Le bassiste Tim Bogert s’est éteint à l’âge de 76 ans des suites d’une longue maladie. Si la disparition du musicien, comme nombreux de ses confrères du Rock des années 60-70, était inéluctable, elle m’a, comme celle de Leslie West, beaucoup touché.

Tim Bogert a toujours représenté pour moi une sorte de trésor caché, un truc de connaisseur que l’on se refile comme une bonne came. Découvrir un excellent groupe ne suffit souvent pas. Ce fut le cas lorsque je découvris Led Zeppelin, à quatorze ans, en 1993. On enchaîne les autres grands noms, et on se régale : Deep Purple, Led Zeppelin, AC/DC. On continue à fouiller et on tombe sur Judas Priest, Thin Lizzy, UFO. Mais je voulus savoir d’où venait ce foutu son, celui de Led Zeppelin sur « II » en 1969. Alors je cherchai. Je tombai sur Johnny Winter et Mountain avec Leslie West, ainsi que sur un autre groupe américain de la même époque : Cactus. Ca tombait bien, Rhino avait sorti une compilation, les albums étant depuis fort longtemps indisponibles. Et dès l’ouverture du disque, la reprise de Evil de Howlin’ Wolf. Ce fut la gifle. C’était du Led Zeppelin, mais en plus fou, sans la retenue anglaise, pourtant fortement bousculée par la rage des deux hommes de Birmingham de Led Zeppelin, la ville du Black Country d’où vint le heavy-metal anglais : Robert Plant et John Bonham.

Mais Cactus, c’était vraiment un autre truc. Un chanteur féroce, un guitariste virtuose complètement possédé, une batterie lourde dont les caisses crépitaient, et une ligne de basse distordue grognant à jeu égal avec la guitare. J’avais bien entendu quelque chose de similaire dans le style joute sans pitié entre guitare et basse : Cream avec Jack Bruce et Eric Clapton. Mais là, le bassiste était vraiment un sauvage. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir que sur la pochette, l’auteur d’un tel matraquage était un jeune homme blond au visage doux surmonté d’une moustache et de petites rondes.

Tim Bogert est né le 27 août 1944 à New York. Garçon intelligent et concentré, il obtient l’équivalent du bac en 1963 à Ridgefield Memorial High School, petite ville de l’État de New York dans laquelle il vit avec ses parents. Comme beaucoup de gamins de son époque, les Beatles et les Rolling Stones violent ses oreilles de gamin pourtant déjà plus mûr, puisqu’il a déjà vingt ans lorsque les Beatles effectuent leur première tournée américaine en 1964. Lui et le guitariste Mark Stein jouent dans un petit groupe local nommé Rick Martin & The Showmen. Un jeune groupe Garage les convainc de créer un groupe avec un organiste : The Rascals.
Vince Martell est embauché à ce poste. Plusieurs batteurs se succèdent dans la nouvelle formation dont les débuts officiels remontent à 1965 : The Electric Pigeons, puis les Pigeons. Finalement, ils embauchent un exubérant batteur qui joue déjà sur un kit double grosse caisse : Carmine Appice. Les Pigeons malaxent de vieux classiques du rock’n’roll et de la soul, sans complexe.

En avril 1967, le patron en personne de Atlantic, Ahmet Ertegun, les repère dans un club et les signe. Toutefois, le nom des Pigeons n’est pas vraiment pour lui plaire. Il leur impose de changer de nom. Et là, Carmine Appice se souvient d’une anecdote avec une jeune groupie nommée Dee Dee. A un concert de Long Island, un peu défoncée à l’herbe, elle leur raconte que son grand-père aimait l’appeler Vanilla Fudge. Et la jeune femme leur suggère le même nom pour leur groupe, parce qu’il sont l’émulsion du rock blanc et de la soul music noire. L’idée est gardée.

Vanilla Fudge - Wikipedia

Vanilla Fudge surgit sans crier garde dans les classements avec son premier album éponyme, et un premier tube, une reprise recomposée de You Keep Me Hangin On des Supremes. La méthode de Vanilla Fudge est absolument imparable : On improvise, on délire, et on se raccroche à l’envi sur la ligne mélodique du morceau, que l’on ralentit et que l’on dramatise. L’orgue, la guitare, la basse et la batterie, chaque instrument joue un rôle dans la dramatisation et la relecture générale du morceau. Parmi eux, il y a la basse, qui dès le premier album a une épaisseur inconnue, même sur le premier album de Cream, « Fresh Cream », sorti fin 1966, encore plutôt timoré. Il faudra attendre les concerts pour que la joute générale d’improvisation entre Bruce, Baker et Clapton fasse son effet.

