La force des disques de grands cambrioleurs, c’est qu’il est impossible de remarquer l’effraction, impossible de savoir où se finit le plagiat et où débute la véritable partie originale. De ce point de vue, le cas Foxygen est remarquable. Disque de faussaire ou de faux fossoyeurs, leur "We are the 21th Century Ambassadors of Peace and Magic" confirme surtout que les lois de la physique s'appliquent aussi au Rock'n'Roll.

Ca commence comme un air connu, ça se poursuit avec des refrains qu’on a l’impression d’avoir déjà sifflé trente fois et ça se termine avec un disque qui aurait pu sortir à l’été 1969. Et comme avec le “Universal Blues” des Redwalls paru en 2008, on peut dire de ce “We are the 21th Century Ambassadors of Peace and Magic” qu’il est l’album que toute personne aimant le Velvet, les Stones, Creedence, Dylan, les États-Unis, les guitares, les foulards, les drogués, les belles filles, les Chelsea Boots, les instruments en bois, bref, qu’il est l’album que toute personne nostalgique du siècle dernier devrait avoir dans sa discothèque pour oublier que tout cela est maintenant loin derrière.
Mais le mimétisme ne fait pas tout. Car le disque dont il est ici question parvient même en quelques occasions à rendre fréquentable des icônes qu’on aurait volontiers à l’hospice depuis la fin des années 70. Comme Bob Dylan, par exemple. Parce que oui, même si écouter cette vieille gloire tremblotante en 2013 s’avère aussi pénible que l’éviscération d’une truie dans une salle des fêtes, ce jeune groupe d’Américains anonymes parviendrait presque à réhabiliter Bobby la bouclette et tout ses chansons uniquement accessibles aux étudiants en langues étrangères. Bref, Foxygen sonne parfois comme du Dylan fréquentable et délesté de tout ses poncifs – la voix nasillarde, le coté homme-orchestre jouant pour des abonnés de Télérama – et c’est déjà une première surprise. D’autant plus surprenant quand le nom du groupe évoque surtout un néologisme entre une chanson de Jimi Hendrix et le plus célèbre des albums de Jean-Michel Jarre. Cette image fait froid dans le dos, c’est un fait. Mais la musique qui s’échappe de ce deuxième album est un sacré claquement de vertèbre et les chansons, si elles lorgnent parfois sur le Zim période électrique et sur plein d’autres gus auréolés, annonce un orage tel qu’on s’en est pas pris sur la gueule depuis plusieurs mois. Comme dirait l’autre, « une grosse pluie va tomber ».

Californication

A eux deux, Sam France et Jonathan Rado sont presque encore deux fois plus jeunes que Dylan. Vingt-deux ans chacun. La simple écoute du premier single Shuggie – titre vicieux réussissant l’exploit d’enchainer une abominable intro au clavier avec un refrain Kinksien en diable – donne envie de se frotter les yeux tant le duo réussit en un titre ce que MGMT a perdu à force de courir après cette vision cauchemardesque de Brian Wilson transformé en Gargantua de supermarché californien. Quelque part, c’est aussi un peu la tragédie des temps actuels et ça pourrait s’appeler le syndrome François-Marie Banier, réflexe gérontophile consistant à trouver un vieux croulant sur le point de mourir et à qui on pourrait sucer le sang et le son pour le prix d’un abonnement premium sur Spotify.
Talentueux mais pas révolutionnaire, Foxygen n’échappe pas à la tentation du recyclage intempestif. Obsédés depuis l’adolescence par The Brian Jonestown Massacre et produits par l’immense déglingo Richard Swift après que celui-ci se soit vu remettre en mai 2011 un CD-R contenant les démos de « Take the Kids Off Broadway » – le premier album, médiocre – Sam et Jonathan accouchent six mois plus tard d’une Californie psychédélique telle qu’on ne pensait plus jamais la voir depuis que les Zombies portent des perruques. Ici pourtant, plusieurs exploits s’entrechoquent. L’ouverture d’In the darkness sonne comme un morceau de Lennon période Don’t let me down avec tous les plans de six cordes piqués au Beatle bigleux, No destruction ressemble à du Velvet époque « Loaded », avec des chœurs angéliques qui pourraient chanter la dysenterie en Afrique ou la grandeur d’âme des banquiers de Goldman Sachs qu’on n’en aurait pas moins envie de taper dans les mains, On blue mountain débute comme une balade à la Grandaddy puis s’embarque dans un train fantôme avec les Stones de « Let it Bleed » en grand final. Okay, tout le monde descend, pause. On n’en est qu’à la troisième chanson et ces marmots de 22 balais ont déjà, la bouche en cœur, brillamment copié trois des plus grands groupes de la fin des sixties. Tout ça dans une Californie pour qui le fastueux Laurel Canyon des 60’s n’est plus qu’un lointain souvenir bariolé. Mais bon après tout, ça aussi on peut s’en foutre comme de la dernière des chansons de Bob…

