Une récente interview du plus ronchon des Gallois dans le périodique Les Inrockuptibles fut voilà quelques jours l’occasion pour moi de contempler un cliché vieux de plus de quarante ans. Derrière la mèche sur l’œil et la tenue so(m)bre , on pouvait deviner la gueule du jeune John Cale avec ce regard fier typique du génie qui a l’avenir devant lui. C’était en 1965 et vos parents n’étaient, pour certains, même pas nés.

John+CaleQu’on ne se méprenne pas sur les intentions de ce papier. Il ne sera pas ici question de dégommer les Inrockuptibles [1], pas plus que de vous servir la vieille rengaine du « tous vieux tous pourris », encore que la tentation du gériatriquement correct soit une tendance somme toute symptomatique de l’époque que nous vivons. De Lou Reed à David Bowie en passant par tous ces grabataires en puissance que sont Nick Cave [2] ou Dave Gahan, tous cristallisent une attention médiatique démesurée compte tenu de leur incapacité à assurer des retours gagnants d’un point de vue artistique. Certes, on aimerait parfois aller cracher sur leurs tombes pour qu’ils laissent enfin la place aux jeunes, le problème c’est qu’aucun d’entre eux ne veut y entrer. Finalement les rockeurs ayant dépassé la soixantaine, en plus d’être devenu un pléonasme, c’est un peu comme le problème des retraites : tout le monde semble désormais prêt à vivre plus longtemps, mais personne ne veut faire d’effort. Le cas John Cale est quant à lui nettement plus complexe ; sa discographie reste au dessus de tout soupçon et le dernier né – « Shifty Adventures in Nookie Wood » – globalement écoutable. Les médias accorderaient-ils tant d’importance à la sortie d’un nouvel opus si le principal intéressé n’avait pas composé Paris 1919 voilà pile poil quarante ans [3] ? Evidemment non. Mais ceux qui que pensent à tort que plus le temps passe et plus John cale en seront pour leur argent. N’empêche que c’est quand même toujours Venus in Furs qu’on lui demande en rappel.

Mais je m’éloigne du sujet initial. Il y a cette photo de 1965 [4] qui fait l’ouverture de l’interview accordée par John Cale aux Inrockuptibles, sous un titre ma foi bien trouvé – « Mon sorcier bien aimé [5] » – qui s’il ne dit pas grand chose évite au moins de raconter des conneries. Contrairement au reste, cette photo dit tout. De l’artiste évidemment, de son caractère déjà bien burné et de ses – déjà – problèmes capillaires, mais aussi de nous et de notre fantasme morbide de ces trente glorieuses qui n’existent plus.
En se penchant de plus près sur cette image trompeuse d’un John Cale éternellement jeune, et à travers toute l’iconographie choisie pour illustrer la remontée du temps de cette interview pas vraiment exclusive [6], une persistance rétinienne s’installe, durablement. Comme une impression de flou, à force de trop fixer l’objet. Soudain on repense à l’année 1965, date de la rencontre entre Cale et Reed. On repense aussi au fait que tout cela est quand même sacrément loin, qu’en 1965 le Général de Gaulle est encore au pouvoir, qu’en 1965 la télévision couleur n’existe pas encore, qu’à l’époque vos parents en sont encore à sucer des glaces à l’eau, que les Beatles viennent juste de sortie « Rubber Soul » et que Johnny vient à peine d’épouser Sylvie Vartan. Tout cela nous renvoie au présent (sic) avec un gout amer, forcément décevant, avec un parfum de moins bien au fond de la gorge, comme si en l’espace de 50 ans rien ne s’était vraiment passé et que, pire encore, le jeune Cale existait encore. A quel moment le présent a-t-il commencé à merder, pour qu’on en vienne à préférer idolâtrer des grands-pères ? John Cale fêtera cette année ses 70 ans. A voir ses mèches de cheveux roses et sa petite barbichette de sphinx rescapé d’un temps encore plus ancien, il semblerait presque plus vigoureux que les gamins qui peinent à se faire une place au soleil. La faute à qui ? Même réponse qu’avec les jeunes diplômés dont la presse s’émeut chaque jour un peu plus de leurs difficultés à trouver un premier emploi stable. Sans avoir à citer Roger Daltrey dans la plus célèbre des chansons de son répertoire, on eut espéré que les autres raccrochent les gants avant d’avoir à user du déambulateur pour trimballer leurs carcasses aux quatre coins du monde et c’est pourtant tout l’inverse qui s’est finalement produit. Mais pourquoi donc ?

