Quel membre d’un groupe de rock éprouverait le besoin de sortir cinq albums solo la même année ? Un homme déjà revenu de l’enfer à 34 ans, un dentier en guise de sourire et un combo séances de méditation/yoga pour pallier une vie bouffée par l’héroïne, prise, que c’est original, pour soigner une dépression post succès fulgurant… Il y a dix ans, John Frusciante mettait ses couilles sur la table d’enregistrement, payant ainsi le tribut à celle qui avait failli le tuer avant de lui sauver la vie : la musique.

Je vous parle d’un temps où les photos de pochette de « Blood Sugar Sex Magic », signées Gus Van Sant, se faisaient en argentique ; où Rick Rubin, avachi sur un canapé, tendait nonchalamment le bras vers un téléphone avec un énorme FIL tandis que Flea se payait un overdub de plus ; où les boss de maison de disque répondaient aux interviews de la fumée de cigarette plein le cadre ; où John Frusciante, alors toute juste 21 ans, avait une gueule d’ange, toute ses dents et la vie devant lui. 1991. Tout ça est dans « Funky Monks », documentaire tourné pendant l’enregistrement du disque qui mettra le groupe sur orbite. Anthony Kiedis chante déjà faux, Flea est au sommet de son jeu, Chad Smith bave devant des vidéos du Zeppelin (n’est pas Bonham qui veut) et John Frusciante est beau comme un ange rock : sourire de gamin, marijuana à gogo et séances d’enregistrement la mâchoire serrée par la concentration, les épaules secouées par le rythme. Putain que c’est beau à revoir, vingt-trois ans après.

Quelques mois plus tard, Yves Robert, déguisé en speakerine, assure le lancement de la séquence live de « Les Nuls, l’émission » : « Et maintenant, nous allons écouter les Red Hot Chili Peppers interpréter Give It Away. » Derrière le poste, les cheveux longs de deux ados se dressent, au point de claquer leurs premières payes estivales dans une quatre cordes. Deux décennies plus tard, l’auteur de ces lignes sait maintenant qu’il aurait dû faire comme tous les jeunes de son époque : acheter une guitare. Le résultat n’aurait pas été meilleur ; peut-être juste un peu moins pire. Any (give it a)way…

Zénith de Paris, 26 août 1999. Au lendemain d’un concert bâclé dans ce pourtant magnifique écrin que sont les arènes de Nîmes, les quatre Peppers sont à Paris. Le Zénith se transforme en mer déchaînée dès les premières notes d’Around The World. Malgré la joie d’être enfin en face de ses héros, un doute assaille les deux ex-adolescents (quoi que) : putain, mais c’est qui, ce mec à la guitare ? Où est passé Frusciante ? Il est revenu de l’enfer avec une tête de Jesus Christ cabossé, un dentier à la place de ses dents pourries par l’héroïne, de la chirurgie réparatrice un peu partout sur la figure, de la peau greffée sur ses bras pour effacer les autoroutes à seringue et une partie du corps brûlé par l’incendie qui a ravagé sa maison. Mais tout ça, les deux fans ne le savent pas encore. Ils finissent juste par se dire que oui, c’est bien John Frusciante à la six cordes, dans sa chemise à carreau trop grande et cetteYour Pussy’s Glued To a Building On Fire qu’il beugle devant un parterre de mecs venus en découdre. Pas chialer sur une bluette d’un ex-toxico touché par la grâce ; pas le bon moment pour avouer que la chanson nous plaît.

