Pour beaucoup de personnes de ma génération, Homer Simpson fut l’unique modèle de père. Charles Ingalls était depuis longtemps relégué au fond de la prairie à couper du bois en fond de grille sur M6, tandis que nous, on ressemblait déjà tous à Al Bundy, le cul avachi devant la télé, la main dans le paquet de chips, apostrophant Kelly sous les ricanements du public. Pensé superficiellement, Homer pourrait être considéré comme le pire des géniteurs. Stupide, laid et alcoolique, avec sa maison et sa vieille bagnole et son chien, sa femme et ses trois enfants. C’est oublier qu’il est docteur en physique nucléaire et chargé en tant qu’ingénieur de la sécurité de la centrale de Springfield.

Les Simpsons existent maintenant depuis 25 saisons, et cette centrale n’a toujours pas explosé. C’est donc bien la preuve qu’Homer Simpson présente quelques compétences dans son domaine. D’ailleurs, comment un personnage aussi gaffeur qu’Homer peut-il occuper ce poste ? Est-ce simplement parce qu’il s’est pointé le jour de l’ouverture de la centrale, comme le raconte Lenny, « sans même savoir que c’était une centrale funéraire »[1] ? A vrai dire, Homer est si drôle que c’est par humilité qu’il se cache sous le masque de la stupidité. Comment croire en effet qu’une dizaine d’années après, Homer pense encore travailler dans une centrale funéraire ? Ne s’agit -l pas plutôt d’un très fin jeu de mot sur les dangers inhérents à ce type de structure. Lui qui est chargé de a sécurité de la centrale, peut-être sous-entend-il qu’elle pourrait se transformer, en cas de Fukushima bis repetita, en tombeau pour tous. En relisant cette réplique entre Homer et Lenny, on en perçoit toute la fine ironie. Celle de l’homme qui plaisante pour supporter ses responsabilités. Mais lorsqu’il la dit, avec son air ahuri et sa diction de demeuré, on est davantage frappé par la bouffonnerie du personnage que par sa finesse spirituelle. Car si l’idiotie est douce, l’ironie sait être blessante. Et c’est avant tout pour ne pas froisser son interlocuteur qu’Homer joue la comédie. Évoquons la scène dans son ensemble. Un jeune battant, qui deviendra “l’ennemi d’Homer”, intègre l’équipe de la centrale après avoir obtenu un doctorat en physique nucléaire par correspondance. C’est donc tout fier de son nouveau diplôme qu’il se présente à la centrale, demandant à la ronde si les autres peuvent en présenter autant. Homer, qui a désormais de l’ancienneté, ne cherche même pas à rabaisser le nouveau. Il n’a pas besoin de ça, il préfère faire l’idiot, pour faire rire. Pur altruisme de la blague.

Homer-and-his-Family-homer-simpson-137603_1152_864 Pour ceux qui ne seraient toujours pas convaincu de ses capacités professionnelles, il suffit d’évoquer la liste des métiers qu’Homer a exercé, parfois très peu de temps. Avec une capacité d’adaptation semblable à celle du caméléon, il a su évoluer dans tous les milieux avec une aisance, certes peu orthodoxe et pourtant remarquable. Tour à tour barman, boxeur, agent du FBI, coiffeur, fermier, homme orchestre et bien sûr cosmonaute de la NASA[2]. Non seulement des métiers qui exigent des compétences très pointus, mais aussi des habitus complètement différents. Quoi de comparable entre le métier de parrain de la mafia et celui de pasteur ? Le mari de Marge est néanmoins capable de donner le change, et ce quelque soit le milieu. Son aisance sociale est, disons le, fulgurante. Rien ne semble en dehors de sa portée : il sera aussi maire de Springfield, obtiendra des prix en tant que chanteur dans un quatuor d’homme – les bémols – et deviendra même, un court moment, patron de ladite centrale.

