2014 est déjà foutrement morose et voilà que pour enfoncer le clou on réédite le seul vrai album de Jackson C. Frank ! Il est certes magnifique, mais je me demande si c’est une raison valable pour encore plus plomber l’ambiance.

Il faut dire qu’en terme de morosité, c’est un disque qui se pose là. C’est le bidule d’un amoureux du chagrin, d’un ami de la douleur, un machin tellement sombre qu’en l’écoutant il vous prend des idées de corde et de réverbère. Je l’ai donc réécouté avec une petite crainte quant à mon avenir immédiat, crainte non fondée, car je suis encore là, encore plus morose; juste un tout petit peu vibrionnant, prêt à vous parler de tout ça au débotté.

S’agissant de Jackson C. Frank il n’y a que deux trois questions à se poser : Pourquoi est-il si « émouvant ? Comment fait-il pour être si triste ? Comment fait-il pour supporter cette tristesse-là ? Deux trois questions à se poser, mais une multitude de vraies réponses dans la vie du bonhomme ;  pleine de poisse et de misère mêlée, une vraie catastrophe, ou plutôt une succession de catastrophes.

Commençons par le début.

Le début n’est pas encore tragique, parce que le début est rarement plus tragique que la fin. Jackson C. Frank nait à Buffalo dans l’état de New York en 1943, il passe une petite enfance que l’on imagine tranquille dans la ville d’Eleyria en Ohio. Il chante dans la chorale locale, sautille dans la sacristie, ne fait rien d’autre que d’être un gamin heureux. À onze ans, il déménage dans la petite ville de Cheektowaga dans la banlieue de Buffalo pas loin des chutes du Niagara. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Cela ne durera pas. Un jour un brin problématique, un incendie tout à fait tragique ravage son école du sol au plafond. Dix-huit de ses camarades de classe son tués et Jackson, bien que faisant partie des rares survivants, reste gravement brûlé. Sa convalescence est longue et douloureuse avec pour seule consolation une vieille guitare espagnole offerte par l’un de ses professeurs. Cette guitare sera le début de tout le toutim. Après l’avoir regardé un peu de biais, Jackson l’apprivoise comme on apprivoise une bestiole : à l’usure. Aussitôt sorti d’hôpital, se sachant dorénavant douer pour l’art sommaire de la gratouille, il s’achète une autre guitare, une vraie guitare sérieuse cette fois-ci, une Gretsch Streamliner électrique, sur laquelle il est vite capable d’aligner une petite troupe d’accords incertains. Elvis Presley, qui commence à hululer dans les postes de radio, est sa première influence.

Meeting Elvis

JacksonCFrank3Histoire d’oublier Cheektowaga, ses incendies tragiques et son bowling municipal  Jackson et sa famille font un petit tour du côté du Tennessee. On roule moelleusement sur l’Interstate 40. On tournicote de Nashville à Memphis. On prend l’idée de visiter Graceland au petit bonheur la chance en espérant croiser un Elvis pas encore vraiment superstar et donc presque abordable.
Croyez-moi ou pas, mais la rencontre a lieu ! Jackson et sa mère tombent sur l’icône naissante descendant l’une des allées de son Disneyland personnel ! On l’apostrophe gentiment puis on lui raconte l’effroyable histoire du petit garçon : l’incendie, la convalescence, la Gretsch Streamliner électrique, tout y passe. Émue et bon prince, le King serre la pince du jeune rescapé puis l’invite à passer l’après-midi avec lui ! Pour Jackson, c’est une révélation ; il a vu la lumière, rencontré le messie, il quitte Graceland irradié.

Après cet épisode Jackson ne sera plus jamais le même. Il tombe amoureux de la tradition folk, celle des pionniers appalachiens et de l’Old time music. Il commence à gazouiller dans une kyrielle de petits clubs. Son répertoire est certes assez sommaire, des vieilles chansons de la guerre de Sécession, mais il les chante avec une passion juvénile qui fait toute la différence.

Sound of silence

Jackson grandit timidement, mène son petit bonhomme de chemin. L’incendie de Cheektowaga n’est presque plus qu’un mauvais souvenir jusqu’à ce qu’il se rappelle à lui d’une façon on ne peut plus croquignolette. Son assurance lui verse plus de 100.000 $ de dommages et intérêts ! Pas de quoi vraiment oublier ses douleurs et le traumatisme qui le poursuivra toute sa vie, mais que voulez-vous la somme est rondelette et Jackson sautille presque du jour au lendemain dans le primesautier. Il s’achète une belle voiture, une Jaguar, essaye de dépenser un maximum d’argent en un minimum de temps puis sur un coup de tête il s’embarque pour Londres avec pour seuls bagages sa Gretsch Streamliner, une valise pleine de Dollars et une « fiancée ». Qui le quittera assez vite.
C’est à bord du Queen Elizabeth qu’il écrit sa première vraie chanson : Blues Run The Game. En trois minutes limpides, cette merveille parle en creux de son passé, de sa vie, de ses espoirs et de son futur, elle restera comme un classique et la preuve que le blues blanc est bien possible (écoutez Jimmie Rodgers, Gene Autry, Roscoe Holcomb …).