Like a rolling stone

Au diable l’originalité qui ne réinvente pas la roue, faites valser les nouvelles ritournelles synthétiques au son de poelles à frire ! L’auditeur a beau savoir que Sam et Jonathan ont mis des œillères pour éviter de mater le futur droit dans les yeux, bien difficile de ne pas reconnaître que « We are the 20th Century Ambassadors of Peace and Magic » est un lifting réussi, une resucée grandiloquente qui se dandine aux quatre coins de l’enceinte avec une plume dans le cul, fière de ses origines et de ce qu’elle doit aux ancêtres bronzés de Venice Beach ; sans parler du fait qu’un titre comme Oh Yeah aurait allègrement pu illustrer la série Californication si David Duchovny avait su – au lieu d’incarner cet érotomane clichesque baisant des mineures et des culs de bouteille – décrypter ce bout d’Amérique où patins à roulettes et guitares surf vont toujours de pair.

Au rayon des mystères non élucidés, il se pourrait d’ailleurs que Foxygen ne doive rien d’autre à Dylan que ce lâcher prise dans la voix qui donne aux chansons du groupe cette fausse impression de nonchalance qui oscille entre le cool et le flegme. De l’autre coté de l’Atlantique, Sam France et Jonathan Rado ne se posent pas tant de questions. Pour eux, le titre de ce miraculeux album vient simplement du fait que « chaque chanson est un message de paix transmis par des extraterrestres ayant utilisé les musiciens de Foxygen comme des messagers terrestres ». Ah bon? Bah oui. A l’anachronisme, les deux aliénés de Foxygen répondent par l’absurde avec un disque venu d’ailleurs, pas vraiment d’une autre galaxie mais plutôt d’une autre époque. Et tant pis si leur Californie n’existe plus que dans le regard vitreux des vieilles blondes siliconnées. A Los Angeles, rien ne se perd tout se transforme. Et les temps, finalement, ne changent pas tant que ça.

Foxygen // We are the 21th Century Ambassadors of Peace and Magic // Jagjaguwar
En concert au Point Ephémère le 2 février

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22 commentaires

  1. Je ne désespère pas de découvrir de quel album du VU vient la chanson “no destruction”. Une sorte de défi. Et je suis du genre tenace.

  2. Bester, on est ami mais please essaie de ne pas trop la ramener sur Dylan, je crois que définitivement que tu n’as pas la culture musicale adequat pour causer du bonhomme. C’est comme si je me mettais à causer sur Moroder dans un article., j’crois que je ne serai pas compétent.Que tu trouves Dylan insupportable soit mais dire que ce groupe de troisième division est plus audible que Dylan la ficelle est un chouia grosse, le bon mot facile non ? Ces mecs ont autant l’esprit de Laurel Canyon que Claude François de la motown … Peace and luv bro

  3. Putain, elle est où la baston de bros entre Bob et Bester ? Bob il t’a dit “essaie de ne pas trop la ramener sur Dylan”, attends, c’est hard ça ! Ça peut pas se passer comme ça quoi !