Malgré toutes ces capacités, Homer habite toujours une modeste maison d’une banlieue américaine anonyme dans d’une ville plus anonyme encore – rappelons que le nom de celle-ci fut choisit car elle était le plus commun aux Etats Unis. C’est l’histoire d’un Dupont qui habite rue du chemin, l’histoire d’un type qui bien qu’il ait été une star de la chanson – touchant probablement des royalties important, sans compter ses gains au casino ou à la loterie – ne laisse rien transparaitre. Car Homer n’est pas un nouveau riche. Un jean et un polo blanc. Les génies ont souvent l’air un peu pouilleux. Du moins peut-on penser que l’austérité de sa mise est une manière de se mettre, comme Jesus, au niveau de ses semblables. D’ailleurs beaucoup auraient su mieux thésauriser la notoriété qu’il obtiendra par exemple en tant que Barbier de Springfield. Homer est artistiquement capable de tout, de la performance foraine type Jackass – recevoir un boulet de canon dans le ventre – jusqu’au grunge, et donc aussi l’opéra. Son organe vocal est exceptionnel. Rencontrant Placido Domingo, il connait alors un succès mémorable. Mais l’accumulation névrotique des dollars ou la notoriété ne l’intéresse pas. D’ailleurs, tout l’argent gagné doit probablement servir à réparer les catastrophes qu’il commet régulièrement. Et y’en a pour cher.

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Ses multiples succès font d’Homer une cible de choix pour les femmes.

Il restera pourtant toujours fidèle à la sienne. C’est ainsi qu’au plus haut de sa gloire grâce à une courte carrière dans l’opéra (un épisode sur une saison qui en compte 20), il devient l’objet de la convoitise de Julia, présidente de son propre fan club. Lorsque celle-ci décide de se glisser dans le lit conjugal déguisée en Marge, Homer lui répondra simplement « Ca suffit ! Et maintenant, que les choses soient bien claires, monsieur appartient à Marge ! ». Puis rajoutera lorsque la prétendante tournera les talons : « Bravo ! Tu t’es calmement résignée à ne jamais avoir le seul homme que t’aimeras dans ta vie ». Est-ce là un signe de cruauté gratuite ? Non. Muni d’un tel sex appeal, Homer use simplement de la muflerie pour se protéger, comme un rempart qui contiendrait l’envahisseur à distance.

La vie conjugale de Homer n’est pourtant pas simple. Il y a d’une part les problèmes conjugaux inhérents à toute personne ayant décidé de vivre avec l’autre plus longtemps qu’un coït furtif ; d’autre part les difficultés pour Marge d’accepter les excentricités de son mari, voire ses bêtises. Ainsi, lorsque Homer accepte de louer sa maison pour le tournage d’un film X intitulé L’arrière train sifflera trois fois, Marge se fâche et le colle à la porte. Et à chaque fois Homer se rachète, car nulle humiliation n’est trop grande lorsqu’il s’agit de préserver la cohésion de sa famille. La multiplicité des problèmes conjugaux rencontrés par Marge et Homer sont d’ailleurs à la mesure de la longévité de leur couple que les deux conçoivent, plus encore que sur une simple échelle de temps, dans une recherche de l’éternité. Remarquons que si les Simpsons n’ont jamais été avares de péripéties rocambolesques et toutes digne d’un inventaires à la Perec : une tentative d’épuisement fictionnelle d’un matériau indifférencié – la vie en banlieue -, jamais il ne fut question de Don Juanisme. L’aventure se vivra ensemble et personne ne sera mis de côté. Car les Simpsons sont une vraie famille. Homer a dû aussi entendre dire que désormais la vie s’allongeant désormais sans fin, il faudra désormais supporter sa femme plusieurs décennies supplémentaires. Ce serait méconnaître, pense-t-il, la véritable nature du temps. Peu importe qu’il se compte en semaines ou en demi siècles, une minute ou une heure. Homer est là, avec Marge, il n’a pas abandonné sa famille pour aller vivre “une nouvelle vie”. Ensemble ils affrontent l’éternité de leur vie quotidienne, à jamais recommencée

