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6 novembre 2025

Ko Shin Moon : « Avec la radicalisation de la société, l’art pose problème »

Ko Shin Moon revient avec « Sîn », son nouvel album. En dépit d’un remaniement structurel, sur scène comme en studio, les morceaux continuent de naviguer dans des approches musicales électroniques et transnationales, au point qu’une chanson a cette fois suscité une inattendue controverse auprès du gouvernement turc. Discutons avec Axel Moon, à l’origine du projet, de l’art sous autoritarisme.

©Francis-Broek

Comment réussissez-vous à garder une cohérence dans un album qui mêle autant d’approches ?

Il y a des points communs dans les textes. Hormis Perperişan, j’ai écrit ou participé à l’écriture de toutes les chansons. Ensuite, il y a les instruments employés qui sont souvent similaires d’un morceau à l’autre et on a travaillé sur les enchaînements. On joue sur une progression rythmique. 

En chansons francophones sur « Sîn », il y a Le Soleil et Bleu mais on en avait déjà une sur « Leila Nova » : Magna Mater. La seule langue que l’on n’emploie pas pour le moment, c’est plutôt l’anglais car elle est très affiliée à la pop. J’aime bien l’idée de travailler avec d’autres langues à la manière d’un instrument. Parmi les collaborations sur cet album, il y a Wa’wi Ya Thiba avec Sarah Husein, une amie depuis plusieurs années qui est déjà intervenue sur scène avec nous. Je l’ai rencontrée lors d’une soirée d’un collectif syrien que je fréquente. Elle chantait dans le public. J’ai apprécié sa voix, on a discuté et je lui ai proposé de réaliser un morceau ensemble.

Luna Dragonieri chante sur Lupa Sacra. C’est la nouvelle chanteuse de Matia Bazar, groupe italien culte de new-wave, rock années 80. Je cherchais une voix pour un morceau italo-disco et par le biais de contacts on me l’a recommandée. Finalement, le morceau est devenu plus hybride.  Il y a aussi Damini Bhatla qui chante sur Lean on Love. J’ai vécu longtemps en Inde où j’ai étudié, une amie de fac me l’a recommandée. Damini fait du dubbing sur des films indiens, elle y chante les voix. Une autre amie indienne, Tamil Sri-Lankaise, également musicienne, Hania Luthufi, a écrit un texte en Tamil d’après une ligne directrice que je lui ai transmise.

Quant à Mabel Matiz, c’est une pop star en Turquie. Je l’ai rencontré en 2019 à Istanbul lorsque j’étais en studio avec le joueur de saz Cem Yildiz – à l’origine d’Insanlar et qui a notamment collaboré avec Acid Arab. Pour Perperişan, je ne trouvais pas d’approche convenable puisque Mabel est un chanteur pop avec une influence arabesque. Il m’était difficile de concevoir la ligne mélodique adéquate qui pourrait fonctionner avec son style. Finalement, j’ai trouvé à partir de l’interprétation d’un thème anatolien que j’ai réarrangé. Mabel a écrit des paroles et retravaillé la mélodie, cela a donné Perperişan. J’aimerais bien qu’un jour Ko Shin Moon ne soit pas perçu comme un projet cloisonné. Le projet reflète mes écoutes, mes rencontres et mes voyages. Les sources d’influences sont nombreuses. On nous associe souvent à un groupe de psyché turque parce qu’une partie de nos morceaux ont fonctionné en Turquie, mais notre approche stylistique et notre répertoire sont beaucoup plus variés.

 

Où faites-vous le plus d’écoutes ?

Les sources de stream les plus importantes sur Spotify sont la Turquie, ensuite l’Allemagne, les États-Unis, l’Angleterre et l’Italie. La France n’est pas notre premier auditoire, elle n’arrive qu’en 5ème ou 6ème position. Il y a aussi la Grèce [pour l’EP « Miniature II » la chanteuse d’origine grecque Mélina Vlachos a été invitée sur la chanson Dari Dari, NdlR]. Sur Bandcamp, les sources varient. Ce sont surtout les États-Unis, le Japon et l’Australie.

Vous attendiez-vous à ce que Perperişan provoque l’indignation du gouvernement turc ?

