On se souvient vaguement de la déferlante des bébés rockeurs montée de toutes pièces par quelques anciens influents qui n'en pouvaient plus de voir les jeunes s'identifier à Britney ou Justin. Pour la plupart, des Parisiens juste pubères, souvent fils de bonnes familles, une mèche travaillée au babyliss, « L'écume des jours » fraichement achetée dans la poche arrière d'un jean slim diesel et un je-m'en-foutisme sous contrôle. Que reste-t-il du fameux « J'écoute les Cramps » des BB Brunes, unique déplorable rescapé de cette génération à combustion spontanée ? Quand une génération fait pschitt, que reste-t-il ?

Il reste ceux qui étaient là avant, les durs à cuire, au sens noble du terme. Ceux qui ne sont pas nés d’un coup marketing et qui écument les salles de France quelle que soit l’intensité de la lumière braquée sur eux. Marie et Lionel, respectivement guitare et batterie des Liminanas, font partie de ceux là. A l’époque où les Naast nous livraient une pantomime de Dutronc, eux se frayaient un chemin auprès des plus prestigieux labels indépendants américains. La France ignorait leur existence et se paluchait sur le sex appeal de trois jeunettes pastichant Patti Smith et Les Liminanas perçaient avec Je ne suis pas très drogue, titre digne de figurer dans la Bande Originale de OSS 117. Toujours pas signé en France mais avec déjà deux albums à leur actif dont ‘ »Crystal Anis’ » sortie en septembre 2012 chez Hozac Records, les Liminanas commencent à faire parler d’eux et c’est tant mieux pour le rock en France. J’ai eu la chance de les rencontrer dans l’étroite salle du Labo à Vienne lors d’une soirée glaciale et humide de Janvier. Entretien chaleureux et amical, sans fanfaronnade.

Salut à vous, merci de m’accorder un peu de temps. Pour tous ceux qui ne vous connaissent pas, pourriez-vous présenter ?

Marie : Moi je joue de la batterie, et de temps en temps je fais les chœurs.

Lionel : je joue de tous les autres instruments sur les disques et de la guitare électrique sur scène…et de la fuzz.

Vous n’êtes pas de jeunes premiers comme on en voit beaucoup aujourd’hui sur la scène garage, qui y a-t-il eu avant Les Liminanas ?

Lionel : Tout a débuté dans les années 80, nous avions un groupe qui s’appelait les Beach Bitches. Quand le groupe a splitté un peu plus tard, Marie, Nadège, Guillaume le chanteur des Beach et moi-même avons fondé Les Bellas. On a enregistré deux simples et un album qui n’est pas sorti parce qu’à l’époque le label US Dionysus qui devait l’éditer ne l’a jamais fait. On s’est retrouvé avec cet album sur les bras sans personne pour le sortir, il est un peu tombé aux oubliettes. Pas mal d’années après, les Disques Steack et SDZ Records l’ont exhumé (le disque s’intitule « Belladelic’ »). On a continué à jouer dans des groupes à Perpignan et comme tu le sais dans ces petites villes, tout le monde joue avec tout le monde. Nous avions un groupe qui s’appelait les Migas Valdez dans lequel jouait la moitié des Sonic Chicken 4.  Quand ils sont partis faire des dates aux US, Marie et moi nous n’avions plus de groupe.
On en a alors profité pour enregistrer une démo bricolée à la maison. On l’a enregistré dans un petit studio à Perpignan, on a collé les mises à plat sur MySpace et dès le premier jour on a choppé un premier deal avec Hozac Records qui voulait les deux titres (I’m dead et Migas 2000) pour faire un 45t. On était comme des fous. Et, assez dingue c’est que le lendemain, on a reçu le même mail de la part de Trouble In Mind Records qui voulait aussi un single. Le problème, c’était qu’on n’avait plus rien en stock mais on leur a dit qu’il n’y avait aucun problème qu’il nous restait plus qu’à enregistrer nos compositions, ce qui était faux. C’est dans la foulée qu’on a fait Je ne suis pas très drogue dans notre salon et La berceuse pour Clive , Clive étant notre fils. Ils ont sorti ce single et nous ont proposé de faire un LP. C’est comme ça que l’aventure a débuté. Au bout de quelque temps ils nous ont demandé de venir tourner aux Etats-unis. Nous n’avions pas de groupe et pas de concert à notre actif puisqu’on bidouillait tout de chez nous. On a monté un groupe avec des chanteuses, en particulier Muriel et Nadège, et on a pris Gaz Gaz, un groupe de potes pour la tournée US. Comme cette année là ils étaient moins disponibles et voulaient se consacrer à leur propre truc, on a créé un groupe de scène pour pouvoir faire des dates et être plus autonome. Maintenant on joue avec Nadège qui jouait dans les Bellas, Martin, son copain qui est un super musicien de Limoges, et Mickey à la basse qui est un vieux pote quasiment un membre de la famille et voilà…..

