Consensus mou et genoux friables, l'époque n'est pas vraiment favorable au déhanchement des bassins. Pour oublier le temps d'un disque cette prohibition omnisciente, Kid Creole se pose là. Et le nouveau disque du bad boy des parquets, "I wake up screaming", à la fois salvateur et dispensable, de permettre une interview digressive où le lecteur croisera des big bands, des mafieux et des cocktails renversés. Récit.

Ils vident les murs : épuration urbaine. Politique de terre brûlée par l’argent ; les centres des grandes villes occidentales sont dépossédés de leur âme. Au jour le jour ; les lieux de vie se vident, s’aseptisent, et les logements se transforment en plus-values spéculatives. Le tout-venant se ligue sur tout le territoire, coude à coude, en regardant d’un mauvais œil tout ce qui fait trop de bruit. Dans un contexte où le  « confort » se porte en valeur absolue, l’art « s’asthmatise ». Merci messieurs, il faut partir, on tire le rideau, la fête est finie, oubliez pas le pourboire pour l’ouvreuse.

Réintroduire le Gangster

Émanation indissociable de l’urbanisme moderne, le banditisme tire profit de l’entassement des populations dans les villes pour transformer les petits larcins en gros profils. A la manière des Juifs prenant poste dans les milieux financiers peu « Jesus Christ Poor Way Of Life » au Moyen-Age, les voyous récupèrent le business de tout ce qui est trop sale pour la morale de l’époque : prostitution, club, jeux d’argent, commerce de cigarettes, d’alcool et de stupéfiants. Mis bout à bout, le Syndicat international des caïds rassemble l’intégralité des divertissements et représente les entertainers les plus prolifiques du XXème siècle. Rien de bien étonnant là-dedans, car des individus ne s’étouffant pas dans la morale (il n’y qu’à voir avec quelle facilité certains d’entre eux sont passés de membres de la Gestapo à la Résistance pour s’en persuader) ne seront jamais trop heureux que nous nous amusions. Pour cette unique raison, le gangster se transforme en VRP d’une certaine liberté, sorte de rock star avant l’heure, packagé des les années 20 à la Chicago Style, et qui ne finit pas de fasciner le badaud en mal de fureur de vivre. Il est trop facile, une fois ces principes regardés dans le fond des yeux, de comprendre pourquoi Kid Créole porte de larges pantalons à pinces et des chapeaux mous. Obsédé, comme n’importe qui, par les films noirs, Kid Créole donne depuis la fin des années 70 le beau rôle aux gangsters. Amusant, sexy et surtout festif, ce pimp disco flanqué des « Coconuts » fait couler la sueur à défaut du sang. À une époque où l’on s’emmerde sec, sa démarche incarne l’agression la plus utile : obliger la fange des plus ridicules auriculaires en l’air à se comporter comme la populace. C’est à dire danser. (NdlR : au cas où certains pourraient lire de travers, nous n’accusons Kid Créole d’aucun méfait réprimé par la loi, ni d’avoir trempé dans des affaires louches, malgré un style kitsch et exubérant pouvant mener à de graves confusions.)

La terreur de l’inertie

Willy DeVille, Run DMC et Kid Créole sont sur un plateau TV. Nous sommes en 1985 et New York danse pour oublier. Talking Heads, Suicide, James White & the Blacks… La Big Apple organise une veillée funèbre ressemblant à un joli feu de joie foutraque. Le hip hop a récupéré l’aspect social ; les autres musiques rêvent d’ailleurs pour masquer la gueule de bois des 70’s. Bref, l’histoire n’est pas au beau fixe, mais l’amusement hérité de l’après-guerre est un droit de cuissage que l’on continue à pratiquer. « If you leave New York, you’re going nowhere »… Pourtant Thomas (alias Darnell, alias Kid) finit par la quitter pour la Scandinavie. « J’ai vu cette ville [New York] mourir. À la fin des années 80, en tant qu’artiste, il devenait difficile et ridicule de payer un loyer, de simplement vivre. » Downtown Manhattan se vide de sa bohème, et Kid s’envole pour Copenhague pour vivre avec une femme. Aujourd’hui, il hante sa maison du sud de la Suède ; assez isolée pour la transformer en club fantôme, enregistrer un album et voir ses enfants. Oui, le Studio 54 semble s’être exporté entre un lac et une forêt suédoise. « Là-bas, je peux jouer la musique à fond, sauter partout, écrire mes paroles, sauter encore, prendre ma guitare… ou encore faire une promenade romantique dans les bois pour écrire une chanson d’amour.» L’exil, encore une fois, a été la solution.