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Un exemple frappant me vient à l’esprit pour illustrer ce hors-phase générationnel. Composé par deux gamins tous deux âgés de 22 piges, le bien nommé deuxième album de Foxygen – « We Are the 21st Century Ambassadors of Peace & Magic » – tire sur la corde du passé autant qu’il la fait vibrer ; on y entend pêle-mêle tous les fantômes des sixties, de Brian Jones à Dylan en passant par le Velvet, justement ; ce qui ne manque pas de faire (dé)railler les plus jeunes qui ne voient pas au nom de quoi on devrait se taper un énième groupe revivaliste usant du plagiat comme du banjo. Seul hic : ces mêmes détracteurs bercés au son de Spotify s’avèrent prêts à payer plus de soixante euros pour la prochaine tournée de Neil Young et autres pachydermes rongés par le temps, les rides, la déliquescence du corps humain et l’incapacité à faire sonner dignement leurs guitares sans trembloter. C’est tout de même étrange cet amour du rance; ne vaut-il mieux pas s’amouracher d’un disque contemporain, certes moins bien – et encore dans le cas de Foxygen ça se discute – plutôt que de rejeter en bloc toute production artistique postérieure à 1979? On tient là le paradoxe ultime : une génération toute entière se renie complètement et préfère ressembler à de jeunes types de 1965 plutôt qu’à des gamins du présent. Dans le jargon psychanalytique, on parlerait de déréalisation, de perte des marqueurs temporels, voire de régression anale, quand le jeune préfère retenir des souvenirs qu’il n’a pas vécu plutôt que de les évacuer. Et pendant ce temps, John Cale s’initie sur son dernier disque aux charmes du vocoder sur ce qui ressemble davantage à du Kanye West de maison de retraite qu’à un noble disque de fin de carrière. L’épure et le dépouillement étant les deux qualités premières de toute rockstar ayant dépassé la cinquantaine, on pourrait à juste titre que John Cale avait dit l’essentiel avec cet ascèse mélodique qu’est « Fragments of a rainy season », sublime enregistrement live de ses meilleurs titres, seul en scène avec son piano. Seul hic, encore une fois, c’était en 1992.

A quel moment les vieilles gloires ont-elle (re)pris le pouvoir ? Grosso modo à la fin des années 80, quand l’industrie du disque, épuisée d’avoir pendant 30 ans traqué la nouveauté, décida que ça commençait à bien faire, et qu’un nouveau disque de Talk Talk vendrait toujours moins qu’une compilation des meilleurs titres de Bob Dylan. En moins de dix ans, de l’arrivée du Cd aux prémisses d’Internet, le monde a comme qui dirait un coup de vieux : héros des sixties, salariés des majors, journalistes, et même les consommateurs de musique. Tout le monde. Pas vraiment un hasard si les come back de George Harrison (« Cloud Nine », 1987), de Lou Reed (« New York », 1989), voire même de Cale & Reed (« Songs for Drella », 1990) datent de la même époque. Ou peut-être que si. Après tout, on s’en fout. Reste cette image de John Cale, ultime trace indélébile d’un monde qui n’existe plus et qu’on cherche en vain. Pour lui comme pour les rare rescapés des sixties comme Sixto Rodriguez, c’est à croire que le plus compliqué pour un rockeur reste de survivre entre 30 et 60 ans. Passé cet âge, tout est paradoxalement permis. Y compris afficher sa gueule de jouvenceau tel un Dorian Gray à la qui la vie aurait tout pris, puis tout rendu.

