Qu’on évoque le terme pissotière et chacun imagine le grand baquet grisonnant de la cour de récré en CE2 ou les chiottes taguées de son bar rock favori. Mais si on vous dit Vespasiennes et qu’on lui ajoute le terme « faire les Tasses » ? Grâce au vidéaste et plasticien Marc Martin, une exposition et un très beau livre dont il est l’auteur, reviennent sur le Paris des urinoirs publics, dit “la ville aux mille pissotières” et accessoirement un haut lieu de rencontres homosexuelles. On a rencontré le maitre d’œuvre afin d’approfondir la question sans se mouiller les pieds.

Si dans le Paris d’aujourd’hui parler d’urinoir public revient à faire ses besoins dans le bocal imaginé par les ingénieurs de JC Decaux, de la deuxième moitié du dix-neuvième siècle au premier mandat de Jacques Chirac à la tête de la ville, il était possible pour tout Parisien ou homme de passage de satisfaire son besoin à la vue de tous dans des lieux d’aisance appelés Vespasiennes. 1839, le préfet de Police en place accentue la politique moderne et hygiéniste de la ville et autorise la mise en place d’urinoirs à une place. Nommée en hommage à l’empereur Romain Vespasien, qui imposa en son temps une taxe sur l’urine, ce grand pas pour l’hygiène public, ne satisfait pas tout le monde. Construit sans isoloir et ouvert de tous côtés, il attenterait aux bonnes mœurs et faciliterait l’exhibitionnisme. Cette première série sera détruite, vite remplacée par un modèle à deux compartiments. La folie de l’urinoir gagne alors architectes et ingénieurs qui n’en finissent plus d’inventer. Esthétisme et innovations technologiques coulent à flots, le modèle à deux places enfle, atteint une capacité d’accueil de seize personnes et Paris voit fleurir ce nouveau mobilier urbain sur tous ses trottoirs. On leur donne une couleur vert bouteille pour les distinguer et les inclure à une volonté de faire entrer la nature dans la ville, perspective urbaine et végétale au même titre que les célèbres colonne Morris (auxquelles les urinoirs seront d’ailleurs un temps rattachés).

“On avait modifié l’architecture de l’édifice afin de laisser dépasser les pieds et voir s’ils ne se chevauchaient pas”.

En 1910, 4000 vespasiennes abreuvent Paris de leur substance trouble. L’édifice autrement appelé édicules va devenir un lieu de rencontres en tous genres : la résistance, qui durant la seconde guerre mondiale va s’en servir de lieux d’échanges d’informations, les femmes, alors totalement exclues d’un modèle qui ne privilégie que les pisse-debout, verront naitre leurs premières revendications féministes, demandant à pouvoir elles aussi bénéficier d’un endroit public ou se soulager. Architecturalement, le modèle de la vespasienne à réclames, qui fera la joie des annonceurs, restera dans les annales. Son allure de théière, inspira ses usagers et conduisit à LA question : « Et toi, tu fais les tasses ? » Faire les tasses, autrement dit draguer dans les pissotières.

« La vespasienne était désigné comme un salon de thé et les tasses, le nom donné par les homos pour ne pas être pris au piège dans les conversations. Il faut être conscient que ce n’est pas glorieux. On préfèrerait dire que les homos se rencontraient dans des champs, dans les bosquets du parc des Tuileries, ce serait plus rigolo mais ce n’est pas le cas » Celui pour qui la culture Queer « avait plus ou moins volontairement oublié sons passé imparfait et laissé un trou béant dans son histoire » c’est Marc Martin.

La brigade des Mœurs entre dans les pissotières

1960, c’est le début de la fin. Un élu « qui n’aime ni les pédérastes, ni les urinoirs, leurs lieux de prédilection et de propagande » informe le gouvernement du budget alloué à leur entretien, trois fois supérieur à celui donné aux fontaines et autres monuments parisiens. Dans la foulée, un amendement est adopté afin de réprimer et combattre l’homosexualité. La brigade des Mœurs entre en scène. Des agents circulent sans cesse autour des édicules, chronomètrent le temps passé par certains à l’intérieur, « les fameuses trois minutes ». Le temps dépassé, les intéressés sont arrêtés pour outrage aux bonnes mœurs. Une vision de la France qui nous ferait presque reprendre le slogan d’une émission de télé pétée : incroyable mais vraie. Être pédé en 1960 était un crime puni par la loi. « On avait même modifié l’architecture de l’édifice afin de laisser dépasser les pieds et voir s’ils ne se chevauchaient pas. Ce n’est pas une légende, j’ai vu les registres de Police. Les résultats montrent que 8 arrestations sur 10 concernant les homosexuels, avaient lieu dans les Vespasiennes. Il y a eu beaucoup de recherches faites sur l’homosexualité et pourtant aucune entrée ne mentionnait le rapport de l’un à l’autre alors qu’ils étaient au cœur même de l’histoire de cet édifice. »

Chirac ? Tu chies, tu raques ! 