Une solution qui ne résolve pas tous les problèmes. I Wake Up Screaming, nouvel album du Tropical Gangster, souffre de tous les maux de l’époque. Production souffrante, sonorités angoissantes, et surtout des machines qui remplacent certains humains. Tout comme les ouvriers de l’imprimerie sont remplacés par des logiciels, les musiciens de studio sont remerciés parce que, tu vois mon gars, on n’a pas de budget. « C’est l’histoire de la musique. Au début, pour faire danser les gens, on avait un Big Band de 20 musiciens. Puis, le rock les a limité à quatre. Puis les DJ à deux platines. » Et aujourd’hui, une playlist iTunes en random qui ne passe que des vieillerie car les productions actuelles ne peuvent se payer de bonnes sections de cuivres. Bien sûr, cette phrase ne fera bondir personne bien qu’elle creuse un ulcère dans l’estomac de quiconque a quelque chose à foutre de la musique. « Depuis que nous avons commencé (1975, NdlR) le monde n’a cessé de s’enfoncer. Et pourtant, tout le monde se réveille tranquillement le matin. Un jour, ma femme s’est réveillée en hurlant, à cause d’un cauchemar. Je me suis dit : c’est génial, pouvoir enfin se réveiller en criant, dans le monde dans lequel on vit. C’est pour cela que j’ai appelé l’album I Wake Up Screaming. (Il s’avère que le rédacteur a ici occulté dix bonnes minutes d’interview sur la face du monde, la folie financière, l’absurde de la politique américaine et l’effondrement de l’empire de la culture pop. Ne lui en tenons pas rigueur, il a rapporté le plus important : l’urgente nécessité des hurlements, NdlR)

Crack it Up and Go Crazy

C’est ainsi que Kid Créole exorcise les démons. Comme nous n’avons cessé de l’écrire dans ce magazine depuis bientôt cinq ans : par le cérémonial musical, l’oubli du corps, la danse sur des rythmes syncopés… La messe moderne à proprement parler. Problème : même de ce côté-ci, les croyants n’ont plus pignon sur rue.

Jeudi 13 Octobre 2011, Kid Créole squatte le Grand Journal de Canal + pour l’anthologie Sex Machine de Manœuvre et Dionnet. Quelques heures plus tard, un club face au Palais du Louvre accueille la soirée de sortie du DVD. Créole y fera un concert hallucinant. Douze personnes sur scène, des musiciens qui dansent en jouant, du groove, de la fête et en face : personne. Enfin si, blindé, le club suinte une population de pisses-froid arrosés royalement à l’alcool, qui ne décolleront pas le petit doigt de leur nez sur la durée du concert. Personne ? C’était sans compter sur une fange d’irréductibles jeunes gens, organisés comme un commando avec quatre personnes qui, imbibées et heureuses de pouvoir enfin danser sur de la musique live, vont faire vivre le cauchemar aux faux jeunes, menteurs et tricheurs du snobisme et du bon goût. Kamikaze du premier rang, votre rédacteur se fera pourrir par un photographe médiocre (eh oui, on voit tes merdes sur l’écran de ton appareil numérique) parce que « tu comprends, tu danses et ça m’empêche de bosser ». Ajoutons à l’équation que j’ai eu le culot de bousculer une table « Et les verres, ils sont renversés ! – Mais c’est gratuit – Mouais mais… » et qu’un ami photographe talentueux m’a douché d’un verre poisseux, aspergeant à l’occasion les emmerdeurs aux alentours. Acte qui suffit à déclencher l’esclandre complète, des harpies dégarnies agrippant l’une des nôtres en hurlant au pauvre videur débordé « Mais virez-les !!! Ils sont déchaînés, ils dansent !!! ». À cette affirmation, notre jeune fille de bon sens répond, secouée comme un arbre de Judée : « Je croyais que c’était une boîte de nuit, résidu moderne des maisons de tolérance bon Dieu de bon Dieu… » et moi de gueuler jusqu’à mon domicile dans un style son et lumières : « Les emparés, ils se foutent des doigt dans le cul en pleurant sur le CBGB, le bon vieux temps punk, et ils se permettent tous les reproches. Ce sont eux les emmerdeurs, c’est eux qui tuent tout, tournent en rond, enculent les mouches, abrutis, pas danser quand il y a batterie, percussion et section de cuivres… » Et cætera, jusqu’à l’évanouissement.

Ce fait divers nocturne et terrifiant nous prouve bien que les mous règnent sur le monde. Alors, jeunesse et furieux de tous bords, je vous prie d’aller leur pourrir la vie comme ils sont en train de moisir la notre.

