Vous trouvez que l’accordéon, c’est ringard ? Qu’on n’en joue plus que dans les balkans et les bals pour vieux ? Pourtant, réduire l’accordéon à une poignée de vieux genres stéréotypés serait oublier un fait irréfutable : l’accordéon a mille visages; il a su se greffer aux musiques du monde entier, même les plus pointues. Voici un parcours dans les dimensions les plus surprenantes de cet instrument méconnu.

L’accordéon est-il l’ancêtre du synthétiseur ? Ça peut sembler provocateur comme ça, mais lui aussi peut changer de son et de visage : un peu comme l’orgue, il a de nombreux modes de jeu, qui en modifient le son à l’envie, et lui permettent de s’adapter à tous les styles. Certains ont pris ça un peu trop au pied de la lettre en inventant l’accordéon midi : c’est tout à fait ce que vous imaginez, ça n’a aucun intérêt, bien que ce soit très rigolo pendant trente secondes. Mais la réalité que l’on trouve derrière, c’est la flexibilité de l’accordéon. Bien loin d’être réservé à la musette et aux bals traditionnels, il est modulable à l’envie, s’adaptant à tous types de projets, même les plus fous.

La première preuve de cette modulabilité de l’accordéon est que, dès les années 60, il a vraiment fait le tour du monde. Par exemple, vous saviez qu’on en retrouvait beaucoup dans la musique populaire arabe (ou chaâbi, pour les intimes) ? Sans doute grâce à la présence coloniale de la France, l’accordéon s’est acclimaté aux modes arabes, aux couleurs si particulières. Même des pointures du raï comme Cheb Mami et Khaled jouent de l’accordéon, et on le retrouve de la Turquie jusqu’en Éthiopie

Pas de quoi tomber de son siège pour le moment, me direz-vous. Mais il y a de quoi bien halluciner en poussant encore plus loin à l’Est : on découvre des joueurs d’accordéon indiens, pakistanais, philippins ou japonais (ce qui est une bonne manière de boucler la boucle, puisque l’accordéon serait inspiré de l’orgue à bouche traditionnel japonais, le shô). Mais le plus étonnant, c’est cette rencontre improbable entre accordéon et chant de gorge (souvent associé à la Mongolie), et que l’on doit au sibérien Amyr Achkin. On croirait que c’est un sketch, jusqu’à ce que la musique commence, et la rencontre entre ces deux sonorités riches et obsédantes semble en fait évidente*.

On pourrait aussi parler de l’Amérique du Sud, avec bien sûr le tango argentin, mais aussi les musiques mexicaines et brésiliennes. Mais on suppose que vous connaissez déjà Bernard Lavilliers, qui a largement repris ces musiques, notamment le forro, genre populaire du Nordeste brésilien dans les années 50, dont la figure centrale reste l’accordéoniste et chanteur Luis Gonzaga.

Aussi populaire que l’autotune

Mais bouclons ce tour du monde en revenant à notre point de départ : l’Europe. Sans surprise, on retrouve notre instrument sur tout le vieux continent, de la Finlande (on pourra écouter Maria Kalaniemi) aux balkans en passant par l’Irlande. Quant au cas français, il ne faut certainement pas perdre espoir. Bien sûr, vous l’associez directement avec la musette. Rien d’absurde : le genre dominait totalement la musique populaire au début du siècle dernier, et son instrument principal était l’accordéon (un peu comme le rap avec l’autotune aujourd’hui, pourrait-on dire).

Mais assez vite, il a pu être dépoussiéré par les musiciens de jazz des années 70, comme Bernard Lubat, Richard Galliano ou l’incomparable Marc Perrone, sorte de magicien capable de transformer des airs traditionnels en moments de poésie incontournables. Le titre Jacaranda en offre une quintescence, avec son intro d’une tendresse infinie suivie d’un délire endiablé.