  4. Bon, en fait, après écoute de ces deux titres, z’avez raison, ça mérite pas de baston. Parce que c’est quand même médiocre tout ça, ça pisse pas loin. A ce tarif là (fixettes Beatles, Bowie et Stones) autant se réécouter le très bon premier album de Sleepy Jackson.

    Sylvain
    http://www.parlhot.com

  5. Ah bah voilà, on les reconnait les vicieux qui veulent mater du scandale à travers le trou de la serrure ! Bon eh bien ma réponse à Bob, c’est que notre ami Dylan ferait mieux d’enregistrer des pubs pour Audika (la marque de sonotone) et pour vous deux, un peu de recul messieurs, nous sommes entre gens de bonne compagnie, on ne juge pas d’un disque sur l’écoute d’un clip vidéo et d’une démo soundcloud, écoutons tous l’album histoire de parler de la même chose, sans quoi ça n’a pas de sens.

  6. Ouais, j’ai regardé la chose par le petit bout de la lorgnette… alors que ce disque mérite peut-être son créneau canapé fumette… mais bon, on vit vite, on vivote… pas le temps de poser mon cul sur leur commode !

  7. N’empèche qu’on ne m’otera pas de la bouche que faire une comparaison entre Dylan et Foxygen c’est comme comparer De Gaulle et Dupont gnagnan ou Churchill et Cameron

  8. 21th, loin de moi l’idée de la ramener mais c’est vous qui le scandez: seul le détail compte alors le titre de l’album c’est We Are the 21st Century Ambassadors of Peace & Magic. Bon le lapsus est compréhensible tellement ce disque ramène au siècle dernier…

  9. C’est fou : dès qu’un groupe de pop sonne soixante, il “n’apporte rien”. Pourtant ce groupe à plus à offrir que bien des groupes “actuels”, sans même parler du radioformaté. On a créé une etiquette vintage qu’il faut rentabiliser coûte que coûte.

    Ou bien alors, ce sont des formules journalistiques qui n’ont été que trop employées.

    Omar.


  10. C’est amusant de dire “évoque par ci par la des chansons”. Non, il y a des repompée complète. Le refrain de Blue Mountain, c’est Suspicious Mind. On retrouve même du Melody Nelson dans ce disque (sections rythmiques et guitare de Oh Yeah… Merci Light In the Attic).
    Mais bizarrement, je ne trouve pas se groupe régressif : Ils ont de bonne chanson.
    Par contre, cette production, il y a beaucoup à dire sur cette production… Elle est étrange, très clair et belle mais certainement ratée au bout du compte.

  11. In the Darkness, la première chanson de l’album sonne exactement comme She’s a rainbow de Their Satanic Majesties des Stones. C’est hallucinant la gémellité avec cet album.

  12. OK merci de ne pas avoir validé mes deux derniers commentaires, cela me permet de rectifier qu’In The Darkness est une bonne veille pipe à la montée sur In Another Land de Their Satanic Majesties des Stones, c’est ultra-flagrant et grossier. En tous je ne pense pas qu’on puisse encenser un album qui sert davantage de jeux des devinettes que de cale-meuble certes mais tout de même. Et pour MGMT, ils sont carrément meilleurs , bien plus surprenants quoiqu’un peu fatiguants à la longue. Enfin on verra ça au prochain album mais un groupe qui sort un album tous les trois ans, moi ça m’inspire plutôt confiance…

  13. “à force de courir après cette vision cauchemardesque de Brian Wilson transformé en Gargantua de supermarché californien”.
    Heuuuu rassurez moi, excepté “Kids” vous n’avez jamais écouté une autre chanson de MGMT pour dire ça???

  14. Ben, moi, je me dis que Nikki Sudden, Epic Soundtrack et Dave Kursworth doivent bien avoir les boules. Remarque, ils sont morts et s’en foutent de voir d’autres gars vendre les disques qu’ils ont eu tant de mal à fourguer. (Je dis ça pour le soundcloud. Le single en vidéo, je n’ai rien compris.)

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