« J'ai revu Mathias K., l'homme de ma vie (...) cette année faut que je lui dise que j'en pince pour lui... il le faut (avant qu'il ne retourne en maison de correction comme l'année dernière...) » (19 septembre 1998)

On a rarement l’opportunité de se confronter à la misère de sa propre adolescence. Et jusque-là, en repensant à l’âge ingrat, je considérais m’en être plutôt bien tirée. J’étais suffisamment insignifiante pour laisser indifférents les jeunes gens populaires – que je m’appliquais à mépriser en retour. Cette non-popularité ayant induit une propension à l’introspection plutôt qu’à l’action, je pensais avoir évolué dans la catégorie gamine cool et sans problème. C’était sans compter l’exhumation du journal tenu entre mes 14 et 18 ans.

La peur de me confronter à une tête à claque en proie aux débordements hormonaux me saisit. Si je les ai rédigés, c’était bien dans un but quelconque – autre que celui de voir ma mère, cette pute tomber dessus -, non ? Au fil de l’interminable série de râteaux de mes 14 ans, des manigances d’une lycéenne inspirée par la lecture du Journal du Séducteur de Kierkegaard, en passant par le compte-rendu sur DIX pages de mes pseudo-histoires de cœur avec un certain Kevin ; le papier dresse le portrait d’une enfant imbécile, bruyante et un brin nocive. En prime, l’ensemble est entrecoupé çà et là d’analyses géopolitiques éclairantes que je me dois de partager ici :

« (…) les TV américaines ont diffusé le témoignage de Clinton devant le Grand Jury. Je trouve que c’est dégueulasse et que ça ne regarde personne ses histoires de cul. » (21 septembre 1998)

« C’est affreux, on arrive à la troisième guerre mondiale, trois avions-suicide se sont écrasés aux USA (…) C’est dingue, on va être en guerre, c’est pas possible autrement.» (11 septembre 2001)

« Le Pen est passé au premier tour des présidentielles… Bon, s’il est élu président moi je me casse de France. » (28 avril 2002)

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Bientôt rejointe par l’envie de me débarrasser des preuves, une détresse profonde s’installe. Et malgré l’intérêt de (re)découvrir des souvenirs qui semblent appartenir à une autre, je ne parviens qu’à survoler le pavé. Si l’on passe sur la pénibilité induite par l’enchaînement de paragraphes multicolores ; le style reste mauvais, le contenu, répétitif, l’orthographe, la syntaxe et l’usage de l’anglais, approximatifs.

« Bon, je pense que c’est la fin. Ça m’étonnerait que je t’écrive beaucoup après aujourd’hui car vois-tu je ne suis pas prête pour tenir un journal… Je t’écrirai pour t’annoncer une nouvelle super importante mais je ne pense pas t’écrire plus d’une page avant l’été. Cet été par contre, si je vais à Argelès (…) je t’écrirai pour t’annoncer que je suis passée à l’acte avec Yann ou autre chose ! » (18 octobre 1998)

La vie est pleine de surprises et l’avenir m’a révélé que ce brave Yann était arrivé quatre ans trop tôt pour avoir quoique ce soit à faire avec mon premier « passage à l’acte ». Pour autant, dans les jours, les mois et les années qui ont suivi cette déclaration, j’ai vécu une foule d’anecdotes que j’ai jugé utile de consigner :

« J’ai entendu la Dédifun de D.B à la radio. J’suis sure que c’était elle. » (30 novembre 1998)

« J’ai entendu la Dédifun de M.F sur Fun… C’était elle ! Sûr ! » (2 décembre 1998)

J’ai beau chercher un sens à cette accumulation d’inepties, les carnets se contentent de m’indiquer qu’à défaut d’ambitions quelconques, mes centres d’intérêts se limitent à la musique indie et aux garçons. Concrètement, mon adolescence a été consacrée à expérimenter toutes les nuances du sentiment amoureux ainsi qu’à l’élaboration d’une culture musicale qui me permet de reconnaître du Day One quand j’en entends dans les fictions télévisuelles.

Dans l’affaire, le plus contrariant reste la question de mon cheminement. Si page après page, ma maîtrise de l’orthographe s’est approfondie, puis-je affirmer que mes préoccupations se sont élevées ? Il est pénible de se confronter à son adolescence mais cette pénibilité se décuple lorsqu’on arrive au constat que si la tempête hormonale s’apaise, rien ne change vraiment. Sortie du marché des célibataires, je consacre évidemment moins de temps à évaluer mon champ des possibles sentimental ; par contre, les torsions de l’âme et la musique restent deux de mes domaines de prédilection. Le temps ne fait rien à l’affaire, douze ans après sa sortie, « Ordinary Man » reste un album très en vogue.

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