En 2010, autant dire une éternité, Syd Charlus se fendait d’un premier jet lumineux sur le groupe de son adolescence, à Saint-Étienne. Après ça, on n’a plus jamais écouté les Thugs de la même façon. « Bonsoir, on s’appelle les Thugs et on vient d’Angers. »

Dans les années 80, le rock alternatif était à la province ce que le zouk est aux îles. Une bande-son, un folklore. « Le monde est une vraie porcherie/ Les hommes se comportent comme des porcs ! », bienvenue à Vesoul, Laval, Montpellier, Roubaix, Carpentras… Aloha !

Dans l’archipel de Saint-Étienne, il était hors de question de contourner les Bérurier Noir, Ludwig Von 88, Parkinson Square, Washington Dead Cats, OTH, les Sheriff, Mano Negra, Los Carayos, Les Rats ou les Garçons Bouchers… Et, finalement, tant mieux. Sans eux, nous étions bons pour Uzeb à la MJC, des groupes de quadragénaires du cru, les têtes d’affiches de la variété « qualité France » ou, pire que tout, les troupes de théâtre.

Les groupes alternatifs montaient des labels avec une volonté d’acier, écumaient le moindre coin de France pour se faire entendre. Cet acharnement était leur force et leur immense mérite. Aujourd’hui, le Velvet et Coltrane s’écoutent à 15 ans et il est de bon ton de railler cette scène. Mais chaque adolescent provincial des 80s le sait bien, au fond : il a une dette envers ces groupes. On peut tordre le nez et lever le petit doigt en se remémorant les salles dégueulasses, les sonos de bal, les stands anarchistes, les bandes de punks à chien et les Doc Martens basses mais tout cela a sauvé pas mal de nuits. Régulièrement, une baston concluait la soirée. On revenait sourds, on avait eu les foies, merci mon Dieu…

C’était aussi une période un peu schizophrène. Les playlists du jour ne correspondaient pas forcément à celles de la nuit. Tomber en arrêt à l’écoute de The World Won’t Listen des Smiths, le faire tourner des heures durant avant d’aller voir Les Rats le soir même nécessitait une maîtrise certaine du grand écart. Il ne fallait pas y penser plus que ça et, de toute façon, Morrissey semblait éprouver quelques difficultés à situer Saint-Étienne sur une carte. Et puis Les Rats ne lisaient peut-être pas Oscar Wilde avec un bouquet de fleurs dans les fesses mais ils ne jouaient pas à l’économie. Glaïeuls contre glaviots ? C’était tranché. Mieux vaut un vendredi soir dans une salle de concert qu’à la table familiale. Non ?

– Parabellum joue samedi, on se retrouve devant ?
– Ils sont avec qui ?
– Je sais pas, on verra.

Vers 1988, l’enthousiasme s’émoussait. Revoir Parabellum pour la cinquième ou sixième fois, forcément… Mais le permis de conduire était encore loin et les boîtes de nuit ne constituaient même pas une option (« je te jure, ils passent U2, ils dansent sur cette merde ! Ils lèvent les bras et  tout… »). Alors, Parabellum, one more time, pourquoi pas ?

À tout seigneur, tout honneur, ils jouaient en dernier. Il fallait donc s’envoyer d’abord 45 minutes de percussions africaines, accompagnées de danses tribales. Insupportables, même écoutées de l’extérieur, à travers les couches de béton. Il faisait beau, la fin d’après-midi s’étirait et le soleil descendait derrière un panneau de basket. « Panier » a murmuré Jean-François, une fois le soir tombé, en essayant de retenir la bouffée du joint encore quelques secondes.

– Ces trous du cul de percus de merde ont joué de jour, même pas eu l’idée d’attendre… Vraiment de gros nazes.
– C’est qui après ?
–  Les Thugs.

Je connaissais. Un certain Sylvain m’avait passé un maxi, intitulé Dirty White Race et même un album à la pochette rouge et jaune. J’avais rapidement classé ça dans la catégorie « hardcore », sans doute parce que c’était l’appartenance officielle du Sylvain en question. Il devait ranger les disques que je lui prêtais dans la case « pop, trop mélodique, un peu pédé » puisque je défendais les Smiths en public.