Alors comme ça la légende des groupes qui ont percé grâce à Myspace existe !

Lionel : Et bien c’était la bonne époque, avant que ça sombre dans un truc incompréhensible.

On a souvent qualifié Les Liminanas de « groupe de garage le plus connu aux États-Unis mais encore méconnu en France ». Avez-vous le même regard sur votre notoriété ?

Lionel : Ouais, enfin….Je ne sais pas si on est très connu aux États-Unis. On l’est peut-être un petit peu. On le doit principalement aux deux labels sur lesquels nous sommes signés, qui sont des maisons de disques super cools avec une forte base de fans. Par exemple lorsque Trouble In mind records sort un disque il y a des mecs qui vont l’acheter les yeux fermés, d’autres qui vont le chroniquer, le défendre et le faire buzzer. C’est cette dynamique qui nous a permis de faire entendre notre musique. Et après en France, ….Oui en fait on n’a pas de vraie maison de disques en France. On a fait un 45t sur SDZ (AF3458) et là on va en faire un autre chez Nasty Records (Ton coté yéyé m’emmerde) et on va certainement bosser sur un projet avec Born Bad Records à la rentrée.

Marie : On n’a presque pas joué en France.

Lionel : Ouais c’est vrai, on n’a pratiquement pas fait de dates en France, quoi. Donc forcément, cela n’a pas aidé à nous faire connaître ici.

Pour vos sorties, vous alternez entre Trouble In Mind Records et Hozac Records. Ce deal leur convient-il ? Ils n’ont pas envie d’une exclu ?

(Rire général) Marie : Sur la tranche, non… à coté des ronds, ils s’envoyaient des vannes du genre « touche pas à mon groupe ».

Lionel : Ouais c’est vrai. En fait c’est juste que nous avions promis à l’un et à l’autre. Tu vois cette fameuse semaine folle où ils nous ont contactés coup sur coup, on a dit au premier qu’on aller faire un LP et au second aussi. On a juste tenu parole. Mais non, ils nous ont jamais demandé une exclu. Ils nous foutent une paix royale, on enregistre ce qu’on veut, on fait tout comme on veut avec les labels qu’on veut.

« On n’est pas du tout dans le truc nostalgique et yéyé »

Il y a eu le premier LP avec le single je ne suis pas très drogue sorti chez Trouble In Mind Records puis ‘ »Crystal Anis » qui est sorti chez Hozac Records. Le prochain sortira chez qui ?

Lionel : Le troisième…pfuit. On bosse sur un projet mais on n’a pas trop avancé donc on ne va pas en parler. On a un projet avec Casbah Records [1] également. Je pense que le nouveau vrai album, il sortira chez Trouble In Mind. Après, on a plein de projets parallèles. En fait, on a installé un petit studio à la maison, on enregistre tout le temps et on a plein de projets en cours parce que c’est ce qu’on aime faire. Enregistrer, c’est super cool. Faire de la prod’ à la maison, on y passe un temps fou mais ça nous plaît vachement et du coup ça nous permet de développer plein de trucs différents.

Cela signifie que vous êtes complètement autonome, de la composition à la masterisation finale ?

Lionel : Non, on enregistre à la maison. On mixe chez un pote à nous qui s’appelle Raphaël Dima. C’est un mec super doué qui vient plutôt de la scène électronique de Perpignan. Il est producteur mais également DJ. Son approche nous intéresse énormément car cela nous apporte un regard moderne sur notre propre musique. On n’est pas du tout dans le truc nostalgique et yéyé, où beaucoup de gens veulent nous cataloguer. Ce n’est pas du tout notre truc. On aime aussi les sonorités d’aujourd’hui comme Nick Cave, les ambiances un peu dark comme sait si bien le faire Grinderman. Donc le fait de mixer notre travail avec lui au niveau des basses, des caisses claires et du beat, ça apporte un truc différent assez intéressant. On a ensuite un plan de mastering avec un technicien qui vient d’Amérique du Sud, Luis, c’est un fou furieux. Ce mec, il bosse avec du matos ultra vintage, par forcément à lampe, mais des trucs bidouillés, des pré-amplis énormes. Tout ce qu’on fait numériquement à la maison, on arrive à lui donner du corps et de la chaleur en passant par ses machines. Donc en gros, on est autonome au niveau de la production mais il y a des étapes incontournables qu’on respecte pour obtenir le son  » Liminanas ».

En France, le raccourci permanent c’est Gainsbourg et l’époque des yéyés. Cette filiation vous gonfle où c’est ce que vous vouliez faire en créant les Liminanas ?