Mon père, ce héros

Comment un homme à la stature aussi terrifiante – rien que par la largeur de son bide – peut-il laisser à ses enfants suffisamment de place, de lumière, pour qu’ils puissent simplement grandir ? N’a-t on pas vu tant des pères terrifier leurs fils grâce à leur force, leur intelligence ou leurs succès ? Comment s’épanouir sereinement face à un père physicien nucléaire, cosmonaute, chanteur célèbre et barman, dont la prestance sociale engendre des injonctions, même tacites ? Homer a une astuce pour cela. Face à Lisa, qui développe ses appétences pour la science, la musique, Homer joue l’idiot. Elle fait du saxophone, lui pourrait facilement ressortir ses Grammy awards. Elle s’intéresse aux mathématiques, lui est docteur en physique. Il scrute ses progrès de près, sans jamais l’intimider. Alors parfois, certes, il va un peu loin dans l’idiotie, allant même jusqu’à mettre en danger la cellule familiale. Il y a pourtant ici une permanence des choses rassurantes. La maison peut brûler, elle sera comme neuve au début de l’épisode suivant. Elle peut avoir confiance en lui : quelque soit les évènements, il saura assurer un toit à sa famille.

La relation à Bart est différente. C’est un petit garçon, il fait des bêtises, mais surtout il est en proie à toute la brutalité du monde. Aux petites frappes, aux échecs scolaires. Les premières saisons présentaient un Homer tyrannique et violent : l’ambiance est alors très Ancien testament. Mais Homer finia par s’adoucir, se laisser apprivoiser : c’est simplement que ses enfants grandissent et ont appris à le connaître. Il n’est plus seulement le papa aux colères effrayantes. Homer donne maintenant l’impression de grandir en même temps que Bart. Il l’embrigade dans ses bêtises, ils vivent ensemble des aventures incroyables. Bart n’est jamais seul : et c’est souvent Homer qui subit les outrages les plus physiques, formant une sorte d’écran entre la violence du monde et son fils. Chutes innombrables, traumatismes divers. Bart, tout comme Lisa, sait pourtant qu’au décours de ça, tout redeviendra comme avant, seul la vie se sera déployée. Il peut alors progresser en pleine confiance, son père gère.

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Maggie ne parle pas et ne grandit pas, et pourtant elle est là. Une présence insignifiante. Elle ne fait pas de blagues, peu de gimmick – hormis celui de la tétine. Nous pourrions penser qu’elle ne compte pour rien, qu’elle est l’enfant de plus, le bébé de trop. Dans l’épisode Et avec Maggie ça fait trois, au cours d’une soirée famille Bart et Lisa se rend comptent qu’il n’y a aucune photo de la petite dans l’album. C’est Homer qui expliquera pourquoi. Chacune des naissances de ses enfants a repoussé son projet de quitter la centrale pour réaliser son rêve, barman dans un bowling. Ce rêve peut paraître étrange, voire un peu vulgaire. Mais pour qui s’intéresse à l’humain, quel meilleur poste d’observation ? Le psychanalyste ne voit plus que les narcissiques, le médecin les gens malades, et le confesseur plus personne. Devant un barman au contraire, tout le monde vient s’épancher et l’alcool délie davantage les langues que le divan ou la peur d’un hypothétique châtiment divin. Une première fois, il pensera son rêve à portée de main et démissionnera. Mais patatra, c’est à ce moment là que Marge tombe enceinte à nouveau. Ayant déjà démissionné, Homer devra ramper devant monsieur Burns pour pouvoir réintégrer son poste. Avec, en guise de punition, une plaque de démotivation fixé juste en face de son siège : “Don’t forget, you’re here forever”. Condamné à rester enchaîné à ce poste jusqu’à la fin des temps. Sisyphe anonyme, comment fait donc Homer pour supporter un tel fardeau ? En collant sur cette même plaque les photos de Maggie, jusqu’à former un “do for her”. Littéralement, fais le pour elle.

Les Simpsons vivent dans une petite maison dessiné par Kauffman and Broad dans la banlieue anonyme d’une ville sans nom véritablement propre. Ils pourraient être japonais et vivre dans le cinéma d’Ozu – une famille, le regard dur des enfants, le père et l’alcool -, ils pourraient être américains et peut-être le sont-ils vraiment. Plus que des modèles, ils sont le rêve mélancolique d’une famille stable et unie. Et Homer, derrière le masque de la bouffonnerie, un père.


[1] Source : L’Ennemi d’Homer (Homer’s Enemy) est le 23e épisode de la saison 8

[2] Source : Homer dans l’espace (Deep Space Homer) est le 15e épisode de la saison 5

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