J’ai lu le texte et sa traduction. La chanson m’a vraiment plue. Je l’ai fait écouter à des amis turcs qui, évidemment, ne représentent pas la société turque dans sa globalité. Tout le monde a trouvé ça hyper cool. Certes, c’est un texte un peu sulfureux, on nous a suggéré que ça pouvait être un peu chaud mais personne ne m’a alerté sur un risque de censure. Je ne m’attendais pas à ce que ce soit d’une telle ampleur. Il est poursuivi pour obscénité et c’est principalement en raison de son homosexualité ouvertement revendiquée. C’est aussi un marqueur sociétal du changement d’approche politique du gouvernement en place. Un groupe féminin, Manifest, a aussi été censuré en début d’année – pour leurs tenues sur scène.

 

Qu’est-ce que ça fait d’avoir sa musique qui défraie la chronique ? Éprouves-tu un sentiment de culpabilité envers Mabel Matiz ?

J’échange avec Mabel et Gulbaba, le label turc avec qui nous collaborons. Il m’est assez compliqué de m’exprimer librement puisque la procédure judiciaire est en cours. Il faut attendre que ça se tasse un peu, que ce soit plus clair sur les suites juridiques. Mabel Matiz ne se prononce pas pour le moment, ça a été un peu difficile pour lui mais ça semble s’apaiser.

Le morceau a cartonné sur la première semaine mais, avec la censure, les écoutes ont stoppé. Même Gulbaba, c’est la première fois que le label se trouve dans cette situation. Personne ne sait comment réagir parce que c’est l’État qui demande à des plateformes de streaming de censurer. Le morceau était encore diffusé sur Spotify jusqu’à récemment mais, depuis la France, je ne peux pas voir ce qu’il en est puisqu’il est accessible ici. Les streams redescendent pourtant, ce qui est assez étonnant, c’est qu’il y a plein de nouvelles versions sur internet, certaines générées par IA avec 500 000 vues sur YouTube en quelques jours – c’est la première fois que je vois ça – ou d’autres accélérées. Des gens essayent de contourner la censure pour republier le morceau. Comme il a un peu fait le buzz, il y a des reprises également.

 Ne craignez-vous pas de devenir indésirables en Turquie ?

 Je n’en ai aucune idée. Le projecteur est sur Mabel Matiz, c’est lui qui centralise la polémique. Nous sommes seulement présentés comme les producteurs du morceau. D’un point de vue politique, c’est un peu compliqué parce qu’on tourne pas mal en Turquie, et puis je collabore avec un certain nombre d’artistes turcs. On va voir quel effet ça aura mais, au vu des changements récents dans la société turque, je ne crois pas que ce soit de bon augure.

Avec l’éclectisme des traditions musicales qui irrigue votre musique, la géopolitique doit vous fasciner… Surtout que vous adoptez souvent l’approche de pays marqués par la guerre et l’autoritarisme. Êtes-vous toujours bien reçus lors de tournées dans ces pays ?

J’ai l’impression que l’autoritarisme se développe aussi ailleurs. On est dans une ère qui va un peu dans cette direction. On doit retourner jouer en Turquie en mars normalement, un public nous suit et aime ce qu’on fait. Je le vois aussi quand on joue en Allemagne ou en Espagne, il y a toujours un public turc présent, avec qui on échange. Quand on a joué en Inde, il n’y a pas de question politique du côté de la collaboration avec les artistes.
Au Liban, je n’ai jamais ressenti de problématiques avec le Hezbollah. On n’a encore jamais joué en Syrie mais par contre le collectif syrien Al-Beyt à Paris est en train de développer quelque chose pour y monter des projets pour lesquels il aimerait nous faire jouer. Collaborer davantage avec des musiciens syriens me plairait particulièrement. 

©Francis-Broek

N’avez-vous jamais été taxé d’appropriation culturelle dans ces pays ?

On n’a pas eu ce problème-là de manière frontale. C’est toujours un débat complexe mais je pense qu’il y a quelque chose dans notre manière de travailler musicalement. On collabore avec des musiciens des régions qui influencent notre musique, on pratique les répertoires et on a nous-même dans le groupe des origines variées – même si on ne met pas l’emphase dessus. Après, les gens interprètent comme ils veulent et s’ils souhaitent mettre de la politique dedans, ils le font. En tout cas, dans les relations qu’on entretient quand on collabore avec des musiciens, ça se passe toujours super bien. On ne fait pas de sampling ni une interprétation faible musicalement, on a quand même un bagage, un répertoire, un intérêt sincère pour ces cultures musicales.

Tout devient très standardisé : combien de temps va durer un morceau, est-ce que le projet passe dans les médias, il y a une forme de contrôle sociétal, une volonté de formater l’art.

Comment expliques-tu que dans de nombreux pays les artistes se voient persécutés par le pouvoir pour leurs chansons ou œuvres d’art ?