Sur le premier album de Vanilla Fudge, elle est déjà évidente, mais parfaitement structuré. Personne ne se marche sur les pieds des autres. D’ailleurs, tout le monde chante. Bogert a un joli filet de voix, qui lui permet d’assurer autant les choeurs que le chant lead. Il a une voix de gamin énervé, qui va merveilleusement avec sa tronche d’étudiant discret. Ce qui tranche, ce sont ses lignes de basse tronçonneuses qui ravagent l’arrière-plan sonore. Et en cela, Carmine Appice et Tim Bogert se sont trouvés, parfaitement complémentaires, capables de prendre le contrôle par-dessus une guitare et un orgue sans vergogne.

D’ailleurs, l’approche de Vanilla Fudge est déjà du vandalisme. Là où les Anglais tentent de jouer le blues ou le rythm’n’blues avec le plus de respect possible, le Fudge s’en tamponne. Ils violent les classiques Motown de deux-trois minutes, et leur colle des improvisations et des délires sur six-sept minutes. Leur audace éclabousse jusqu’en Grande-Bretagne. Ritchie Blackmore, le maître et virtuose de Deep Purple, dira dans une interview que le vrai truc en 1967 à Londres, ce n’était pas Jimi Hendrix, mais Vanilla Fudge. Le quatuor new-yorkais faisait fondre toutes les frontières, de celles qu’Hendrix mettra un an de plus à détruire pour de bon avec « Electric Ladyland ». Deep Purple sera par ailleurs une sorte de Vanilla Fudge anglais sur ses trois premiers albums avec Rod Evans au chant, déstructurant des chansons d’Hendrix et des Beatles.

When Vanilla Fudge Got Weird on 'The Beat Goes On'

« Vanilla Fudge » se classe à la sixième place des ventes en 1967, et devient disque d’or. La suite sera moins réussie avec « The Beat Goes On ». Une face complète est consacrée à des reprises des Beatles. Il n’y a en fait aucune composition originale, juste des arrangements encore plus grandiloquents. Seulement voilà, les improvisations blues acide de Cream et Jimi Hendrix sont passées par là, et l’album monte à la 17ème place des ventes avant de disparaître aussi vite.

En septembre 1968, Vanilla Fudge sort un nouvel album, presque entièrement constitué de compositions originales : « Renaissance ». Il s’agit de tenir la dragée haute à un nouveau concurrent, qui plus est sur le même label : Iron Butterfly. Leur disque « In-A-Gadda-Da-Vida » va devenir le premier disque de rock de platine de l’histoire. Ertegun met clairement en concurrence ses cavaliers heavy américains. La formation n’a pas trop de souci à trouver des sets, surtout sur la Côte Est. Philip Basile, leur manager est lié à la pègre new-yorkaise. L’ascension radicale de Vanilla Fudge a aussi d’autres explications, du moins leur mise en lumière. Mais peut-on décemment remercier la mafia ?

VANILLA FUDGE Renaissance reviews

« Renaissance » est un album majeur, mais qui ne va pas dans la bonne direction. Depuis 1968, les Etats-Unis vibrent pour le heavy-blues anglais. Savoy Brown et Fleetwood Mac sont en train de s’imposer. Ceux qui cambriolent les classements et les salles de concert sont les membres du Jeff Beck Group. Leurs deux albums se classent 15ème des ventes, et les concerts sont complets, devant des milliers de personnes, alors qu’ils font les clubs en Grande-Bretagne.

La piste préparée, et alors que le Jeff Beck Group se disloque déjà, Jimmy Page arrive avec ses anciens New-Yardbirds. Le premier album de Led Zeppelin accroche la 6ème place des ventes en janvier 1969 aux USA. Led Zeppelin va faire la première partie de Vanilla Fudge, encore apprécié, en ce début d’année 1969. L’entente est excellente, au point que Carmine Appice accepte de prêter son précieux kit Ludwig double grosse-caisse jaune à John Bonham sur trois concerts alors que le matériel est bloqué à la frontière. Finalement, Bonham jouera sur la tournée anglaise de 1970 avec un kit Ludwig américain… jaune.

