il enregistre quelques morceaux qui ne sortiront jamais, et pendant qu’il abuse des médicaments, son mariage s’effondre. Il part en 1984 à New York, où pendant des années il alternera entre l’hôpital psychiatrique, la cloche et la dépression, se mettant parfois en quête de Paul Simon au milieu des buildings. Bonus : il perd un œil lorsque des gosses lui tirent dessus avec un pistolet à air comprimé.

Pop Sequentialism | The Joker's Troubadour

Au début des années 90, un fan de Woostock nommé Jim Abbott retrouve sa trace. Il reconnaît à grand peine le jeune homme de la pochette d’album « Jackson C. Frank », qui est devenu un clochard obèse plus que céleste. Sa voix se casse lorsqu’il chante Blues run the game devant le jeune fan ému. Abbott parvient à ramener Jackson à Woodstock, où il s’éloigne un peu de la misère, du moins matériellement. Les dernières années de Jackson seront un épilogue moins houleux que les scènes précédentes. Il enregistrera quelques morceaux, se produira occasionnellement, regagnera un petit succès d’estime. En 1996, son unique album est réédité, complété par quelques nouveaux morceaux, dont Marlene, dédié à son amour d’enfance éteint dans les flammes trente ans plus tôt : « My friends in the bars, hell they only see the scars, and they don’t give a damn that I loved you (…) And though the fire had burned her life out, it left me little more, I am a crippled singer ».

Le météore s’éteint le lendemain de ses 56 ans, d’un arrêt cardiaque à la suite d’une pneumonie. Au milieu des étoiles retentit encore Milk and Honey. Blues Run the Game est devenu un standard folk repris par les contemporains et successeurs de Jackson. My Name is Carnival est mentionné par Joaquin Phoenix dans Joker, et I Want to Be Alone figure sur la bande-son du film de Daft Punk Electroma. Des auteurs américains et français ont cherché à raconter la vie et l’héritage de cet artiste maudit dont le succès a fini par pointer le bout de son nez, aussi timide que Jackson en studio d’enregistrement. Comme l’a chanté un autre magistral poète folk, « it’s better to burn out than to fade away ». Jackson C. Frank aura vécu les deux.

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