John-Cale-by-Sam-Christmas-2On aurait malgré tout tort de s’acharner sur la bête qui refuse de clamser. Derrière John Cale et sa réputation d’increvable, plusieurs autres moins décents continuent de faire tressauter leurs corps usés un peu partout. Qu’ils s’appellent Dr John, Crosby Stills & Nash, Bryan Ferry ou encore Leonard Cohen, vous les connaissez tous et pour cause, vous vous êtes tous laissés entrainer dans l’un de ces concerts momifiants où l’excitation du rideau qui s’ouvre laisse souvent place à un mortel ennui, puis à cette situation anachronique où vos voisins ont souvent trente, voire quarante ans, de plus que vous. C’est tout de même étrange de vouloir passer son temps libre avec des vieux.
La semaine dernière, John Cale était de passage à Paris pour un concert au Trianon, même pas vraiment sold-out, où les spectateurs – en tout cas moi – eurent l’impression de nager dans un slip trop grand ; peut-être parce que l’événement n’était pas à la hauteur du mythe, peut-être parce qu’il faisait un froid glacial ce soir là, peut-être simplement parce qu’on arrivait à la fin d’un cycle, et que faire jouer le co-fondateur du Velvet Underground n’était plus en soi synonyme de remplissage garanti. Mais ne comptez pas sur moi pour déblatérer sur la qualité du set servi ce soir par John Cale. Après tout, si les promoteurs sont prêts à laisser jouer un Gallois de 70 berges qui désormais se fout complètement de son look au point qu’on peut se demander si tout cela ne ressemble pas fortement à un immense foutage de gueule esthétique, et si le public est disposé à supporter pendant 120 minutes le sosie de Steve Lutaker officiant à la droite du papy sur sa guitare chromée, libre à eux. Après cinq chansons servies sans entrain ni vivacité par un backing band sans relief, et alors que Cale essayait tant bien que mal de captiver une foule avec des morceaux composés après 1975, je me suis finalement décidé à sortir pour laisser nos amis les nécrophages s’astiquer avec Louis la Brocante. Au bout du compte, cette photo de 1965 ressemble à un vieux meuble qu’on se transmettrait de père en fils, un drôle d’héritage qui au fil des ans ressemblerait davantage à un fardeau qu’à un legs qui, à force de déménagement, finirait par prendre beaucoup trop de place. Le gout du vieux étant plus que jamais à la mode, nous reste à comprendre pourquoi c’était mieux avant et, surtout, pourquoi ce serait mieux après.

Illustration: Lyndon Hayes pour The Guardian


[1] Depuis qu’ils ont chanté les louanges de notre magazine via une interview pleine page, on est condamné à fermer notre gueule, sans quoi nous passerions pour de fieffés ingrats. La gratification entre confrères est à ce prix.

[2] Son dernier album devrait être livré avec un rocking chair, ce qui vu le prix de l’affranchissement postale revient à prendre une enclume sur la tête, ce qui vu la piètre qualité du dernier disque avec les Bad Seeds, « Push the sky away », revient finalement un peu au même de toute façon.

[3] Le disque phare de la carrière de Cale est sorti en mars 1973.

[4] Il se peut que la photo ne date pas de 1965, mes recherches n’ayant rien donné de satisfaisant vous saurez m’accorder le bénéfice du doute. Et comme plus je la regarde et plus je trouve que Cale a l’air vieux dessus, j’en arrive à me demander quel âge l’ami John avait au moment du shooting. Réponses bienvenues…

[6]  La preuve : nous aussi on a eu John Cale au téléphone et le tout devrait rapidement être retranscrit puis publié ici même.

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10 commentaires

  1. Pourquoi tout le monde parle de Foxygen ces temps-ci? L’album du moment c’est le dernier White Unknown Orchestra, c’est eux dont il faut parler. These are the best nowadays fuckers.

  2. C’est un peu couillon ce délit de vieillesse dans le rock et cette constante opposition jeunes/vieux et passé/présent parce que
    1) la musique pop rock est une forme d’art assez établie maintenant pour que ses vieux acteurs ne soient pas fait du même bois que leurs jeunes repreneurs car là où ces derniers emploient une forme devenue académique, les vieux d’aujourd’hui abordaient, si ce n’est un territoire vierge, du moins un truc porteur d’avant garde, donc dans la démarche ça change tout
    2) on peut donc tout à fait envisager les vieux rockers d’aujourd’hui en dehors de cette idéologie live fast die young chère au mythe rock, et les voir plutôt comme des auteurs en tant que tels, des artistes en tant que tels, je veux dire reproche-t-on à un peintre d’avoir 70 ans ?
    3) les vieux rockers ne font pas que de la merde, en tous cas pas plus que certains jeunes rockers, la merde est partout, elle peut frapper de tous côtés, comme le talent, il n’y a pas de règle, que des cas particuliers, par exemple si le dernier John Cale était imbitable, le dernier Scott Walker est une impressionnante proposition qui va demander du temps avant d’être décanter, et si le prochain Bowie est à la hauteur de son dernier single, il risque de renvoyer la « concurrence » à ses chères petites études.