Nous sommes en 1965 et c’est un genre de nouveau Candide qui débarque en plein Swinging London naissant. La banlieue de Buffalo semble bien loin et Jackson découvre la scène folk avec des yeux tout à fait écarquillés. Il sort tous les soirs, hante les clubs, fait discrètement le foufou avec son argent. C’est presque par hasard qu’il rencontre deux chanteurs américains expatriés, un petit charbonneux et un grand légumineux : Paul Simon et Art Garfunkel.

Depuis le début de son séjour, Jackson avait écrit deux trois choses, ce matériel pour l’instant brut il le fait écouter à Paul Simon, qui reste tétanisé devant ce style si particulier et ce talent qu’il pressent comme tout aussi foudroyant que celui du palmipède asthmatique Dylan. Il lui propose d’enregistrer un album qui sera bouclé en moins de trois heures dans les studios CBS. Jackson troublé, nerveux, maladivement timide, demande qu’un écran le cache pendant les sessions. Voilà c’est parti les bandes tournent, la machine est en route cela sera l’un des albums les plus mythiques de l’histoire du folk. Laissons plutôt parler l’artiste :

« Blues Run The Game ne m’a pas pris longtemps, je l’avais écrite sur le bateau qui m’emmenait en Angleterre. Don t Look Back  est inspiré par un meurtre dans le sud, le meurtrier était libre, le meurtrier était blanc, la victime noire, souvenez-vous que dans les années 60 il y avait beaucoup d’injustice en Alabama, c’est une chanson sur les rapports entre blancs et noirs. C’est ma seule  protest song. Kimbie est un air traditionnel, que j’ai beaucoup entendu lors de l’un de mes voyages au Canada, Yellow Wall évoque une vieille maison où je vivais non loin de Buffalo. Al Stewart joue dessus. Il n’a jamais été crédité, j’en ai bien peur, mais c’est bien lui que l‘on entend dans le fond. Here Come The Blues  est une sorte de blues classique avec quelques bons changements d’accords. J’ai toujours aimé Milk And Honey, mais je sais que la version de Sandy Denny est beaucoup plus belle. My Name Is Carnival  est le titre d’on je suis le plus fier. Je suis étonné qu’il n’ait pas été sélectionné comme single : la mélodie est jolie. La chanson parle d’un cirque qui se déplace sans cesse, des sentiments doux-amers que ces déplacements procurent, ce genre de choses… Dialogue, est très influencé par le folk européen, le texte est très important, c’est ma chanson la plus triste. À l’opposé, Just Like Anything est pleine de non-sens. Le dernier titre You Nevers Wanted Me, parle d’une rupture amoureuse. »

EARTH001 Jackson C Frank SLEEVE yellow

L’album est reçu avec ferveur par la petite communauté folk, John Peel le passe régulièrement dans ses émissions sur la BBC, les auditeurs enthousiastes contactent la radio pour avoir plus d’infos sur cet inconnu formidable qui semble tomber là comme par miracle. Jackson commence une série de concerts, il est invité à la Tv pour jouer quelques titres de l’album. En même temps il a rencontré celle qui sera un court instant son « âme sœur » celle qui a cette voix si particulière, cristalline et puissante à la fois profondément nimbée d’une tristesse infinie, celle qui a un talent certain pour serrer les cœurs, son nom : Sandy Denny, la plus belle perle du folk anglais, une apparition, un autre miracle après le miracle Elvis. Laissons encore parler Jackson :

« Quand je l’’ai rencontré pour la première fois, Sandy était terriblement timide et peu sûre d’elle-même, un peu comme moi., nous traînions tous les deux dans le même club Londonien, le Bunjies, elle était infirmière et commençait une hésitante carrière de chanteuse et accumulait lentement un répertoire merveilleux qu’elle n’osait montrer à quiconque. Elle est devenue presque naturellement ma petite amie. Sur mes conseils elle a quitté son emploi d’infirmière puis elle est devenue une vraie chanteuse à plein temps. Je me souviens de Sandy essayant mes nouvelles chansons et j’ai tout de suite compris qu’elle avait un potentiel extraordinaire. »

En 1965, Londres est la capitale de la musique occidentale. La scène rock est fermement établie par les Stones et les Beatles, et déjà le mot se passe dans l’underground : la prochaine chose, la prochaine tendance c’est le folk, une multitude de songwriters américains affluent, Dylan, Joan Baez, Buffy Sainte-Marie, Tim Hardin… Jackson fait partie de la bande, il est l’un des leurs et fait la tournée des clubs folks : « À partir de 1965 j’ai beaucoup tourné avec Tom Paxton, j’ai rencontré Pete Seeger et je lui ai fait faire le tour de Londres dans ma Jaguar, j’ai connu John Rebourn, Bert Jansch et John Martyn, j’étais totalement impliqué dans la “scène”, j’aidais de mon mieux les autres plus pauvres que moi... »

Patatrac

artists_frank05Pourtant, tout à une fin à partir de 1967 Jackson C Frank est miné par une terrible dépression, il n’a jamais été très à l’aise en public, il est pathologiquement timide et le trac le rattrape, l’empêchant de se produire sur scène. Quant à l’inspiration, elle semble l’avoir quitté. En 1968 il tente de réécrire quelque chose pour un hypothétique second album, mais la scène folk n’a pas tellement pris et le public semble plus intéressé par le psychédélisme naissant que par un chanteur obscur, un peu autiste et introspectif. Le public est bien le seul, dans sa petite chambre un post adolescent rilkien, Nick Drake enregistre quelques démos magiques fortement inspirées par l’oiseau C’ Franck.

