Une émission qui se propose, chaque mois, d’ouvrir la voie(-x) à une figure de la marge. Au café ou dans sa cuisine, deux heures durant, un illustre excentré nous propose sa grande vie. Un crawl radiophonique désynchronisé au cœur d’un entretien feuve. Faites entrer la farandole des grands vivants…

Empereur chinois déchu en jardinier du palais, prince de sang travesti en instituteur d’anglais, Debord égaré dans une allée du Ritz, affabulateurs de tous bords, agents doubles, traîtres à la patrie, fils indignes, juifs errants, égoïstes fanatiques, écrivains sans orthographe, débutants professionnels, cardiaques par choix, pasteurs boogie-woogant, ambidextres d’honneur…la farandole des illustres excentrés se presse au micro de La grande vie.

En rehaussant l’amplitude de leurs gestes, ils nous apprennent à féériser l’ordinaire. Se soustrayant toujours aux serments prêtés, ils ne cessent de se retourner comme des anguilles dansantes, à l’air libre. Toujours pris entre deux feux. Toujours en sursis, à laisser des chèques en blanc dans les cabines téléphoniques, ils semblent chérir la malchance comme une aimable décharge électrique. Ils ont en face des choses un incessant rire de sourdine, un sourd gloussement d’arrière-fond. Leur attention s’alcoolise et s’excentre jusqu’à buter sur des détails incongrus. Lofteurs sublimes ils ne vivent que pour se raconter goulument, et ne se voient qu’à travers l’œil des caméras de sécurité imaginaires qu’ils s’inventent.

Ils finissent parfois par une malice triste, discrètement esquissée dans une allée d’un camp de réfugiés. Feintant la mort, certains réapparaissent pourtant au détour d’une constellation solaire, dernière bizarrerie d’extra-terrestre, avant de disparaître tout à fait derrière un astéroïde de passage.

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Modèle n°1 : Le vieux bébé Boris Bergman.

L’image qui nous vient à l’esprit chaque fois que l’on pense à Boris Bergman – à BB donc – est celle d’un gros poupon révolté, celle d’un bambin tatoué qui bave sa subversion résolue sur ses papiers consciencieusement torchés. Qui a bercé Bébé? Le divine insolent est né à Londres, en 1944, d’une mère et d’un père. Il a évolué jusqu’à savoir parler, savoir lire et aimer écrire, puis il s’est arrêté de grandir. L’histoire de Boris Bergman est donc celle celle d’une défaillance biologique, d’une anomalie anthropologique. Les années passent, BB trépasse. Tandis que les autres enfants cherchent à obtenir un rond vert en bonne appréciation, lui se rêve héros d’une des comédies musicales Yiddish que son fou de grand-père russe lui a fait découvrir. L’enfance s’effrite: BB résiste. Plongé dans sa vie harmonisée, il refuse de se mêler au système administratif et à ses galères. Forgeant cet air malicieux qu’il affiche toujours aujourd’hui, il remplit discrètement son biberon de bière.

Boris Berg AutoportraitA 24 ans, l’enfant-roi du rock signe sa fainéantise résolue avec les paroles de Rain and Tears pour Aphrodite’s Child. A partir de ce Child’s succès, tout s’enchaine dans la cours de création. En vrac, il va écrire pour Nana Mouskouri, Richard Anthony, Dalida, France Gall, Patrick Juvet, Marie Laforet, Mireille Matthieu, Herbert Léonard et même Nicoletta. Il va surtout faire les quatre cent tubes avec Bashung et Christophe, avec qui il entretient une camaraderie aussi étroite et complexe. Mais les français ne sont pas les seuls à enthousiasmer bébé. Souvenons-nous que le poupon aux cheveux gris est né à Londres: c’est donc aisément qu’il compose et enseigne l’anglais, cette langue qui lui léchait déjà l’inconscient dans le liquide amniotique. Outre le Rain and tears évoqué plus haut, Boris s’amuse des mots pour Georges Harrisson et adapte succesfully Speak Softly Love, la chanson de The Godfather. Dans les années 90, il traduit La petite boutique des horreurs et Bagdad Café puis travaille, à la demande d’Alain Resnais, sur une adaptation d’un musical de Kurt Weill – qui n’aboutira jamais.

Bébé se pique aussi de jouer. Non seulement avec les mots, qu’il frappe les uns contre les autres, en mélangeant l’esprit Yiddish, British et Slave pour aboutir à des pun bien léchés, mais aussi avec son corps – il interprète le rôle Yves dans Le beauf d’Yves Amoureux, l’ami d’Oscar dans Lune de Miel de Polanski ou encore Jésus Strelisky dans Jésus de Montréal de Denys Aracand – enfin, avec les images – BB réalise trois courts métrages aux noms enfantins-délirants: Le vampire et le lapin, L’enfant au trapèze ou encore Room Service -. Au théâtre, il monte une adaptation de la Dame au petit chien de Tchekhov, livre qui qui traine sur sa table de chevet depuis ses 12 ans.

Si Boris Bergman est donc un modèle de grand vivant, c’est parce qu’il se présente comme cet enfant ayant résolument refusé de mourir à l’âge de grandir. BB a lutté contre le rester-adulte pour lui préférer le devenir-petit. Petit, c’est à dire véritablement grand, c’est à dire constamment émerveillé par le monde qu’il habite maintenant depuis 66 ans.

Par Pierre Jouan & Blandine Rinkel
Crédit photo : Jacques Maudy
Illustration : Boris Bergman

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