La suite bande mou. Le 28 janvier 1980 signe la fin de la gratuité des toilettes publiques et fait définitivement taire les Vespasiennes à Papa en les remplaçant par les blockhaus à sanisettes monoplace. Si Claude François avait ses Claudettes, Chirac, alors maire de Paris, aura lui ses Chiraquettes, gogues terne et sans visage conçues, on l’a dit, par JC Decaux. Les slogans vont bon train : « Chirac ? Tu chies, tu raques ! ». Une brigade des parcs et jardins est créé dans la même temps, histoire d’assurer la tranquillité de ses honnêtes citoyens et d’éteindre à petit feu la drague en plein air. En quelques années, plus d’un demi-siècle d’une mémoire avant tout collective disparait et avec elle, l’histoire de la ville et son urbanisme. Les Vespasiennes mortes n’arrêtent pourtant pas les aventures qui s’accentuent et se font de plus en plus visibles. Une fois fermées, un moment de flottement amène les cours d’immeubles, entre autres, à servir d’endroits d’approche et plus si affinités, avant que bien plus tard Internet ouvre un nouveau champ des possibles. Grâce à son livre Les tasses paru aux éditions Agua depuis le 4 novembre et une exposition « Les Tasses, Toilettes Publiques, Affaires privées » qui démarre le 19 novembre au Point Éphémère, Marc Martin rend hommage au bordel à ciel ouvert qu’était devenu Paris et les histoires folles qui en émanèrent, quitte à faire couler beaucoup d’eau sous les ponts.

“A l’heure d’internet, si tu veux un plan cul, tu te débrouilles sur n’importe quel site, mais à l’époque ces graffitis, dont certains sonnaient comme des appels à l’aide, étaient comme la version trash des petites annonces des magazines porno”.

Photographe, il travaille avec la volonté d’aller chercher l’érotisme là où on pense qu’il n’y en a pas : « Dans les choses, les coins sombres, les pratiques étranges, les approches pas simple, tout ce que le fétichisme comprend de tendre finalement. Tout ce qui est en marge m’intéresse, même le plus sordide. »

Il nait à Lille en 1971. A l’adolescence, l’évidence s’impose : Marc est gay. Mais à 13 ans, plus que le fait de taire son homosexualité ou d’affronter les moqueries, une autre difficulté s’impose : « Ce n’est pas le tout de dire, je suis pédé, il faut aussi rencontrer des gens ». Les grandes vacances, ses voyages familiaux et un arrêt pipi dans les toilettes des sinueuses autoroutes de France décideront de son sort.

« Je me suis rendu compte qu’il y avait des gens qui restaient plus longtemps que le simple temps d’usage. Nous sommes repartis et à l’aire suivante, j’y suis retourné. Tout s’y passait très furtivement, c’était avant tout des regards, des échanges brefs, intenses et ce n’était pas toujours la bite qui était au cœur du sujet. A la suite de ces échanges, les conversations démarraient bien souvent en dehors du lieu lui-même. Les toilettes servaient de phare et pas uniquement à se branler. Il y avait une vraie vie sociale à l’intérieur, peu importe le niveau de chacun. Parfois les barrières subsistaient, parfois elles s’estompaient. On a souvent qualifié les gens d’être lâches, en disant que ce n’est pas très franc d’aller dans des toilettes, de se cacher pour s’y retrouver. Mais où, autrement et comment ? »

Retour à Lille. Il pousse la porte des dernières toilettes publiques de la ville avant leur éradication définitive quelques temps plus tard. Il y fera ses classes. Le lien entre son travail de photographe et le sujet ne se fait pourtant pas immédiatement. Ce n’est qu’en explorant des lieux abandonnés, à la recherche de fantômes urbains que Marc se rappelle à ces instantanés. « La RATP m’a ouvert d’anciennes toilettes qui dorment sur certains quais et je suis tombé sur ces messages. C’est à ce moment que j’ai saisi qu’il fallait aller voir plus que loin que le simple aspect iconographique que ces « vestiges » représentent. » Sa sensibilité accroche à ces graffitis de chiottes et la poésie qui se dégage de ces manifestations sincères et souvent libertaires le touche. « Certains datent des années 80, l’époque ou le SIDA faisait des ravages. Les gens continuaient de se rencontrer, de chercher des contacts, pas uniquement pour le sexe mais simplement pour parler ou échanger. A l’heure d’internet, si tu veux un plan cul, tu te débrouilles sur n’importe quel site, mais à l’époque ces graffitis, dont certains sonnaient comme des appels à l’aide, étaient comme la version trash des petites annonces des magazines porno. ».

