Dans la presse culturelle, les eulogies se suivent et se ressemblent. Qu’on enterre Catherine Deneuve ou Ray Manzarek c’est kif-kif, on ne change même plus le calibrage du cercueil, envoyez les pleureuses dès l'intro et faites du bruit. Le plus souvent désormais je préfère me taire. Pour Gilles Verlant, j’ai simplement écouté un proche partager sa peine. Sincère. Désargentée. Et c’est moi qui ai eu mal.

Depuis quelques semaines je bosse en collaboration avec Jacques Duvall. Maintes fois cité dans ces pages, ce sujet du Royaume de Belgique est fiché aux mœurs pour ses méfaits au micro de Freaksville et bien avant ça pour avoir soufflé des insanités de génie à l’oreille de Lio, Chamfort et Marie France. Collaboration pas si étroite que ça puisqu’elle se fait par e-mails et entretiens téléphoniques.

L’autre matin, un mug de thé sur les genoux, je lis que Gilles Verlant est mort. Malaise. J’avais assez de respect pour le bonhomme bien qu’on ne se soit jamais parlé, mais ce n’est pas ça qui clochait. Impossible de lire son nom sans l’entendre dans ma tête prononcé par la voix traînante et lugubre de Duvall… Vraiment. Impossible. La faute aux heures de derushage de notre entretien. Sur l’une des bandes, il évoque Verlant. Pas qu’ils aient été véritablement « amis », mais Duvall lui avait raconté quelques anecdotes sur Gainsbourg lorsque Gilles s’était mis en tête d’en faire la bio officielle – de son vivant ! Aucun journaliste déontologiquement attaché à toucher une avance supérieure à ses frais de procès ne pratiquerait ça de nos jours – et il en était resté une sorte de complicité. Celle que partagent les briseurs de carreaux et les scrutateurs de trou de serrure, cette sympathie qui sait qu’on partage les mêmes faiblesses mais sans régulièrement s’ouvrir. Alors, au lieu de me lancer dans des calembours post-mortem sur Facebook – mon sport favori lorsque l’un ou l’autre irremplaçable décède – je me suis senti un peu obligé de contacter le grand Jacques pour lui faire savoir que j’avais en premier pensé à lui. Je ne m’étais guère trompé, ma missive le trouva pour le moins attristé. J’offre le réconfort que je peux puis me voilà happé à nouveau par différents jobs alimentaires. Pour me filer le courage de torcher tout cela, j’enclenche du Ramones. Réalisant trop tard que, c’est tout de même con, le fait que ces mecs qui expédient au tapis 2’20 de transpi sont tous morts. Tous. Sans exception. Et moi qui m’en sers pour aller de l’avant… Pitoyable.

Alors j’ai refait un mail à Duvall, lui demandant s’il pensait que partager ses souvenirs de Gilles sur Gonzaï pourrait lui faire du bien. En substance : pourquoi pas, au moins ce serait une forme d’hommage. Mais pas du genre pleurnichard hein ? Promis Jacques, promis.

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Tu te souviens quand tu as rencontré Verlant ?

Jacques Duvall : la première fois ? En 1977, au Rocking Club sûrement, notre Marquee’s de l’époque et sans doute à l’occasion d’un concert des Boys ou de 999, voire même d’Ultravox période John Foxx. Où était-ce un peu plus tôt ? Eddie And The Hot Rods au 140 ? Patrick Eudeline à la Chapelle des Brigittines ?… 1977 : « L’année où les deux sept se percutent » La formule avait été trouvée par un groupe de reggae nommé Culture. Mais cette année qui devait être celle du jubilé de la reine Elizabeth II reste dans la mémoire d’une « blank generation » celle de l’avènement du mouvement punk. Une de ces années où les choix ne sont pas anodins. Au pays des Belgiens comme à Londres ou à Paris, il y avait les « pour » et les « contre ». Enfin, c’est-à-dire qu’il y avait surtout les « contre ». Et les pour étaient si peu nombreux qu’on ne doit pas se concentrer trop longtemps pour se souvenir d’eux. Dans la presse rock belge, trois noms sont apparus qui défendaient les sauvageons, trois intrépides reporters devant autant à Nick Kent ou Lester Bangs qu’à Tintin : Bert Bertrand (qui, avant de se jeter sous une rame du métro new yorkais, inspirera le patronyme de l’interprète de Ça plane pour moi) ; Nadine Milo ; et Gilles Verlant.

