Le panache, c'est préférer la beauté du geste à la victoire. Comme une panenka en finale de coupe du monde de football, sortir un double vinyle hommage au Gun Club de Jeffrey Lee Pierce est pour un label un suicide commercial. Acte fondateur d'une défaite annoncée, l'important n'est jamais l'atterrissage mais les figures de style avant le crash. Les spécialistes lèvent leur petit carton, applaudissent et disent adieu de la main à l'amoureux éconduit par les dures lois du marché.

C’est en 2005, que le label Viennois (près de Lyon) Unrecording Records se lança dans sa chorégraphie du désespoir qui pour quelques privilégiés, proches et souvent esthètes, aboutit sur un objet sublime et confidentiel nommé « 24 Salvo of Gunshot » : double compilation vinyle de reprises du Gun Club avec la crème du garage mondial aux commandes.
C’est avec une infinie minutie que Fred – fondateur du label et guitariste chanteur de Elvis Corpse Revisited – a chargé le barillet de son six coups. C’est avec une passion irrationnelle qu’il s’est épuisé à créer un objet hors norme. Chacune des salves de son colt avait pour finalité le plaisir et la beauté du geste.

ur_001_rectoMettre une balle dans la chambre de son colt, c’est ce que Unrecording Records a fait en choisissant le vinyle. Il y a dix ans, les bacs de la grande distribution n’étaient pas remplis de coffrets réédition vinyle. On ne trouvait pas l’intégrale de Michael Jackson ou le dernier Lady Gaga en format 33t. L’objet avait déserté les rayons balayés par l’avènement du compact disc. Il y a dix ans, les disquaires vivaient des années sombres et fermaient leurs portes les uns après les autres. Comme quoi, avoir un coup d’avance peut être fatal. Sentir le marché est une question que ne se posent pas les passionnés. On ne se rabaisse pas à faire du marketing, des études de marché qui vont nous apprendre ce que l’on sait déjà. La musique garage est vouée par essence à rester là où elle doit être : dans son garage. On sort un vinyle parce qu’on a envie de le faire, parce qu’on doit le faire. Mais quelle aurait été la gueule de cet hommage au Gun Club, s’il avait été édité sur CD avec boîtier plastique et feuillet riquiqui ? Le Gun Club valait mieux qu’un objet à la petite semaine. Lui rendre hommage, c’était accepter de se brûler les ailes, voir de tuer ses illusions. « 24 salvo of Gunshot », avant d’être un disque vinyle, est un objet artistique. Double album, carton, 300 g avec une gravure de colt Smith & Wesson en noir et blanc pour emblème et un rouge chaud pour étendard en toile de fond. Même sans platine, il pourrait trouver sa place dans votre salon.

Enfilez une seconde balle dans le barillet en réalisant une compilation. De notoriété de disquaire, la compile est très compliquée à vendre. Trop ambiguë, trop variée, trop inégale, trop confuse. Le client ne sait pas à quoi s’attendre, ne veut pas prendre le risque d’être déçu par un manque d’unité. Dommage car « 24 salvo of gunshot » est un album qui possède une véritable continuité. La scène garage qui rend hommage au Gun Club connaissait son affaire et les titres bien qu’éclectiques gardaient tous la même fièvre sourde et désespérée que traînait Jeffrey Lee Pierce.

On poursuit la roulette russe à haut risque avec une troisième cartouche en s’intéressant à un groupe comme le Gun Club. Bien qu’emblématique pour une frange réduite de la population, Jeffrey Lee Pierce reste un mec mort dans un anonymat effroyable, au point de passer à coté d’une immense carrière à la Johnny Cash et autres songwriters américains. Le talent était là mais le nuage noir aussi. Qualifier le Gun Club de groupe maudit tourne à l’évidence. L’échec commercial et les affres hallucinantes qui ont jalonné la courte vie du groupe en témoignent. Ce groupe avait la poisse qui lui collait à la peau comme un chewing-gum à la santiag.

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Le barillet tourne, les clics claquent dans le vide et la vie tient encore à un fil. Un souffle, un filet d’espoir qui s’est éteint devant l’ampleur du risque que le label Unrecording Records a choisi de prendre au moment de confier les reprises à la scène garage internationale. C’est certain que Cali aurait pu ululer de sa voix mièvre et baveuse le fiévreux Sex Beat, ou que M aurait pu vocaliser un irritant Preaching the Blues, sans oublier les Noir Désir qui ont honteusement fait carrière sur le plagiat systématique du Gun Club – mais la gifle était passée par là. Pour notre plus grand bonheur, Fred n’a pas choisi de faire un objet bankable qui aurait certes créé le buzz mais qui aurait aussi largement irrité la plupart des amoureux du quartet californien, dont il faisait partie. Il a donc confié la tâche ardue de retrouver l’esprit du Gun Club à la scène garage qui faisait vibrer nos caves à longueur d’année, loin du strass et des paillettes mais aussi loin de la reconnaissance du grand public.

C’est sans surprise que la fine fleur du garage français était présente sur cette compilation avec les Perpignanais des Sonic Chicken 4 qui transcendent le prophétique Like Calling up the Thunder, avec les méconnus Magnetix (à l’époque) qui déglinguent et assourdissent Fire Spirit, sans oublier le groupe viennois Elvis Corpse Revisited qui donne de la chair au sensuel Sex Beat. L’envoûtant Preaching the Blues est abandonné aux Cowboy From Outer Space, seul marseillais capable de porter la banane et le perfecto sur la canebière tout en électrifiant Elvis sans lui faire honte. Quasiment dix ans avant la sortie de l’album perdu de The Oubliettes,  »Lil’one Arms », l’emblématique duo composé d’Ali Smith et Matt Verta-Ray reprenait My Dreams et les Speedball Babies magnifiaient Cool Drink of Water. Pour compléter un casting déjà classieux, Fred de Unrecording Records a réussi à convaincre Mick Collins et les Dirthbombs de participer au projet en s’appropriant de manière surprenante Lupita Scream.

Deux galettes noires, quatre faces et 25 titres plus tard, on découvre un diamant brut à dégrossir, à écouter pour arriver à une pierre polie, un joyau que l’on dépose avec délicatesse et respect sur sa platine. Encore merci au label Unrecording Records d’être mort pour ses idées.
Nous lui rendons hommage et vous rappelons que cet objet édité à seulement 1000 exemplaires est de nouveau disponible sur le shop de Casbah Records, qui tente de ressusciter les vieux démons de Jeffrey Lee Pierce, du Gun Club et du rock underground dans sa globalité.

www.casbah-records.com
http://www.casbahrecords.bigcartel.com/

 

3 commentaires

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