– Bon on va voir ce que ça donne ? Ça ne peut pas être pire.

Nous avons regagné la salle en montrant le coup de tampon sur nos poignets à un type au crâne rasé, en grande discussion sur le « straight edge » avec un punk en fauteuil roulant. Un vendredi soir, un de plus. Il allait pourtant être le dernier de son espèce.

Ce concert a fait voler en éclats quatre ou cinq ans – sans doute beaucoup plus, en réalité – d’habitudes, de prudence, de fainéantise précoce. Les Thugs n’étaient pas du tout impressionnants au moment de monter sur scène, en tee-shirts et même pour l’un d’entre eux en bas de survêtement je crois. Aujourd’hui, ce détail me fait l’effet d’une ruse pour bénéficier de l’effet de surprise.

Le premier accord, la première seconde a tout balayé. Un bloc, un réacteur d’avion, que sais-je… aucune comparaison ne rendrait justice aux son des Thugs sur scène. Je me souviens tout de même avoir pensé à une muraille de moellons, grise, dure, rêche qui surgissait devant moi et s’élevait avec le morceau. Et le plus beau, c’est que l’on entendait tout dans cette déflagration, même les fameux chœurs noyés dans la réverb. Plus vite, plus fort, mieux. Un style, un vrai, de ceux que l’on ne peut approcher qu’en les imitant grossièrement. J’étais un peu étonné d’entendre ce son dans ma ville d’enfance comme s’il ne convenait pas au climat, un orage inattendu, « y a plus de saison, on ne sait plus comment s’habiller, on vient pour un Parabellum des familles et voila ce qui nous tombe dessus ».

À la fin du premier morceau, le « Bonsoir, on s’appelle les Thugs et on vient d’Angers » de rigueur, puis le titre du suivant. Et de nouveau, la raclée, à fond. Leur musique était tellement radicale, à part, qu’elle sonnait forcément comme un point final. Il fallait abandonner quelques excédents de bagages pour suivre ces types.

Quand Schultz, le chanteur de Parabellum, est arrivé plus tard sur scène, j’ai vu qu’il était âgé. Pour la première fois en six concerts, j’ai réalisé que nous n’étions pas nés la même année, pas du tout. Il a dû dire quelques mots sympathiques que j’ai trouvés déplacés, vaguement gênants, comme pour un oncle avec un verre de trop dans le nez. Quand le groupe a attaqué, je tapais du pied deux fois plus vite que leur tempo, encore au rythme des Thugs. L’impression d’écouter un bègue, de patienter poliment pour que ça sorte. Leurs guitares évoquaient désormais Status Quo, plus l’ombre d’un doute. Un Status Quo bègue…

Les grandes ruptures « de société » ne sont connues qu’a posteriori, recousues dans le bon ordre par des historiens officiels. Les seules « révolutions » que l’on peut comprendre dans l’instant sont personnelles, circonscrites à un crâne et une existence. Je venais de vivre, tout à fait consciemment, en direct, les yeux grands ouverts, un changement d’époque, une rupture tectonique. Ce séisme n’avait vrombi que sous mes semelles de Converse mais je n’en avais pas manqué une miette. Je savais qu’il y aurait un après différent, des lendemains autres, j’étais une manif étudiante à moi tout seul, sans affiche ni slogan, simplement accompagné d’un mur de guitare dans la tête. Aujourd’hui encore, je pense qu’il ne peut rien arriver de mieux à un jeune type. Les foules sont bonnes pour se défouler ou se fondre, certainement pas pour prendre une décision et tenter de s’y tenir. Militants, engagés, Les Thugs détesteraient sans doute cette morale individualiste. Mais on ne contrôle pas les ravages des séismes que l’on déclenche. Quand Parabellum a attaqué le deuxième morceau, j’étais parti.