Quand tu dis « comme Nick Kent », il était impliqué dans le mouvement ?

Jacques Duvall : Gilles fréquentait Caroline Music, un disquaire où mon frère (Christian Fletcher) travaille comme vendeur. Un jour il lui propose une association avec un troisième larron, Philippe Kopp, pour faire venir à Bruxelles les Heartbreakers de Johnny Thunders. Il suffit que chacun mette 15.000 francs belges sur la table pour que l’affaire se fasse. Mon frangin emprunte cette somme à un client du magasin et les trois compères forment une société qui, finalement, débutera ses activités par l’organisation d’un concert des Talking Heads. La société sera baptisée « Sound And Vision » en hommage à un chanteur caméléon britannique qui sera le sujet du premier livre que Verlant publiera. Parallèlement Gilles présente en télé « Follies », une émission live où défilent tous les groupes new wave. Il crée un label éphémère, Scalp Records qui révèle Allez Allez mais où il signe aussi Michel Clair, le Willy DeVille ardennais. Et puis il est parti pour Paris, l’aventure Canal+. A new career in a new town… J’arrête là le curriculum vitae. Je ne suis pas, comme il l’était, biographe.

J’ai senti que ça te touchait particulièrement. Etrangement allais-je dire. Vous étiez proches ?

Jacques Duvall : Gilles n’était pas ce qu’on appelle un ami, je ne le croisais que très périodiquement. Mon frère Christian et surtout Philippe Kopp sont bien plus légitimes que moi à ce niveau. (…) Gilles m’a fait tellement de chroniques favorables que, si nous n’étions tous deux banalement hétéros, tout le monde s’imaginerait qu’on couchait ensemble. Et le mec, même si du coup je suis mal placé pour le dire, était un mec bien. J’ai bénéficié, comme tous ces potes qui m’appellent pour partager leur peine, de sa, heu, générosité. Un mot qui m’écorche la bouche, surtout dans notre sympathique milieu du show-bizness. Et je mets rock’n’roll dans show-biz, hein, soyons clairs. Le Verlant qui aime Eddie & The Hot Rods et celui qui fait un bouquin sur Balavoine (argh!), quelle différence, au bout du compte ? Là, c’est vraiment un détail de l’histoire, comme dirait le borgne. Hommage aux deux, au-delà de mes petits (mauvais) goûts.

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Gainsbourg, la bio, c’est le point de départ si j’en crois ce que tu m’as raconté l’autre jour.

Jacques Duvall : Gilles m’avait assailli de questions avant de devenir son biographe officiel. Je ne lui avais épargné aucun détail, Martin Circus [prog disco hexagonale cosigné par Gainsbarre en avril 1980 NDA] et Jairo y compris. A ce moment-là j’avais un fan convaincu devant moi, avide de boucher rapidement les quelques trous qui demeuraient dans sa connaissance de l’homme à tête de chou. Mon autre frère, Claude Milan – fondateur de Romantik Records, le premier label punk continental –  m’a fait une confidence troublante : « Tu sais que quand je lui passais des disques de Gainsbourg il était dubitatif ? Pas assez rock, comme la plupart pensaient avant Bijou… ». Merde ! Moi qui croyais avoir été le passeur.

Ça me tarabuste. J’essaye de retracer les contours de la rencontre parce que je sens bien que c’est de là que commencent les racines de l’affection. Ces espèces de liens souterrains qui nous rapprochent des gens sans qu’on le remarque forcément. Ce truc qui fait encore mal une fois qu’il est coupé.

Donc c’est ton frère qui vous a mis en contact du coup ?