La complicité est une chose, la concurrence en est une autre. Le premier album de Led Zeppelin sorti, c’est la concurrence américaine qui trinque. Il y a toutefois de beaux restes, et c’est Vanilla Fudge qui refuse de plier. L’album « Near The Beginning » de 1969 est une relecture de leur approche, mais avec une forme de virilité musicale. Chacun crache sa pastille sur le morceau Break Song de plus de vingt-trois minutes. Il est question de valider la valeur de chacun, et ce morceau est une orgie à la fois égocentrique et obsessionnelle de musiciens désireux de s’exprimer dans une liberté totale. Capté en concert, l’introduction ébouillantée est l’oeuvre de Bogert et sa basse branchée dans une pédale fuzz et un mur d’amplificateurs Marshall. Break Song constitue la seconde face, le plat de résistance, mais la première offre aussi de belles choses, à commencer par une reprise très rentre-dedans de Shotgun de Junior Walker. La seconde est une chanson de Lee Hazlewood, elle aussi quelque peu violentée : Some Velvet Morning.

https://www.youtube.com/watch?v=zBtKYBKg_yU&ab_channel=Beat-Club

« Near The Beginning » fait mieux que « Renaissance », accrochant une encourageante 16ème place des ventes d’albums en mars 1969. Toutefois, la pression de Led Zeppelin en terre américaine continue d’effriter la renommée des formations heavy américaines. Vanilla Fudge souffre d’un manque de compositeurs en son sein, et ne doit sa renommée qu’à ses excellentes reprises réarrangées. Le « II » du Dirigeable sort en octobre 1969 après un ratissage en règle du continent Nord-Américain, et se classe directement numéro un. Vanilla Fudge décide de jeter l’éponge en mars 1970 après un cinquième bon disque, le bien nommé « Rock’N’Roll », qui atteint encore la 34ème place du Billboard.

Report: Tim Bogert (Vanilla Fudge, Cactus, Jeff Beck) Dies at 76

Toutefois La fin de Vanilla Fudge n’est pas uniquement motivée par l’ombre de Led Zeppelin. A l’automne 1969, Carmine Appice et Tim Bogert sont abordés par le guitariste Jeff Beck. Ce dernier a quelque rancune contre Led Zeppelin aussi. Après deux albums d’un excellent heavy-blues avec Rod Stewart au chant et Ron Wood à la basse, le Jeff Beck Group s’est fait débordé sur sa droite par la bande de Jimmy Page. Pire, Page lui a même déclaré la guerre en faisant une reprise de « You Shook Me » avec son groupe pour faire la nique à celle du Jeff Beck Group sortie moins de six mois avant. Comble de la loose, le Jeff Beck Group, en proie à des dissensions internes entre Beck d’un côté, Wood et Stewart de l’autre, annule sa participation à un festival du côté de Bethel : Woodstock. A l’automne 1969, le Jeff Beck Group n’est plus.
Beck voudrait reformer son groupe, mais veut les meilleurs avec lui pour aller chercher des noises à Led Zeppelin. Il pense pouvoir faire revenir Rod Stewart au chant, mais il lui faut une paire de tabasseurs au derche. Alors le duo Bogert-Appice serait une excellente piste. Les tractations commencent, et quelques répétitions à trois ont même lieu. Mais en décembre 1969, Jeff Beck se fracasse contre un mur avec sa voiture de sport. Défiguré, les jambes gravement blessées, il est hors-course pendant la majeure partie de l’année 1970.

Appice et Bogert n’ont plus qu’à retourner brièvement chez Vanilla Fudge, avant d’entamer une autre aventure, toujours ensemble. Pour cela, ils fondent le dantesque Cactus avec Jim MacCarty de Mitch Ryder and The Detroit Wheels à la guitare, et Rusty Day des Amboy Dukes de Ted Nugent au chant. Le quatuor est signé chez Atco, filiale d’Atlantic, et l’espoir est immense. Le premier album éponyme avec sa pochette au cactus phallique sort en 1970 et accroche une belle 55ème place des ventes pour un tel disque. Car c’est une véritable torgnole de heavy-blues qui est décoché ici. Fini les choeurs beatlesiens de Vanilla Fudge. Rusty Day grogne comme un enragé. MacCathy fait passer sa Les Paul Gibson dans un petit amplificateur Fender, lui-même branché dans un mur d’amplis Marshall, et crée une distorsion inconnue, un son d’enfer ultra-agressif. Et que dire de Bogert et Appice, qui ont cette fois totale liberté pour mettre le paquet.

