Le concert de Psychic Tv à la Gaité Lyrique fin septembre était décevant et le nouvel album "Snakes" qui va sortir ces jours-ci le sera surement tout autant. Mais qu’importe, Genesis Breyer P-Orridge a eu le temps de vivre mille vies faites de fulgurances tandis que la plupart se contente d’exister prosaïquement. Et parce que s’attaquer à l’œuvre de Genesis Breyer P-Orridge, c’est un peu comme résumer Guerre et Paix en 140 caractères – un chemin de croix psychique – il a fallu rogner et garder la substantifique moelle : celle d’un corps mêlé.

Attention : théoriciens du genre et âmes insensibles s’abstenir.

Que l’on soit homme ou femme, sauvage ou domestiqué, cartésien ou illuminé, despote ou pot-pourri, branleur débiteur ou spéculateur imposteur, il est formellement interdit de ne pas être ébranlé par la création de Genesis Breyer-Orridge, né Neil Andrew Megson, mort et ressuscité plusieurs fois sous dissemblables entités.

A l’heure où d’autres battent le pavé sans embûches, Genesis P-Orridge s’embrase pour l’avant-garde sous toutes ces déformations, qu’elle soit littéraire, musicale ou bien théâtrale. En 1969, il n’a que 19 ans lorsqu’il crée son propre collectif, COUM Transmissions, avec Cosey Fanni Tutti, futur membre de Throbbing Gristle. Leurs performances s’inscrivent dans le mouvement Body Art – dans le contexte qu’on connaît de libération des mœurs et du corps – avec des artistes comme Gina Pane, Orlan, Chris Burden, Vito Acconci ou la désormais très/trop populaire Marina Abramovic.

Autour de thèmes intellectuels et criminels – l’art comme le crime, cet abandon de la sécurité, de la normalité, de la vie – on sent poindre dans ses performances ce qui constituera l’élément névralgique de l’exploration de Genesis : Le concept d’identité. Mais pour mettre au point ses optiques virales, Orrigde a eu, comme tout le monde, ses mentors, ses maîtres à penser, ses pères spirituels et sentencieux. Il y’a l’inévitable William Burroughs mais citons tout d’abord le moins évident mais tout aussi important Pierre Molinier – ce n’est d’ailleurs pas un hasard si se tenait jusqu’au 12 octobre à la galerie Invisible-Exports à New-York, une exposition réunissant pour la première fois les deux artistes dans une collaboration transcendantale, Molinier ayant passé l’arme à gauche en 1976 en se faisant sauter le caisson.

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The Priest They Called Him

Photographe, peintre et poète français, Pierre Molinier est un des précurseurs du l’Art Corporel. C’est grâce à lui, entre autres, si l’on a admis aujourd’hui l’idée que le corps est capable de produire de la connaissance qui ne soit pas purement rationnelle ou empirique. A travers ses autoportraits travestis et ses collages, la notion de « moi » (physique et mental) considéré comme une forme stable, achevée, s’est progressivement érodée dans notre société. Il a creusé l’idée que l’identité n’existait pas « en soi », mais qu’elle était « exprimée » à la fois dans et à l’extérieur du cadre culturel. Si l’œuvre de Pierre Molinier reste à ce jour subversive et relativement peu connue, c’est que son auto-érotisme vient dérégler à la fois le jeu pipé d’avance du masculin et du féminin et la belle symétrie hétéro-homosexuelle formulés par Napoléon et repris par Freud « L’anatomie, c’est le destin. »

Genesis dira de Molinier que « sa chambre noire de guérillero du désir éclata à travers mon cortex visuel et enfonça ses mandalas mercuriels dans des modèles de mobius de shrapnel sensuel. » Comprendre : très marqué par l’œuvre de l’artiste français, Orridge ira encore plus loin que celui-ci en mettant physiquement en pratique le vœu de Molinier : La déconstruction de l’identité. Et ce n’est pas Burroughs qui dira le contraire.

william-burroughs-genesis-orridgeWilliam Burroughs fut véritablement l’éducateur du jeune Genesis. Mais il faut aussi nommer le peintre Brion Gysin car si l’on attribue la technique du cut-up au père Burroughs, c’est bien Gysin qui en a fait la fameuse découverte au fumeux Beat Hotel – en découpant des articles de journaux avec une lame Stanley et en replaçant les fragments ainsi obtenus dans un ordre différent –       Alors que lui ne voit en cette méthode qu’une distraction, Burroughs en fait l’une des clés de voûte de son œuvre. Pour lui, il s’agit de s’extraire du concept de l’identité qui est le résultat du processus d’aliénation des individus, esclaves d’automatismes mentaux. Un monde où « les forces de contrôle » règnent. Ces forces de contrôle – une expression imaginée par Burroughs et reprise par Orridge comme par Michel Foucault ou encore Deleuze – désignent en fait toute structure, tout individu, dont l’objectif est de réduire l’humanité en automates captifs. Médias à la masse, moyens de désinformation, gouvernements bâbords et tribords, menteuses religieuses, familles dogmatiques, toutes ces forces nous endorment, nous sucent les sens, absorbant jusqu’à la moelle toute l’énergie. Des êtres végétatifs à l’existence prosaïque.