Jacques Duvall : Christian ? En fait Claude a précisé mes souvenirs rendus vagues par le temps : « c’est bien au concert d’Eddie & The Hot Rods que tu as dû le voir la première fois. Le 21 octobre 1976, avec Royal Flash en support act. » Claude se souvient bien de la date : c’était lui qui avait organisé ce gig. Il avait taxé notre mère d’une partie de l’argent nécessaire. « L’autre partie, plus l’annonce dans la presse, c’était Gilles ! » Ce Verlant était diablement présent dans ma famille… Et ce n’est pas fini. Christian Fletcher m’a envoyé un lien vers un site consacré à Gilles Verlant et j’y ai découvert une étonnante interview du jeune Johnny Hallyday réalisée par Louis Verlant, le père de notre Rouletabille. Là, la mémoire me revient : j’ai 17 ou 18 ans, nous sommes à l’aube des seventies et je fréquente un cours de théâtre donné par ce Louis Verlant qui, avant d’être journaliste, est comédien, metteur en scène et prof d’art dramatique. Je me souviens de sa réelle bienveillance sous ses dehors rentre dedans. On la remarque d’ailleurs dans cet entretien avec un Johnny traité sans complaisance mais avec un réel intérêt. De ce temps-là les chanteurs yéyé avaient droit soit au questionnaire SLC (« quelle est ta couleur préférée ? »), soit au mépris et aux railleries type Bouvard. Louis Verlant parle vraiment au jeune homme qu’il a en face de lui. Il ne fait pas semblant d’être cool, d’être jeune, il cherche à comprendre. Sa première question : « D’où vient cette tristesse ? ». Et on voit Johnny s’ouvrir, lui à qui on a si souvent reproché d’être maladroit en com’. Gilles avait cette capacité d’empathie. La pomme n’est pas tombée loin de l’arbre.

On nage en pleine affaire de famille. Et je repense à celle dysfonctionnelle des Ramones. Est-ce que c’est ça le truc qui fait qu’on s’attache à certaines personnalités ? Leur trouver une place dans l’album photo de la maison ? Et celui qui se surnomme « le chanteur le plus triste du monde » qui vient de demander d’où vient cette tristesse »… C’en est trop pour moi, j’ai le bide qui fait des noeuds. A vouloir ouvrir les vannes j’ai les pieds trempés désormais. Trop tard, je n’ai plus besoin de questionner, Jacques est parti sur sa lancée.

Gilles-Verlant-After-Hours-845x1024Jacques Duvall : Je réalise que je tombe à pieds joints dans le piège de parler autant (voire plus ?) de moi que de lui. Hommage d’un narcissique, on ne se refait pas. Je rends aussi un hommage à mes deux brothers, peut-être pour leur dire que je les aime avant qu’ils ne glissent dans un escalier. Pour ceux qui se demandent pourquoi mes frères et moi avons des noms de famille différents, c’est simple : notre mère s’est tapée tout Bruxelles dans les années 50, elle était canon et pourtant nous ne sommes pas beaux. Allez, si, Christian a encore ses cheveux et il plait aux gonzesses. Mais ce que je voulais dire c’est simplement : Gilles, attends-nous un peu, t’inquiète, on arrive.

J’ai décidé de monter ce papier avec tout ça en tentant de garder le ton de nos échanges. Bien sûr, Jacques a raison, les fans de Verlant n’y trouveront pas autant d’infos croustillantes que dans le prochain Télérama qui lui sera réservé. Mais ce que j’ai pu approcher c’est ce sentiment ô combien légitime que, ce doit être très difficile d’avoir œuvré dans le showbiz du rock (attention gros mot) et de voir tomber comme des mouches ses anciens amis, collègues, rivaux etc. One by one, l’un après l’autre. Talentueux ou pas, célèbres ou pas, amis ou pas. Foudroyés. Oui cela doit être dur. Ce truc machin, la chose rock, a eu sa vie et celle-ci est en train de lui filer entre les doigts. Verlant l’a raconté comme il a pu. Duvall en a été, comme il a pu. Il a vu mourir Jacno, Marc Moulin, Daniel Darc. A suffisamment entendu gloser sur Alain Kan. Maintenant c’est Verlant, Jill the unlucky. Alors comme chez Lafontaine, Duvall est de ceux qui ne meurent pas. Ceux qui sont frappés.

5 commentaires

  1. Ce serait quand même bien, chers amis de Gonzaï de créditer vos visuels ….
    c’est pas tellement ma photo de Gilles devant le mur de Gainsbourg, mais surtout pour l’illu de Yves Budin qui mérite vraiment d’être connu ….
    merki !
    des bises ….

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