Cactus (groupe) — Wikipédia

Mais le paquet va rapidement poser souci. Après un second excellent album, « One Way… Or Another » en février 1971, qui peine à se classer à la 88ème place des ventes, des tensions apparaissent dans le groupe. Elles ont principalement lieu entre MacCarthy et Bogert. Le premier reproche au second de jouer trop fort, et surtout d’être trop encombrant soniquement parlant sur scène. C’est que Bogert délivre sur scène une prestation digne d’une seconde guitare pour occuper l’espace vide lors des soli de MacCarthy. Sauf que le tapis de bombes métalliques se poursuit sur les lignes mélodiques. Pas que Bogert veuille faire à tout prix de la démonstration. Mais MacCarthy a littéralement une seconde guitare grave aux trousses, dont le jeu ne sera pas sans influence sur celui de Lemmy Kilmister de Motorhead. Un compromis est trouvé avec l’embauche d’un second guitariste devant assurer la rythmique, et repousser Bogert au fond de la scène. Mais c’est peine perdue, d’autant plus que MacCarthy se sent prisonnier des lignes rythmiques de la seconde guitare, qui le contraint à se montrer moins volubile.

Parallèlement, les ventes continuent de s’effriter. Le pourtant très bon « Restrictions », publié en octobre 1971, ne fait pas mieux que 155ème. Le groupe blâme Atlantic, qui ne les soutient pas assez, contrairement au principal poulain du label : Led Zeppelin. Dégoûtés, MacCarthy et Day plient leurs malles. Devant assurer un set au Mar Y Sol Festival au Nouveau Mexique, Cactus se recompose avec Duane Hitchings aux claviers (qui assura déjà quelques claviers sur « Restrictions »), Peter French au chant, ex-Atomic Rooster, et Werner Fritschlings à la guitare. Un quatrième et fabuleux disque, mi-live mi-studio, « Ot’N’Sweaty » sort en 1972. Mais Cactus est déjà mort, et le duo rythmique Bogert-Appice se retrouve à nouveau sans engagement.

Parallèlement, Jeff Beck s’est remis sur pied, et a fondé un second Jeff Beck Group, plus soul, avec Bobby Tench au chant et Cozy Powell à la batterie. Cette excellente formation sort deux albums, avant que Beck, Bogert et Appice ne reprennent contact ensemble fin 1972. Bobby Tench est un temps pressenti comme le chanteur du futur projet, mais il sent le piège de l’affrontement des egos se refermer sur lui. Beck n’est pas un garçon facile à vivre. Souffrant de violentes migraines liées à un accident de vélo durant son enfance, son accident de voiture n’a rien arrangé. Beck peut ainsi se montrer assez imprévisible dans ses réactions, ce qui ne rend pas le travail avec lui très facile.

Qu’importe, Tim Bogert va se charger du chant, lui qui tenait le chant lead dans Vanilla Fudge, sa voix se mêlant parfaitement à celle d’Appice pour les choeurs. Et pour Cactus, Bogert fut carrément le chanteur principal sur certains morceaux, dont l’excellent Rockout sur « One Way … Or Another ». Le trio est donc en place fin 1972, et se nommera fort peu originalement Beck Bogert Appice. L’idée des patronymes n’est pas neuve, faisant suite à un autre super-groupe : West Bruce And Laing. Les personnalités sont mises en avant, et mises en commun pour un projet forcément formidable, puisque regroupant des individualités déjà prestigieuses. Tout cela fait bien sûr vite ricaner dans la presse. Les boursouflures d’egos n’amusent personne : Cream, Led Zeppelin et Humble Pie ont déjà ouvert la route avec plus ou moins de respect et de tolérance.

Musicalement, les attentes iront à l’encontre du résultat effectif, exactement comme West Bruce And Laing. Là où on attendait une fusion miraculeuse de deux formations mythiques réunies, capable grâce aux individualités de porter une musique aussi inventive que virtuose, le public sera fortement déçu. West Bruce And Laing sublima les mélodies jazz-blues de Bruce et le heavy-blues crasseux de West. Beck Bogert Appice magnifiera un rock Hot’N’Soul bien loin du Jeff Beck Group initial et de Cactus. On cherchait une nouvelle quintessence extatique du blues dans la lignée de Led Zeppelin, il n’en sera rien. Beck Bogert Appice fait souffler la tempête avec une musique fine et diablement rythmée, qui sait mettre en exergue avec beaucoup de retenue le talent de ses instrumentistes.

