Parce que l'esprit de Noël n'existe pas plus que Santa Klaus, Gonzaï remet les pendules à l'heure sur cette fête déprimante avec une série de nouvelles inspirés de faits réels, de situations vécues, de malaises tels qu'on en a tous vécu. Aujourd'hui, un texte d'Ismène de Beauvoir qui fait se rencontrer Nancy Sinatra et les manuels de réussite personnelle.

Médiocre : caractère de ce qui est sans éclat, sans grand intérêt.

L’odeur de graisse cuite imprégnée dans ses vêtements a fini de la rendre nauséeuse. Comme après chaque réunion de famille, Amandine expérimente le vide. Parfait agrégateur de névroses, Noël est la meilleure occasion de lui rappeler ce sentiment.

Cette année encore, sa famille s’est retrouvée autour d’un repas fastueux : œufs de lump, tarama, foie gras, mousseux, ressentiments, dinde, flageolets, voix qui déraillent, Champagne, bûche, larmes alcoolisées, digestif. Le tout, accompagné de sentences définitives introduites par « de toutes façons », pour évoquer une énième fois le gouffre financier que représente cette maison secondaire à Argelès-sur-Mer, les achats compulsifs de sa mère causés par le penchant pour la bouteille de son père, la nonchalance de Mickaël, le benjamin de la fratrie soupçonné par-dessus le marché de ne pas être exactement hétérosexuel, le mariage chaotique de Delphine, la pourtant très discrète fille aînée ou le peu d’intérêt qu’elle-même manifeste pour les siens. Les agapes terminées, chacun est rentré chez soi, plongé dans une torpeur alcoolisée propice aux envies de tout plaquer pour aller vivre du RSA à Bangkok.

Les choses n’auraient pas du tourner comme ça. Entre ses cinq et quinze ans, le futur de la jeune fille s’annonçait chatoyant : elle serait actrice, chanteuse ou épouse de Leonardo Di Caprio. Cadette d’une fratrie de trois, élevée dans une famille relativement aimante à la périphérie de Charleville-Mézières, ses parents avaient pourtant eu la clairvoyance de ne pas imposer à leurs enfants le poids de grandes ambitions. Suspicion de normalité mâtinée de bon sens… il paraîtrait que les dépressifs légers ont une vision plus juste de la réalité. Amandine a rapidement appris à se comporter comme on l’attendait d’elle, à savoir comme une enfant sans histoire dont la blondeur et les traits harmonieux participeraient à lui garantir un avenir de fonctionnaire de catégorie C puis B. Une vie sans aspérité, une vie heureuse.

Ainsi, après un repas de famille sans fin durant lequel elle a pris le temps d’actualiser son statut Facebook d’un « un mode vénère » inspiré, Amandine est de retour dans son studio d’Asnières-sur-Seine. Le charme discret de la banlieue et l’attraction de la périphérie. Soumise à la force centrifuge, la jeune femme apprécie de ne pas avoir à se confronter directement aux choses. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles elle a choisi le milieu de la communication. Un job sans responsabilité, voilà ce qu’elle cherchait sans se l’avouer. Devenue attachée de presse, elle collectionne les tailleurs et s’autorise à parler avec assurance et une légèreté feinte de sujets qu’elle ne maîtrise pas. C’est sa manière d’avoir prise sur le monde.

Parfois, lors d’évènements organisés par ses clients, Amandine partage une coupe de mauvais Champagne avec des people — essentiellement des joueurs de foot et des animateurs télé sur le retour. Dans ces moments-là, elle ne peut s’empêcher d’imaginer qu’elle n’est plus qu’à une connexion du héros de Titanic ou, puisqu’il a un peu grossi depuis ces dix dernières années, de Robert Pattinson, parce qu’il n’y a rien de plus sexy qu’un vampire mélancolique. Payée au SMIC mais ayant, elle aussi, les dents qui rayent le parquet, Amandine est volontaire pour tout, tout en se déclarant constamment débordée. A défaut d’être brillante ou de posséder une beauté hors norme, elle s’astreint à respecter les deux règles suivantes : se plaindre quotidiennement d’être contrainte de manger « sur le pouce » et ne jamais quitter son poste avant 20h et ce sans avoir émis le moindre soupir sonore.

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La forme prime sur le fond. Elle le sait, et ça tombe bien, elle n’est jamais vraiment parvenue à appréhender le second. Amandine se satisfait de maîtriser le wording et les codes qui lui garantissent d’être dans les bonnes grâces d’une hiérarchie partageant son incompétence et sous souci des apparences. Au quotidien, l’attachée de presse joue la comédie de l’employée modèle, menaçant ses collègues d’un nervous breakdown qui, s’il vient, sera plus sûrement causé par l’association café/clope qui accompagne ses pauses horaires. La fumée et les boissons qu’elle ingère complètent le costume du personnage qu’elle rêve d’incarner, la boucle est bouclée.

Mais des jours comme aujourd’hui, elle en a marre de rêver étriqué. Sa vie, il fallait bien qu’elle devienne extraordinaire à un moment où à un autre, non ? Amandine s’emploie à devenir quelqu’un qui compte : un destin hors norme, elle ne mérite rien de moins. Après s’être consacrée à son développement personnel, notamment grâce à la lecture assidue de textes fondateurs tels que Les onze lois de la réussite, Convaincre, négocier, s’affirmer au quotidien et plus récemment Comment devenir mentaliste et Toutes les techniques de manipulations mentales, les choses semblent s’éclairer. D’ailleurs, grâce à la série Lie To Me, elle est passée experte dans le décodage des micro-expressions. Aujourd’hui, elle peut le dire : instinctivement, elle connait les gens. En fait, elle a même une âme de guide.

Rêveuse, la jeune femme contemple les stiletto-UGGS imprimé panthère pour lesquels sa famille s’est cotisée cette année. Modèle d’avant-garde présent sur tous les magazines féminins ces trois derniers mois, elles sont le reflet de sa personnalité hors norme. Il les lui fallait. Admirant ses jambes opérer un mouvement de balancier involontaire, elle médite sur la délicatesse de son mollet… Jessica Simpson a vu juste : These boots are made for walking.

Amandine vient de le comprendre, elle a une mission. Aider les foules à réaliser leur potentiel ou tirer profit de leurs doutes ? Elle n’a pas encore résolu la question. Mais une chose est sûre : il est temps d’aller de l’avant. Saisie par cette évidence, elle se lève et, d’une démarche à la fois résolue et mal assurée, parcourt les trois mètres qui la séparent de sa kitchenette. C’est une certitude : 2014 sera son année, celle qui révèlera le sens de sa vie. Rassurée quant à son avenir, elle se ressert un thé détox.

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