(NdlR : le rédacteur de cet article exorcise ici une soirée terminée à coups de pieds au cul, la gueule dans le trottoir, ce qui est plus que compréhensible pour les êtres pleins de compassion que nous sommes. Il faut cependant remettre les pendules à l’heure et rappeler que le rédacteur et ses condisciples ont bien profité d’un open bar vodka ananas, ont lancé un gant Mappa assorti au costume du Kid sur la scène, ont effectivement cassé une bonne douzaine de verres et pourri les banquettes d’un club très classe… On peut cependant leur reconnaître qu’ils étaient bien les seuls à danser, à s’échanger des regards complices avec le Kid en personne, et à connaître les paroles. Passé ces rectifications d’ordre factuel, il convient d’ajouter quelques remarques sur la très décevante tenue et coiffure des Coconuts. Les Coconuts, back up singers les plus dingues et sexy de tous les temps, se sont au fil des années transformés en strip-teaseuses de seconde zone. Fini la coiffure en pétard peroxydée, les sous-vêtements en peau de bête et les scènes de jalousie en plein concert. Place au maillot de bain American Apparel motif leopard et coiffures de coiffeuses de province. Même plus drôles et juste un peu crades, les Coconuts ont perdu des gallons.)

L’humour, l’arme du désespoir

Eh oui, toute cette histoire aurait pu se diluer dans un peu d’humour. Car Kid Créole n’a jamais rien été de plus qu’une énorme blague potache, tirant la langue à la glaciale New Wave en invoquant l’humour du Hollywood des années 30 – 40 et la chaleur des tropiques.

(NdlR : l’univers de Kid Créole mérite ici un petit arrêt sur image. Sa musique est imprégnée de cinéma, non seulement de par les références incessantes à l’esthétique hollywoodienne dans l’image du groupe et les textes écrits par le Kid, mais aussi et surtout dans l’effet sur son public. Le Kid n’est pas une rock star, personne ne veut lui ressembler : une espèce de fou schizophrène qui revendique son amour du kitsch, fait le clown et porte des chapeaux. Le Kid crée le fantasme à la manière du Hollywood de la grande époque : il fait rêver, voyager, exprime l’interdit et défend le guilty pleasure. Bref, il est ce héros que nous ne serons jamais, et qui pourtant illumine des instants de vie avec simplicité, sans détour métaphysique. Il crée cette émotion, ces envies universelles : celles de rire et d’aimer, aussi ringard que cela puisse paraître.)

« Quand j’étais gosse, dans le Bronx, il n’y avait que deux manières de s’en sortir : soit être un gros dur avec les gros durs, soit être drôle. Pas vraiment doués pour la bagarre, nous avons choisi cette dernière voie, avec mon frère ». Cette dichotomie entre le rire et le mâle donne un excellent sens de lecture à toute la scène de l’époque. Entre le rentre-dedans de James Chance et Suicide, et les chorégraphies de Talking Heads et des Coconuts, l’époque tient dans un mouchoir de poche. Hilarant à la ville, Kid Créole continue à militer pour le plus désuet des droits : le bonheur dans l’amusement. Des valeurs de gangsters, comme nous le souffle l’histoire ancienne. Des valeurs de marginaux, comme nous le crie la vie de tous les jours. Choisis ton camp, camarade.

Kid Creole & the Coconuts // I wake up screaming // Strut (La Baleine)
http://kidcreole.com/

(Texte réalisé en colaboration avec Pivoine Ivy)

5 commentaires

  1. Je like cette chronique, j’ai les coconuts en furie, alors que finalement je ne me suis jamais a intéressé au cas Kid Créole … Y a du mou dans la corde à noeuds certainement.

  2. Putain ouais. Y a bien que dans les concerts de rue qu’on retrouve un peu de la vibe d’antan. Le hipster, nouveau bourge censeur est la plaie du monde moderne. Tiens ouais, faudrait les pendre et leur chier dans le cou. Et ces centres-ville sont toujours aussi staliniens, même si on nous les vend comme « typiques ».

  3. Je ne comprendrai jamais cette musique, c’est pour moi la ringardise groove du début 80 dans tout ce qu’elle a de vomitive. Maintenant il faut reconnaitre une certaine élégance au monsieur et que ce papier est bien détroussé,

  4. Les coconuts avaient-elles encore du poil sous les bras ? Parce que dans mes souvenirs, c’était vraiment celle-ci la meilleure blague

  5. Excellent texte à part une erreur grammaticale impardonnable (ouvrez votre Bescherelle des conjugaisons, page 72)

    Se faire engueuler parce qu’on danse à un concert… Ca m’est arrivé aussi. Mais dans quel monde vit-on ?

    Sinon, pour les pas convaincus par ces deux vidéos, donnez une chance au groupe d’August Darnell avant Kid Creole, les formidables Dr Buzzard’s Original Savanah Band :
    http://www.youtube.com/watch?v=rJcD8RBO2lE&feature=related

    Enfin, le Kid joue au Bataclan le 26 janvier.

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