Pour les mots, même topo. Les mots mentent. Forcément. Nous croyons manipuler les mots alors que c’est tout à fait l’inverse. Les mots sont un virus. Un beau virus. Il y a des maladies qui sont belles. N’est-ce pas un des plus grands paradoxes de notre civilisation que de vénérer le langage alors qu’il nous trahit sans cesse ? Pourquoi est-ce qu’on s’évertue à exprimer des sentiments par le langage alors qu’il ne peut rendre compte totalement de la complexité de ceux-ci ? Nous sommes, je le crois, nombreux à être sans cesse tiraillé entre une volonté de mutisme répété et la fureur d’un lyrisme infini. Je crois que c’est ainsi que tout a commencé d’ailleurs, mais reprenons là où nous nous sommes arrêtés.

C’est cette réfutation née d’un examen patient du mot, de son fonctionnement – y compris mental, biologique, comme on observerait froidement une nouvelle espèce – et d’un questionnement du travail d’écriture comme de la mise en mots, qui va pousser W. S. Burroughs à aspirer à une transformation de l’humanité, finalement débarrassée de l’impéritie du langage, à questionner son identité, son héritage génétique, psychologique et socioculturel, afin de mieux la reconstruire. Sauf qu’en tant qu’écrivain, il reste malgré tout prisonnier de la lettre, du vocable.

Ce sont des conversations entre les deux artistes entamées au début des années 1970, lorsque Burroughs vivait à Londres près de Picadilly Circus, qui vont inciter Orridge à se prendre lui-même, son corps, son esprit, comme objets de réflexion puis d’action. Cette rencontre va permettre à Burroughs de voir, à l’instar de Pierre Molinier, quelques-unes de ses théories les plus ambitieuses mises en pratique.

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Gen(d)re idéal

Faisons l’impasse sur la période Throbbing Gristle, Industrial Records et le sobriquet devenu célèbre de « wreckers of civilisations » par Sir Nicholas Fairbairn ­– un député écossais très conservateur ­– et parlons plutôt d’amour.

Au milieu des années 90, Genesis P-Orridge rencontre Lady Jaye, née Jacqueline Breyer, une jeune performeuse et dominatrice d’un donjon SM new-yorkais. Ce qui commence comme une belle histoire entre deux êtres complémentaires (et quelques échanges de vêtements) va se métamorphoser en un concept totalement inédit : la pandrogynie.

La pandrogynie s’inspire en quelque sorte du mythe d’Aristophane sur l’androgyne qui serait une figure regroupant deux âmes-soeurs, figure séparée par les dieux qui n’aurait depuis de cesse de se reformer. Mais plus que la réunion de deux êtres, Genesis et Lady Jaye visent la création d’un seul et même être, un pandrogyne, du grec pan (tout), andros (homme), gunê (femme). « L’idée n’est pas d’être jumeaux, mais d’être deux parties d’un nouvel être » précise Orridge.

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En 2000, pour la Saint-Valentin, tous deux se font poser des implants mammaires. D’autres interventions suivront : vasectomie et traitement hormonal pour Genesis, puis diverses opérations chirurgicales du nez, des yeux, des joues, du menton, des lèvres pour l’un et l’autre. Dans le court-métrage de 2006, Pandrogeny Manifesto, le/la désormais rebaptisé(e) Breyer P-Orridge proclame : « L’ADN est un parasite et nous sommes simplement les vaisseaux à sa disposition ». Si pour Burroughs le langage est un parasite, pour le couple, c’est bien l’ADN qu’il faut court-circuiter tel un cut-up dans la chair.

La paire de ciseaux remplacée par le scalpel du chirurgien.

On voit donc que la question n’est plus celle de l’appartenance à un genre, mais bien la possibilité de se libérer du corps. Selon le couple « certains se sentent comme un homme emprisonné dans un corps féminin. Certains se sentent comme une femme emprisonnée dans un corps masculin. Breyer P-Orridge se sent seulement emprisonné dans un corps. »

La première personne du pluriel

Etre la moitié de l’autre. L’âme cœur. Le manger. L’avaler. Cesser d’être des individus. Le corps qui démange. L’égocentrisme altéré. Donner une consistance bien réelle à l’idée que Lacan met au fondement de l’amour : ne faire qu’un, soit « la façon la plus grossière de donner au rapport sexuel, à ce terme qui se dérobe manifestement, son signifié ».

Pendant sept ans, la réalisatrice française Marie Losier va filmer le premier couple intrinsèquement fusionnel de l’histoire. The Ballad of Genesis and Lady Jaye – à l’image des cut-ups qui servent de modèle esthétique au couple – est une succession de souvenirs désordonnés, d’instants transcendés, déambulations capturées pour un romantisme d’un nouveau genre. Ce film est bien plus qu’un simple biopic, c’est un véritable tableau fantasmé. « Un trou dans la réalité » pour reprendre ce terme cher à Genesis.

Le projet prend fin en 2007 suite à la mort brutale de Jacqueline Breyer des suites d’un cancer à l’estomac. Mais là où la plupart se serait démontée face à une telle duperie de la vie – cocufiée de l’éther et crime divinatoire – Breyer P-Orridge n’a pas abandonné sa quête de transformation, Lady Jaye représentant désormais  la pandrogynie « dans le monde immatériel » tandis que lui/elle-même l’est « dans le monde matériel ». Et pour prolonger ainsi la genèse d’un corps singulier, Genesis répond désormais à la première personne du pluriel.

Psychic TV // Snakes //
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