(C) Pierre Ouzeau

Les sept et quelques commandements

« 1 – Monter absolument un groupe. Quoi qu’il arrive. Sortir une démo le plus vite possible. Faire des concerts aussi.
2 – Chanter en anglais. Ce n’est pas un problème, les Thugs le font.

3 – Acheter, écouter encore plus de disques. Problèmes de budget à régler. Possibilité de vendre les Supertramp de ma sœur et mes Parabellum.

3 bis – Accepter s’il le faut ce job d’été de merde. »

Saint-Étienne est une ville pratique pour qui veut réfléchir en marchant. La « grand’rue », une interminable avenue, rythmée par les stations de tramway, relie les deux extrémités de la ville sans le moindre virage. Pour les grandes décisions, les mises à plat et les soirs de tabula rasa, on descend généralement la totalité de la rue sans même s’en rendre compte.

« 4 – Arrêter ces conneries de dilemme pop/pas pop, typique des alternos. Mélodie avant tout.

5 – Ne plus aller voir les concerts de groupe que l’on n’aime plus, simplement par habitude. Se démerder autrement. Répéter à la place.

6 – En finir avec ce complexe de lunettes. Voir chanteur des Thugs.

6 bis – Ne plus s’excuser pour tout et rien. En finir avec la modestie obligatoire. »

C’était bon de dévaler la « grand’rue » pour autre chose qu’un problème de fille. Je ne chômais pas, il y avait du pain sur la planche et pas mal de temps déjà perdu. Allez ! Au pas de charge, au rythme des Thugs. J’ai dû ensuite les voir une dizaine de fois sur scène, attendant à chaque fois qu’ils dévastent « Little Vera’s Song », ce titre qui me flanque le frisson simplement en l’écrivant. Un soir, à Londres, ils ont mis une déculottée à Sonic Youth. Les New-Yorkais vénérés ont vécu quelques minutes dans la peau de Parabellum.

« 7 – Quoi qu’il arrive, ne pas moisir ici. Lyon, dans un premier temps. Paris, après ? À voir.

7 bis – L’échec, le seul impardonnable, ce serait de rester et de revoir un concert de Parabellum. »

Pour tirer les choses au clair, Paris est tout de même moins bien fichue que Saint-Étienne et son artère rectiligne. Mais qui vient ici pour réfléchir ? On attend au contraire que cette ville tranche et décide. Les sous-préfectures ne manquent pas pour se forger patiemment une opinion sur le monde avant de fumer la pipe. Paris a toujours eu le dernier mot sans tenir compte de mes principes, sans jamais écouter mes peurs venues des lotissements de province, cette pondération innée que la classe moyenne transmet comme un patrimoine immobilier.

Le concert parisien de l’ultime tournée des Thugs, la der des ders, vient de se terminer. Les lumières se rallument sur les anciens combattants de l’alternatif et quelques fans de noisy-pop, d’indie-rock dégarnis. Le boulevard s’apprête à nous aspirer pour dissoudre quinze ans d’histoire avec les Thugs, passer à autre chose.

Ils étaient bons, encore. Ils ont même joué « Brand New Cadillac », preuve de leur classe intacte. Le sol ne s’est pas ouvert une seconde fois mais les ondes de la première secousse se sont fait sentir. Je traverse Pigalle en snobant Sacré Cœur et sexodrome, avec le souvenir d’une salle des fêtes stéphanoise en tête. Touristes nordiques, Américaines parfumées devant le Moulin rouge, rabatteurs de peep-show, mateurs, vendeurs de kebabs… tous semblent au ralenti. Ce soir, Paris piétine devant moi. Slalom, esquive, insultes retenues de justesse, je cavale sans même m’en rendre compte. Au galop, la tête encombrée et le regard vide. Encore au rythme des Thugs.

A lire sur le même sujet, notre numéro spécial punk français. Et la première bio consacrée au groupe, La Radical History, par Patrick Foulhoux, préfacée par Virginie Despentes, aux éditions Le Boulon.

Les Thugs - Radical History - le boulon

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