Jackson est bientôt complètement découragé, son histoire avec Sandy Denny appartient au passé et les nouvelles d’Amérique ne sont pas bonnes : l’album ne se vend pas, sa maison de disques le laisse tomber et surtout le trésor de l’assurance est presque entièrement épuisé. Avec le très peu d’argent qu’il lui reste, il rentre aux États-Unis. Nous sommes en 1969. Il va vivre un temps de quelques gigs occasionnels parfois catastrophiques. Sa créativité l’a complètement quittée, ses textes restent à l’état de misérables ébauches à moitié gribouillées sur une multitude de papiers déchirés. Comme une forme d’exorcisme, il fait un peu de journalisme, rencontre une nouvelle âme sœur et remonte petit à petit la pente. Il s’installe dans la région de Woodstock, se marie, devient père, retrouve un semblant d’inspiration tout en envisageant de nouveaux concerts. Évidemment, cela ne durera pas… Son fils meurt, sa femme le quitte… Nouvelle dépression… la plus terrifiante qui soit, le voilà dans un puits sans fond, abusant des médicaments qu’il prend pour tenter de survivre, tenter de survivre comme on tente de se suicider ? Il commence à entendre des voix, se replie entièrement sur lui-même, dans un accès de lucidité il demande à être interné en hôpital psychiatrique. Il s’en échappe très vite, prend un autobus pour New York espérant retrouver Paul Simon comme en 1965 à Londres. Mais cette fois-ci, il n’y aura pas de miracle.

En 1975 c’est pourtant dans ces conditions extrêmes qu’il enregistre ce qui restera comme son testament : cinq chansons inédites, bouleversantes, complètement hantées, suintantes de « désespoir terminal », c’est l’une des plus belles traces qui soient et la preuve de son grand talent gâché. Il retourne pourtant bien vite à ses absences. Il devient clochard. Erre dans les rues de New York, Elvis Presley et Paul Simon sont bien loin.
On l’agresse par balle ; il perd l’œil gauche, devient presque totalement infirme, ses deux jambes atrophiées par les rigueurs de la rue ne le mènent plus nulle part. Après une vraie enquête policière un jeune fan de folk,Jim Abbott, le retrouve, le recueille et l’aide à remonter la pente. Jackson reçoit quelques misérables royalties pour son album de 1965, il enregistre même quelques démos en 1995. Longtemps disparues, les bandes de Jackson C. Frank réapparaissaient en 1996. Elles vont combler ceux qui ne le connaissaient que par interprète interposée, en l’occurrence Sandy Denny, mais sa santé et vraiment trop fragile. Et il meurt en 1999. Il faut bien mourir un jour.

P.-S. Les propos de Jackson C Franck sont peut-être le fruit de mon imagination.

Jackson C Frank // Jackson C Frank // Réédition de 1965 chez Fire Records

9 commentaires

  1. Cher William C je vous remercie pour ce commentaire tout à fait formidable. Il faudrait juste que vous sachiez que j’écris sur Jackson C Frank depuis bientôt 15 ans et que le « résumeur » n’est peut-être pas celui que vous imaginez…

  2. Que la finesse de son style passe au-dessus de la tête des illettrés n’empêche pas que cet article est un des meilleurs jamais publiés sur Gonzaï. Avec autant de classe que de sensibilité, Monsieur Lachenay montre aux jeunes cons qui ne jurent par le “gonzo” (no offense pour le taulier) qu’il n’y a pas besoin de raconter sa vie pour être “personnel”.
    La moindre des politesses serait donc de dire “merci monsieur Lachenay”.

  3. D’où le verbe “mériter” qui effectivement ne colle pas au style Gonzo et qui au-delà exprime un sarcasme complètement assumé. Quant à cette affaire de synthèse, la notion de conscience collective est certainement une bonne excuse permettant de justifier l’aliénation chez l’individu et vos quinze années d’écriture m’impressionnent véritablement. Non, vraiment merci, grâce à vous, Jackson C. Frank atteint une grâce jusque-là inégalée et parvient enfin au Panthéon du folk. Et oui, vous avez raison, je n’ai pas le droit de critiquer la médiocrité d’un article, car puisqu’ici “seul le détail [il] compte”, son conformisme est un détail suffisant à en faire une chronique extraordinaire. Bravo !

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