La graine est plantée : Marc veut explorer la face cachée, l’humanité qui sommeille derrière les mystères des pissotières et lui rendre justice. « Aujourd’hui la culture gay s’exprime dans des espaces qui lui sont réservés, saunas, boites, des endroits bien sous tous rapports. Ce qui m’a fasciné dans le sujet, c’est cet acte de résistance, cette façon qu’on eut certaines personnes d’affronter le monde et de s’approprier l’espace public dans une démarche presque punk avant l’heure. Cette volonté et cet acharnement qui leur faisaient dire : Nos désirs sont ceux-là, trouvons un moyen de les exprimer. » Paris, ouvertement déclarée à l’époque comme étant la ville aux milles pissotières, ne pouvait être un meilleur terrain de jeu.

Les recherches de Marc le mènent au musée Carnavalet. « Sur place, on m’a dit ne pouvoir me fournir que la partie qui concernait l’architecture des Vespasiennes. Le reste, les témoignages ou les histoires les concernant, personne ne voulait en entendre parler. Tout le monde le sait, mais personne ne veut l’évoquer. Pourtant c’est un sujet fort, vieux comme le monde puisque dès qu’il y a eu des toilettes, il y a eu des rencontres. Le fait est qu’à la fin, tout le monde savait que les vespasiennes étaient devenues des lieux de débauche, elles servaient à tout sauf à pisser. Mon contact là-bas m’a dit : « On ne pourra pas le faire comme vous allez devoir le faire en tant qu’artiste. C’est à vous de tout construire. » A la longue vue, le sujet ne fait pas rêver et Marc le sait : « De prime abord, il y a forcément un aspect très grivois, un peu binaire pipi/caca, mais il ne faut pas oublier le fait que c’était un lieu d’émancipation avant tout. Il fallait être couillu, si je puis dire, pour franchir le pas et oser s’afficher dans ce lieu incongru qui inspire plus le dégoût que l’envie. Il y a une vraie beauté qui se dégage de cet interdit. » Il commence alors un travail photographique, mettant en scène des modèles directement dans les toilettes mortes qu’il a parcouru. « J’avais vraiment la volonté de redonner de la poésie à ces endroits. J’ai mis comme modèle des gens qui ne sont pas des vieux dégueulasses pour changer les idées reçues sur le sujet. » Mais à Paris, même édulcoré, les Vespasiennes et leurs histoires restent un tabou : « Ici il y a un certain snobisme vis-à-vis de la culture de la fesse. Dans le sujet que je présente il y a en plus trois barrières : le cul, l’homosexualité et les pissotières. Autant dire une montagne à gravir. »

C’est donc à Berlin qu’il trouvera un écho favorable à son si ardent sujet. Il y redécouvre l’histoire de la ville en la cartographiant via ses urinoirs, interviewe bon nombre de ses anciens usagers et fait état de nouvelles histoires dans lesquelles la cité laisse entrevoir une sensibilité ou la fesse coule à même ses veines. L’exposition sera un succès, médiatiquement reconnue et reconduite pendant plus de deux ans. C’est cette exposition, maintenant adaptée à la ville de Paris qui aura lieu au Point Éphémère.

« Comme cela n’avait jamais été mis en avant jusqu’à présent, j’espère ne pas froisser les gens qui sont des portes paroles de la communauté. J’espère que ce sera le contraire : regarder dans quelles situations les gens se rencontraient avant. Il fallait l’amener d’une manière intelligente et j’espère que c’est ce que j’ai fait. J’aimerai simplement que le sujet soit plus montré dans des institutions, qu’il soit exposé, non pas dans un circuit fermé mais à un public plus large, que l’on mette en lumière les pratiques que les gens pouvaient avoir, que l’on redonne une nouvelle couleur à la marge. Mais ici à Paris, c’est très compliqué. Ces Vespasiennes vont partout dans des institutions, sauf à Paris. Lors de son passage à New-York, par exemple, elle sera présentée au musée Leslie Lohman qui est une structure importante parce qu’ils savent que c’est une histoire à raconter. Ici, on m’a regardé avec des grands yeux en me disant que c’était un non sujet. A Paris, tout se doit d’être politiquement correct, les choses doivent toujours briller. La demie teinte n’a pas sa place. »

Sachant que les pissotières ont marché sur les trottoirs de nombreuses villes du monde, l’histoire pourrait se répéter à l’envie dans divers endroits de la planète et raconter (cul)ture comme architecture. Souhaitons à Marc que ses précieux édicules trouvent une chaude place dans le cœur des Parisiens. L’expo, gratuite, est à voir jusqu’au 1er décembre.

Toutes les infos sur l’expo au Point Ephémère ici :
https://pointephemere.org/event/marc-martin-les-tasseS-HJKUNJ6LS

Résultat de recherche d'images pour "marc martin les tasses"

 

4 commentaires

  1. les pissotières cela me fais pensé a un film de coeur ,une sale histoire de jean eutache ,j’ai vu au début des 90’s en pellicule argentique tous ses films au cinéma odyssée de strasbourg 🙂

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*
*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Shares