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Eté 2014. Je vous parle d’un temps où trois clics suffisent pour télécharger l’intégrale de Beyoncé, avoir des nouvelles en temps réel du tendon d’Achille de Gaëtan Roussel et vérifier que Lana Del Rey a bien bâti son succès sur un plagiat énorme. Accessoirement, c’est aussi l’époque où la procrastination de bureau, épuisée de scroller sur Facebook, rappelle que l’expression « le hasard fait bien les choses » est définitivement obsolète ; car s’il est facile de prendre des nouvelles d’un héros de jeunesse, il aura tout de même fallu épuiser sur Deezer tous ses vieux disques perdus avant, d’enfin, un samedi de juillet du début du XXIe siècle, taper « John Frusciante » dans la barre de recherche. Be unkind, rewind…

A la recherche du tempo perdu

Putain, mais qu’est-ce que je foutais en 2004 ? Comment ai-je pu passer à côté de ça ? Drôle de sensation de prendre en pleine poire et d’un seul coup toutes les réponses aux questions qu’on s’était posées à propos de ce gars à peine plus âgé que nous, et dont on ne comprenait pas comment il avait pu, un soir de tournée japonaise, tourner une première fois les talons au moment de monter sur scène, alors qu’il vivait une PUTAIN DE VIE DE ROCKSTAR ?

2779-john_frusciante_piscitelli_10_1100_733_90La vérité, c’est que cet alors jeune homme était né sous le signe de l’Albatros de Baudelaire, se traînant une paire d’ailes magiques une fois posées sur une stratocaster, mais l’empêchant sérieusement de marcher. Et qu’il n’était pas préparé à encaisser un succès fulgurant (onze millions de « Blood Sugar Sex Magic » traînent dans les discothèques du monde entier). De presque dix ans ses aînés, Flea et Kiedis avaient déjà eu leurs lots de démêlés avec la seringue ; ce succès, ils l’attendaient depuis huit ans, trois albums moyens et un ami perdu (Hillel Slovak, guitariste originel, est mort d’une overdose). Et puis voilà qu’un jeune chien fou du Queens déboulait dans le studio des Californiens, avec l’insouciance de ceux qui ne vivent que pour et par la musique. Il faut voir Kiedis raconter en souriant que « John ne sait même pas conduire une voiture et n’a pas de carte de crédit » pour comprendre le big bang que fut la rencontre entre ce guitariste génial et des mecs qui voulaient enfin toucher du doigt le soleil qui les avait vus grandir. Sans lui, les Peppers ne seraient jamais arrivés là où ils en sont aujourd’hui. Sans eux, Frusciante n’aurait jamais pu se payer sa collection de guitares vintage revendues plus tard pour de l’héro. Le moment est venu de parler de cette interview, donnée chez lui, en 1994, alors qu’il soigne sa dépression à coups de shooteuse.

Elle dure un peu moins d’une heure ; j’ai tenu cinq minutes. Cinq minutes à regarder un junkie assumer, tête haute, son choix. Malaise, joues creuses et gestes lents… Quand un de tes héros s’assoit sur sa dignité, plein de cette conviction si courante chez les toxicos de maîtriser la situation, tu tournes la tête, à un moment ou à un autre. Flea le dira : « J’étais persuadé qu’il allait mourir. » Mais il ne pouvait pas laisser passer l’occasion de rejouer avec le guitariste avec qui sa basse s’entendait si bien. Drogue dure ou pas, l’alchimie artistique, ça ne court pas les rues, contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire à longueur de « projet », d’« aventure humaine » et d’« univers ». Alors à sa sortie de rehab, Flea est allé le rechercher. Il a trouvé un survivant. A la place de la gueule d’ange, une gueule cassée, rafistolée par la chirurgie esthétique. Un corps brûlé, des bras « nettoyés » à coups de greffe de peau, des cheveux longs et gras. Et en dessous de tout ça, le talent. Intact.

Tout a recommencé. Mais John continuait d’avoir des choses à dire. Et pas en californien.