Lionel : Bon ce n’est pas une surprise parce que la patte « Melody Nelson’ », « Anna », elle y est évidemment. Mais c’est plus un hommage. Ce sont des disques qu’on a beaucoup écouté, mais je pense qu’on fait des trucs qui sont plus éclectiques que ça. La similitude pour le public vient de la façon dont on joue les basses. Mais bon, après je préfère qu’on nous compare à la musique de Gainsbourg qu’à celle de Claude François. Pour nous c’est un honneur mais on n’est pas dans un délire d’hommage permanent. S’il le faut, le prochain truc ce sera plus dans l’esprit de Suicide ou des Stooges. Ce qui nous pétera quand on jouera.
On mélange des influences qu’on écoute tout le temps. J’adore également le jeu de batterie de Marie, super primitif, cela fait partie de nos influences, les Gories et toute cette scène garage et sauvage avec de gros toms qui claquent. Bon, je sais pas comment expliciter ça, mais rien n’est calculé à la base, il n’y a pas de concept. La seule règle sur laquelle on ne reviendra jamais, c’est l’autonomie, ne jamais bosser avec un directeur artistique et continuer de sortir les disques au rythme qu’on veut. On ne veut pas que qui que ce soit foute son nez dans nos affaires. Si tu baisses ta culotte dans la musique c’est même plus la peine.

On commence à pas mal parler de vous, je vous ai entendu sur France Inter, je vous ai vu sur Canal +. Vous le prenez comment ?

Marie : On a été scotché.

Lionel : Cela nous a fait plaisir mais qu’est-ce qu’on peut dire ? On s’est pas monté la tête pour autant.

Vous n’essayez pas de surfer sur la vague.

Lionel : Ah si, on en profite déjà, si tu veux. On arrive à jouer dans des endroits cools. On arrive à caler des dates sans trop de soucis. Donc on en profite déjà. Après,……

Marie : Faut rester les pieds sur terre. On n’a pas spécialement envie de devenir un gros groupe. Nous on fait juste notre truc dans notre coin.

Sur vos albums vous alternez le chant en français, en anglais voire des instrumentaux. A quel niveau de la composition vous décidez de la langue, du chant ? Comment cela se passe ?

Lionel : L’écriture nous prend un paquet de temps. Des fois ça vient tout seul mais des fois… On est des acharnés sur nos textes, qu’on les aime ou qu’on les aime pas. Mon frangin en écrit également. Ce sont des textes sur lesquels on revient tout le temps de façon à ce que la rythmique colle avec les mots. La plupart du temps, ça se fait à base de démos, des fois juste sur une boîte à rythmes qu’on écoute au casque pendant des plombes et sur lesquelles on bosse jusqu’à obtenir le résultat qu’on veut. Même si nos textes paraissent simples, la plupart du temps c’est beaucoup de boulot pour arriver à cette simplicité, cette radicalité qui sonne.

Votre musique est assez cinématographique. Avez-vous des images, des scènes de vie lorsque vous composez des titres ? Vous aimeriez travailler sur une BO de film ?

Lionel : A fond. J’adorerais.

Quel type de films ?

Lionel : Il y a plein de trucs qu’on aime. Les films avant-garde de Gabin, les films d’Audiard, l’univers de Lautner, Lino Ventura. Tous les grands classiques. Enfin, Lautner et Ventura, ce sont des univers qui me font vibrer depuis que je suis tout petit. Le cinéma français des années 50 et 60. Oui oui le cinéma est vachement présent dans ce qu’on fait aujourd’hui…

Comme on aime bien laisser une carte blanche aux groupes qu’on interviewe, on aimerait vous demander une playlist. Jouable ?

Lionel : Carrément, je t’enverrai ça par mail.

Deux mois, plus tard nous avons reçu un mail de Lionel via son mobile : « Je suis dans le van, on est en tournée, je te met les références de mémoire, dit moi si tu as besoin d’autre chose, merci, lio ».

1. Down on the street, The Stooges
2. Cheree, cheree de Suicide
3. Le générique de début de « La folie des grandeurs », Michel Polnareff
4. La musique originale de « La Scoumoune » par François de Roubaix
5. La Bande Originale de « Ne nous fâchons pas » par les Rosbif Attack
6. TV set des Cramps
7. No pussy blues, Grinderman
8. Green onions, Booker T and the MG’s
9. La Bande Originale de « Midnight Cowboy », John Barry
10. SOS Mademoiselle, Ronnie Bird.

http://www.myspace.com/theliminanas

Vous pouvez retrouver cette interview avec la carte blanche (playlist + extraits des Bellas et de chaque projet des Liminanas) sur http://casbah-records.com


[1] Normalement, Casbah Records (le label de l’émission rock à la casbah) devrait sortir à la rentrée 2013 le n°1 d’une collection de maxis mêlant littérature et rock garage. Chaque groupe s’appropriant des textes littéraires dont la finalité première n’était pas d’être chanté ou mis en musique.

 

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