Poursuivant dans cette veine, on a pu voir toute la scène rock adopter l’accordéon (Higelin, Garçons Bouchers, Négresses Vertes, suivis des Ogres de Barback ou la Rue Kétanou). Dans les années 2000, la hype est totale, même les américains se l’approprient avec Arcade Fire ou Beirut. Mais c’est toujours dans le jazz que les choses les plus folles se trament, avec notamment l’inévitable Vincent Peirani. Star de ces années 2010, il symbolise ce renouveau du jazz français complètement poreux aux autres genres musicaux, du classique aux musiques des balkans et la pop, et même au rock. Il s’est même fendu d’une double reprise de Led Zeppelin sur son dernier disque, surprenante et franchement honorable (même si on sent que le batteur n’a pas la puissance d’un John Bonham).

Mais le cas Peirani reste classique comparé à des projets bien plus dingues. En restant proches du jazz, on peut se tourner vers les toulousains d’Anakronic Electro Orkestra : depuis 10 ans, ces derniers associent jazz klezmer et electronica énervée, avec parfois du rap et une basse rock. Et je vous le donne en mille : leurs meilleurs morceaux, et de loin, sont ceux qui incluent l’accordéon (parfois joué par Vincent Peirani, le monde est petit), comme le titre Schrödinger, 4 minutes de transe nerveuse et tendue où l’accordéon joue un rôle central.

La plongée dans la folie ne s’arrête pas là : quand on parle de choses surprenantes, c’est bien sûr du côté de la musique contemporaine qu’il faut se plonger. Deux extrêmes se côtoient. À ma gauche, Luciano Berio, grande figure de ce milieu, avec sa Sequenza 13 pour accordéon solo, écrite en 1997.

À la première écoute, c’est un bordel inaudible, aux dix suivantes aussi, mais pour peu qu’on lui accorde sa chance et beaucoup de concentration, on entend une exploitation virtuose de toutes les possibilités de l’accordéon, sans renier son aspect populaire (mais si, tendez l’oreille). À ma droite, une proposition bien plus facile d’accès avec le suisso-bosniaque Mario Batkovic, et son premier album paru en 2017 (depuis, on l’a notamment entendu dans la bande-son du jeu-vidéo mastodonte Red Dead Redemption 2). Chez lui, les inspirations sont plus à chercher du côté de la musique minimaliste, c’est même plus ou moins du Philip Glass pour accordéon solo. Le son est puissant, majestueux, les basses nous en mettent plein les oreilles, et chaque pièce nous embarque dans un flux ininterrompu, aux variations subtiles et hypnotiques et plus émouvantes qu’on ne pourrait le croire. Là encore, les possibilités sonores de l’instrument sont utilisées jusqu’au bout, et ça fait du bien.

Mais c’est bel et bien en France que l’on trouve la palme d’or de l’utilisation la plus barrée de cet instrument qu’on croyait pourtant connaître, à force. Sur le papier, ça semble évident : faire du drone à l’accordéon, dans la même veine que ce qu’a pu faire le trio France avec la vielle à roue. Mais le stéphanois Gianfranco Plombo (pseudonyme de Jean-François Plomb) pousse encore plus loin le potard de l’expérimentation. Plus que du drone, ses projets empruntent aussi beaucoup à la musique bruitiste et l’indus (ses percussions sont faites à l’aide de ressorts, par exemple) : les sons de l’accordéon deviennent peu à peu un vacarme hypnotisant, aux textures profondes. Il faut s’accrocher pour écouter jusqu’au bout, c’est sûr, mais on ne pourra pas nier que c’est original.

Si vous n’êtes pas convaincu, j’espère que vous êtes au moins surpris. L’accordéon se mêle à tout, de la musique la plus banale aux projets expérimentaux les plus dingues. Avec son timbre unique et modulable à l’infini, il est un réservoir à idées folles, mais aussi un vecteur d’émotions pures. Aussi fascinant et flexible que l’orgue, transportable et facile à prendre en main comme une guitare : c’est le parfait outsider de la musique. Mal aimé, mais toujours là.

*Tous ces extraits sur l’accordéon oriental sont tiré d’un très bon article réalisé par Jean-Marc Delaunay, du CRMT du Limousin (et qui contient encore pas mal d’exemples étonnants).

7 commentaires

  1. OJoUdui 13h acid arab blacks arabs arab strap vic godard jello biaffra le boss de versatile etc etc conflits d’intérêts ou clé sous la porte ???

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