2004. Cinq ans après « Californication », le guitariste déborde de musique. « Curtains », « The Will To Death » (mais ça alors), « A Sphere In The Heart Of Silence », « Shadows Collide With People » et « Inside Of Emptiness » sortent la même année. Ce dernier est peut-être ce qu’il a fait de mieux à ce jour. Je viens juste de m’en apercevoir. Putain, dix ans à rattraper. A se dire que décidément, on aurait aimé savoir jouer comme lui, l’âme dans la main gauche et la rage dans la droite. Quant à son chant… Du désespoir dopé à la pugnacité, à cet amour de la musique qu’il a mise à la place de dieu. Il a beau gueuler qu’il a « perdu la foi », il continue de gueuler. « I Skipped a life to be here. » Tu l’as dit bouffi. Le résultat ? Des solo joués comme s’il marchait au bord du précipice, un son à se faire péter les molaires et des refrains à chialer dans sa pelforth le temps qui passe. Mais John s’en fout, il a trouvé la parade : « Emptiness set me free / I lived on a cloud/ The walk through the storm / Was like a holiday. »

En 2009, ce qui devait arriver est arrivé : il a finir par quitter à nouveau les Red Hot. Avec qui il a eu le temps de pondre d’horribles albums taillés pour la FM et les stades. Il avait peut-être envie de reconstituer sa collection de guitares vintage. Cette fois-ci, ça s’est fait en douceur. Il a même eu la délicatesse de leur proposer un remplaçant, son pote Josh Klinghoffer, avec qui il a cosigné « A Sphere In The Heart Of Silence ». Flea en avait apparemment ras-le-bol aussi. Mais quand on habite une maison à presque 14 millions de dollars, on finit par s’y remettre. Appelez-ça du pragmatisme assis sur un mojo, par exemple.

2009, c’est aussi l’année de la sortie de « The Empyrean », où Frusciante, petit blanc nourri à la musique de Noirs, donne en un seul morceau sa version du Maggot Brain du Funkadelic et du Star Spangled Banner d’Hendrix. Avant d’oser une plainte qu’on devine un rien mystique et un peu trop éthérée pour refiler tout à fait le frisson. Vous pouvez pourtant être sûrs qu’il a mis les mêmes trip(e)s dans ces deux titres. Débrouillez-vous avec ça, semble-t-il dire, depuis la console de son. Frusciante ne cause plus trop aux médias. Il n’est pas allé à la cérémonie qui a vu entrer les Peppers au Rock’n’roll Hall Of Fame il y a deux ans. Il préfère continuer d’enregistrer sa musique. Il en est à onze albums solo. Pas mal, pour un mec qui a flirté longtemps avec la faucheuse.

Aux dernières nouvelles, John s’est mis à la musique électronique et au hip-hop.

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23 commentaires

  1. @ Danny Wilde : thanx
    @ Vitrac, j’ai pas dit le contraire : j’ai dit qu’il avait 34 ans en 2004, quand il sort ses cinq disques d’un coup.
    @ Xavier : merci pour la vigilance, je sors ma gomme asap.

  2. Ah ouais mais parler de sa carriere solo et de son addiction sans evoquer cet album c’est un choix bizarre, si je peux me permettre. Il est de vous cette article ou de « Vernon »?

  3. « To record only water for ten days » sortie en 2001 sent encore d’avantage la résurrection. Plus étriqué, dense et caverneux. Mon préféré.
    Depuis « Empyrian » il semble, à mon avis, égaré, partie vers des horizons trop lointains. Ces derniers EP sont l’apothéose d’une recherche du son qui en devient inaudible. Fini la puissance et l’intensité.
    Je ne crierai pas à la nostalgie mais recommande aux chercheurs d’authenticité et de poigne diffusé en stéréo de guetter ce qu’il a produit entre 2001 et 2004 (année où il a sortie six albums).

  4. Je posais la question parce que c’est signé Vernon et que c’est Reno Vatain qui répond à ma question. Ca doit être le décalage avec Mumbaï.

  5. Ils doivent ils doivent…ils se sont inspirés nuance hein ,sinon on peut faire la liste exhaustive « des inspirations » pour ceux que tu cites 😉

  6. Pour ce qui concerne les bad brains, Frusciante les a même repris dans une version de Big Takeover qui me laisse toujours pantois 20 ans après.

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