    Sylvain (gérontophile devant l’Éternel et devant le détail qui seul compte, donc merci de pas faire dans le gros)
    http://www.parlhot.com

  3. Ce qui est plutôt triste, c’est que la salle était à moitié vide alors qu’elle devrait logiquement être pleine si la nécrophagie musicale atteignait réellement les proportions qui lui sont prêtées ici, sachant que ce n’était pas non plus ni la taille de salle ni le prix d’un concert de Cohen, Neil Young, Dylan ou Reed à Bercy (qui eux sont réellement à la ramasse et le font payer cher à leur public).

    Pendant ce temps le Point FMR était plein à craquer pour accueillir Foxygen, dont chacun aura oublié l’existence dans quelques semaines, mais qui engendre bien plus d’excitation que le nouvel album de John Cale.

    Mauvaise cible et analyse fausse donc.

  4. Ce qui se cache en creux de ce papier, et peut-être est-ce mal dit, c’est pas tant le débat jeune/vieux, ressassé plus que de raison, c’est davantage ce besoin de tout raccrocher à la jeunesse perdue des vieilles idoles. C’est quasi maladif ce besoin de revoir des photos d’eux jeunes, de se raccrocher à ça pour éviter de penser au fait qu’on vieillit, et quand je dis « on », je parle autant des vieux journalistes qui refusent de tourner la page (sic) que des jeunes qui semblent fascinés par ce truc qui n’existe plus (John Cale jeune, mais ça fonctionne pour les quelques rescapés des sixties).

    Quant à Foxygen, je me sens clairement en minorité ici, donc je vais fermer ma gueule 🙂

  5. Au contraire le plus injuste c’est donc bien qu’à peu près tout le monde se foute de John Cale dont le dernier album est nettement plus écoutable et le dernier concert parisien nettement plus digne que ceux d’un certain nombre de « jeunes » groupes qui font la une des (web)magazines.

  6. John Cale et son auto tune sur son dernier album, c’est dur. Pas vraiment au niveau de Janitor of Lunacy. Lou Reed est constant quand à lui depuis le début des années 80, pas de pb. Il y a aussi ceux qui se bonifient avec le temps, j’oserai évoquer Scott Walker ou Johnny Cash. C’est pas mal Foxygen, c’est peut être même l’avenir (enfin l’affaire de quelques années), ce néo classicisme.

  7. Cher Dewey,
    bon je pense qu’on ne tombera pas d’accord, je préfère mille fois écouter l’album de Foxygen que celui de John Cale. Encore une fois, chacun trouve midi à sa porte; peu importe le décalage horaire entre nos points de vue (c’est bien dit ça).

  8. On se raccroche aux vieux rockers pour la simple et bonne raison que ce qu’ils ont fait, plus personne d’autre ne le fera. La preuve avec Foxygen qui a beau dupliqué la pop des sixties mais le faire aujourd’hui ça n’a plus le même sens ni le même flamboiement, etc. C’est juste réglo, sympatoche. Donc voilà, y’a quelque chose de perdu musicalement, créativement, c’est tout. Après on a évidemment tort de se raccrocher aux vieux car la plupart ne sont plus à la hauteur de leur jeunesse ni de leurs albums de la « maturité », etc. John Cale en est un bon exemple : son dernier album est une merde, vraiment, inécoutable, rasoir. (Et son interview pour Gonzai est tout comme : il a rien à raconter de bien intéressant le gars.) Bref, tout ça est tellement évident que j’en encule une mouche, tiens !
    Sylvain
    http://www.parlhot.com

  9. Article parfaitement inutile. Encore un connard inspiré se sentant obligé de participer au lobbying merdique du jeunisme… Balancer en bloc de telles saloperies sur John Cale, Neil Young et Leonard Cohen au passage, qui viennent de sortir des albums magnifiques, ça ne rime à rien. Fermez votre gueule la prochaine fois, et ouvrez vos oreilles.

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