Homme de presse et de poésie, Michel Butel vient de mourir, à 77 ans. Une disparition beaucoup trop discrète pour rester silencieux.

Je n’ai pas le courage de rouvrir mes cartons. Les vies, depuis, se sont empilées. L’Autre journal fait partie de celle, lointaine, de tous les possibles, avec un fil rouge tout de même ; celui que Michel Butel s’était lui aussi choisi : les mots, le papier, la presse et la poésie. Des mots anciens, peut-être, des mots éternels, aussi. C’est souvent compliqué avec lui. Je ne suis sûrement pas le seul que ses éditos ont transcendé, pardon pour le gros mot, suffisamment poétiques et évocateurs pour accepter d’en apprécier la part de mystère. On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans, et qu’on a La Vie devant soi.

Quel regret, maintenant que c’est tout à fait foutu, de n’avoir jamais pu rencontrer ce héros de jeunesse ne m’ayant jamais tout à fait quitté. Je n’ai pas mis longtemps à retrouver ses romans – L’autre amour, La Figurante – dans la bibliothèque. Ils font partie des rares non écornés. Ce n’est pas un détail. Je les avais cherchés longtemps, avant d’enfin mettre la main dessus. Ils seront là, toujours. C’est presque facile, pour le coup.

FRANCE - JANUARY 23:  Press conference of Bernard -Henri Levy for "L'imprevu" In Paris, France On January 23, 1975 - Michel Butel and Bernard-Henri Levy, directors of 'L'imprevu'.  (Photo by Daniel SIMON/Gamma-Rapho via Getty Images)
FRANCE – JANUARY 23: Press conference of Bernard -Henri Levy for « L’imprevu » In Paris, France On January 23, 1975 – Michel Butel and Bernard-Henri Levy, directors of ‘L’imprevu’. (Photo by Daniel SIMON/Gamma-Rapho via Getty Images)

Pour L’Autre journal, c’est autre chose. Les cartons font de la résistance. Ils ont bon dos, évidemment. On ne déterre pas un idéal de jeunesse à la truelle. Et la mort de Butel me rend maladroit. Peur de compter les années passées, aussi, peut-être. L’envie de conserver intacts ces souvenirs qui, à chaque fois qu’ils remontent, mettent de l’huile sur le feu. La fougue, la poésie, le désir ardent des pas de côté, toujours, et puis ne jamais baisser la garde, conserver cette rage révolutionnaire, ne jamais se soumettre, faire autrement, à chaque fois, écrire sur le clavier à coups de poings, insolent, incandescent, les rétroviseurs brisés, de la poésie plein les poches et le cheveu mal coiffé. Une posture, oui. Mais avec quelque chose derrière. Le parisianisme de Butel était parfois agaçant. Mais il avait tranché. Et puis c’est toujours là-bas que ça se passe, quand il s’agit de papier.

L’homme, connu dans un certain cercle – il a fallu un tweet d’Arnaud Viviant pour apprendre que j’avais perdu un être cher, si Libération a fini par faire le boulot, je cherche encore sa nécro sur Le Monde –, était réputé pour monter des journaux. Un de ses premiers titres, lancé avec BHL en 1975 ? L’Imprévu. Il a eu le bon goût de se fâcher rapidement avec ce zouave. Deleuze et Duras ont écrit dans L’Autre journal (1984-1992). Mitterrand y a échangé avec cette dernière. Sur la Poste. Butel ne pouvait pas être autre chose que français. Clamons ici l’amour de cette langue, c’est le moment.

L’Autre journal. Cartons résolument fermés, tentons d’en causer, malgré tout. Des éditos alambiqués, donc, avec de l’amour dedans, souvent. Un numéro entièrement dédié à la jeunesse. Sans must have, place to be ni it bag. Internet n’existait pas. Un été pouvait ne pas suffire à engloutir ces si lourdes pages. Les temps n’avaient pas encore changé, et Butel voulait changer tout. Tout le temps. Il faudrait ne jamais oublier ça. Malgré les échecs économiques de l’auteur, et comment aurait-il pu en être autrement ?

En mourant, Michel Butel, a refermé une porte. Il en reste d’autres à ouvrir. À chaque entrebâillement, je penserai un peu plus fort à lui.

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