Beck Bogert Appice: Jeff BECK, Tim BOGERT & Carmine APPICE: Amazon.fr:  Musique

Ce qui passera totalement inaperçu avec cet album, c’est la force de l’interprétation de morceaux de premier ordre. Les trois gaillards vont propulser avec maestria une soul music poisseuse, une ré-interprétation blanche de cette musique noire. Bogert et Appice ont du groove, c’est indéniable, mais ils n’ont pas la classe maniaque de l’orchestre de James Brown. C’est épais, crasseux, parfois frénétique, concassé à coups de Les Paul Gibson et de Stratocaster Fender par Jeff Beck. Comme de la musique du label STAX version heavy-metal. Un truc improbable, que n’attendaient assurément pas les fans, avides d’un nouveau Cactus-Led Zeppelin-Jeff Beck Group. Une sorte de machine à broyer de l’os, fulgurante de bout en bout. La vérité est que le disque, publié en 1973, l’est, fulgurant, mais il ne se révèle qu’après plusieurs écoutes attentives, car sa force réside dans la maîtrise de la puissance de l’interprétation d’une musique subtile. BBA sait apporter l’énergie, la colère blanche de la banlieue anglaise comme américaine. C’est une virée en Muscle Car ronflant doucement sur les grands boulevards de Los Angeles.

Ce qui va choquer la critique d’entrée, c’est l’absence d’un vrai vocaliste dédié. Tim Bogert tient le chant en priorité, accompagné aux choeurs par Appice. L’album débute par le boueux Black Cat Moan, sur lequel Jeff Beck chante de sa voix rauque, et fait couiner sa slide. Lady et Oh To Love You sont deux excellentes pièces de Heavy-Soul sur lesquelles les voix de Bogert et Appice s’entrecroisent avec précision. Superstition est une autre affaire.

Ecrite par Stevie Wonder, elle était un cadeau du chanteur à Beck. Seulement voilà, Wonder la trouva tellement aboutie qu’il l’enregistra fin 1972 et en fit un tube, coupant l’herbe sous le pied de BBA alors qu’elle était leur opportunité de frapper un grand coup dans les classements. La version du trio anglo-américain déménage autrement, grondant de furie électrique, possédée par un duo basse-batterie obsédant, et un solo de Beck orageux et dissonant. C’est une merveille, qui sera bientôt sublimée grâce à l’utilisation de la Talk-Box sur scène. Malheureusement, BBA arrivent trop tard, et leur version ne sera pas le tube tant espéré, à peine recalés au rang d’excellents interprètes.

Il leur reste le spleen d’une soul blanche puissante, un peu maladroite, mais imprégnée de blues et de country. Sweet Sweet Surrender possède cette magie délicate, comme le final I’m So Proud. Quand il s’agit de faire bouger les arrière-trains, BBA s’y entend aussi, avec les efficaces Why Should I Care et Lose Myself With You. La voix de Tim Bogert est juste et bien placée, ce qui suffit à sublimer la musique.

« BBA » l’album éponyme, aurait dû avoir un successeur, mais la guerre des egos aura effectivement le dernier mot. Un double live prodigieux, parfait reflet des fulgurances comme des indigences du trio, est publié en décembre 1973 uniquement au Japon. Les fulgurances, ce sont ces moments, nombreux, où les trois musiciens se serrent les coudes. Les indigences, ce sont les longs solos de batterie et de basse, trop démonstratifs. Le dernier concert aura lieu au Rainbow Theatre de Londres le 26 janvier 1974.

A partir de là, les routes de Carmine Appice et Tim Bogert se séparent. Bogert se met au service de musiciens et groupes divers, en studio comme sur scène : Bo Diddley, Boxer, Bob Weir de Grateful Dead… Bogert enregistre deux bons disques solo de blues-rock mélodique fort méconnus : « Progressions » avec Rick Derringer en 1981 et « Master’s Brew » en 1983.

En 1984, Vanilla Fudge reprend du service avec l’album « Mystery », vaine tentative de faire revivre le mythe, noyé dans les synthétiseurs. Tim Bogert et Carmine Appice se retrouvent, et passent les trente années suivantes entre projets à la BBA comme Derringer, Bogert, Appice en 2001, les tournées de Vanilla Fudge et celle de Cactus reformé avec Jimmy Kunes en lieu et place de Rusty Day, assassiné en 1982. Comme une énième tentative d’éteindre la rancune et de laver l’affront, Vanilla Fudge publie l’album « Out Through The In Door » en 2007, album de reprises de Led Zeppelin réarrangées à la sauce Fudge. Curieusement, c’est sans doute leur meilleur disque depuis 1970.

Depuis 2016, Tim Bogert avait pris du recul pour des raisons de santé. Sa mort a définitivement brisé le flamboyant duo rythmique qu’il formait avec Carmine Appice, déchirant le coeur de son vieux compère depuis toujours. Bogert aura fait du poste de bassiste bien plus qu’un simple accompagnateur, ouvrant la route à de nombreux turbulents de la quatre-cordes. Parmi ses admirateurs et disciples, on comptait notamment Cliff Burton de Metallica.

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