Avec la radicalisation de la société, l’art pose problème. Ce que véhiculent les textes et ce qu’ils représentent pose problème au pouvoir. C’est la première fois que je suis confronté à cela, je n’ai pas encore le recul pour me faire une opinion mais c’est assez choquant. Un gouvernement autoritaire va restreindre les formes d’expression mais les artistes, ceux qui produisent et ceux qui s’expriment, vont chercher à contourner ou détourner. L’art n’existe pas uniquement dans les sociétés démocratiques qui prétendent à la liberté d’expression.

 Ne crains-tu pas que cette censure de la liberté d’expression devienne également une norme quand on observe le retrait des subventions du festival Rock en Seine par la région Île-de-France et la ville de Saint-Cloud pour la programmation de Kneecap ?

C’est possible, j’ai l’impression qu’en effet même dans des sociétés dites démocratiques, comme l’État se retire du culturel, les investissements privés pleuvent. Au-delà du libéralisme, avec ce qui se passe avec l’IA ou Spotify, il y a une forme de restriction dans ce qu’on va nous donner à écouter ou à voir. Il y a une forme de contrôle. C’est ce que je ressens envers cette approche très radicale que sont les playlists IA de Spotify. Tout devient très standardisé : combien de temps va durer un morceau, est-ce que le projet passe dans les médias, il y a une forme de contrôle sociétal, une volonté de formater l’art.

Ko Shin Moon est-il un groupe engagé ?

Oui, on est engagés. Je pense que ne pas prendre position sur certains sujets est déjà une forme de positionnement politique. Je préfère donc être clair sur certains points, car l’absence de position est aussi un choix politique. Nos choix musicaux, les musiciens avec qui on collabore, sont également des choix politiques. Sur les réseaux sociaux, on publie très peu de contenus explicitement politiques, à part parfois en story. En revanche, on prend position sur scène, et cela se manifeste aussi dans nos choix de collaborations ou de tournées.
On a mené quelques actions qui avaient du sens pour nous. Après la riposte israélienne aux événements du 7 octobre 2023, on a aussi participé à des soirées de soutien au peuple palestinien. Nous avons refusé de jouer une date importante en Turquie, après que des collectifs nous aient contactés pour nous expliquer qu’un des investisseurs de la salle était lié à la vente d’énergie dans les colonies en Cisjordanie. J’ai souvent joué avec le collectif syrien Al-Beyt, et je suis diffusé sur la radio palestinienne Alhara. On entretient donc des liens forts avec des régions qui subissent de plein fouet une domination violente – c’est essentiel pour nous de prendre position. Cependant, l’engagement politique n’est pas au cœur de l’ADN artistique du projet, contrairement à un groupe comme Kneecap, pour qui l’engagement politique fait partie intégrante de leur musique. 

Ne crains-tu pas de perdre une partie de ton auditoire en prenant position ?

Non, franchement, je m’en bats les couilles.

Un groupe ou artiste influent, qui a une vraie portée en termes de visibilité, comme Fontaines D.C. ou Kneecap a, je pense, évidemment un impact.

Accepteriez-vous de jouer en Israël ?

Non, clairement pas, c’est impossible. Si on le faisait, ce serait participer à une forme de soft power, ce serait horrible.

On a assisté à plusieurs tentatives de la part d’artistes de s’exprimer sur le génocide à Gaza, d’impacter Israël en refusant d’y être streamé ou, a minima, afficher du soutien au peuple palestinien au moyen de drapeaux. Est-ce que les artistes ont un quelconque pouvoir d’influer lors de tels drames ?

Un groupe ou artiste influent, qui a une vraie portée en termes de visibilité, comme Fontaines D.C. ou Kneecap a, je pense, évidemment un impact. Ces deux dernières années, je crois que la parole des artistes a un peu sensibilisé le public et encouragé d’autres artistes à s’exprimer. D’un point de vue politique, il me semble qu’aujourd’hui, énormément d’artistes se positionnent, s’expriment, mais je n’ai pas l’impression que ça fasse non plus énormément bouger les choses malheureusement.
Il y a différents niveaux d’implication, certains artistes sont impliqués financièrement dans des contextes où leur projet, sur un certain festival, va poser problème. Même quand on n’est pas politique, il y a une forme d’action politique quand on va jouer, par exemple, sur un festival où il y a des financements israéliens. Si on est au courant et qu’on le fait quand même, il s’agit d’une décision politique même si le groupe se dit apolitique.

La release de Ko Shin Moon se tiendra au Trabendo le 13 novembre.

https://koshinmoon.bandcamp.com/

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