A l’occasion de leur passage samedi prochain pour une Gonzaï IX sous le signe d’Halloween aux cotés de Cercueil et Le Prince Harry, remontée des archives pour Faust avec une interview téléphonique réalisée en 2008. Avec, à l’autre bout du fil, le leader historique Jean-Hervé Péron, et son cortège de souvenirs krautrock ; un mot dont ils assument, à juste titre, la co-paternité avec Neu ! et Can.

Car à tout seigneur, tout honneur. Le droit d’inventaire attribue l’origine du mot krautrock – suremployé dans la dernière décennie, on en convient – à ce groupe mythique nommé Faust. Un groupe punk avant l’heure, avant-gardiste de bien des façons, qui publie en 1974 son épitaphe: « Faust IV ». Sur lequel on trouve deux pépites, Krautrock et Sad Skinhead, dont le temps n’a pas entamé la beauté.
Punk, cinq ans avant son explosion, Faust est un groupe franco-allemand fondé en 1971 qui continue, au gré des marées, d’illuminer ses semblables par son approche free de la déconstruction, au sens littéral du terme. Une bande de joyeux anars qui s’amuse encore aujourd’hui, malgré la mort de Rudolf Susna en 1996 et les bisbilles avec Hans Joachim Irmler, de fracasser les salles du monde entier à la scie sauteuse, à la masse ou  avec tout autre instrument métallique passant à leur portée.

Trente ans après la fin du Faust original, Jean-Hervé Péron continue d’entretenir la flamme du groupe avec Zappi Diermaier, le batteur colosse à la force tranquille. Depuis l’enregistrement de cette interview, trois albums[1] ont été publiés off the radar ; chacun prouvant à sa façon que Faust réfute l’idée même d’un droit inventaire. Avec Faust, le changement, c’est toujours maintenant. Après une période qui les aura vu revenir sur le devant de scène avec James Johnston de Gallon Drunk et des Bad Seeds de Nick Cave, Faust sera le samedi 3 novembre à la Maroquinerie, accompagné d’Amaury Cambuzat (Ulan Bator) et Nathalie Forget aux ondes Martenot. Trêve de parenthèse auto-promotionnelle, c’est parti pour un phoner qui lui non plus n’a pas trop mal vieilli.

Bonjour Jean-Hervé, c’est toujours agréable de converser avec un mythe…

Ok entendu, ah ah ah ! Allez vas y, balance tes questions, demande tout, je te dis tout!

Commençons cette interview en abordant l’actualité [l’interview a été réalisée en mai 2008]. C’est l’anniversaire des quarante ans de mai 68, et c’est tout de même marrant que tout le monde considère Daniel Cohn-Bendit comme l’icône absolue de cette rébellion estudiantine alors qu’il est franco-allemand. Compte tenu de vos origines, je tente le parallèle avec Faust et je me demande si vous n’êtes pas en quelque sorte annonciateurs de tout cela… Vous débutez votre carrière en 68-69 e en rompant totalement avec les schémas musicaux de l’époque. La transgression en plein mouvement hippie, et les connexions sur d’autres prismes….

Je ne suis pas d’accord. D’ailleurs ce n’est pas la première fois qu’on me pose cette question. A force de réfléchir, je dois admettre qu’on était pas les premiers, mais Faust a été le groupe le plus radical, ça c’est certain. Inspiré de tout ces mouvements post 68, Faust a suivi de près, quoique de façon plus extrême, des groupes comme Tangerine Dream, Kraftwerk, qui étaient là avant nous, avec, si je puis encore me permettre, moins de virulence que Faust.

Je pense à ce morceau incroyable, Sad Skinhead, je pense au punk, à la radicalité. Le no concession, ça vous vient d’où, cette envie d’aller très loin dans la déconstruction/reconstruction?

Ce sont des mots qui me plaisent beaucoup, construction, déconstruction…. Nous étions ce qu’on appelle maintenant un boy group. Au début ça m’a fait très drôle d’entendre ça, et finalement ce n’est pas si injuste. Au départ Faust ce sont deux groupes, qui pour des raisons de production, ont été réunis. On s’est cherché, c’est vrai. Mais ce sont deux groupuscules, deux philosophies, plusieurs nationalités. Moi je suis Français d’origine, mais Allemand de par ma situation géographique. Il y avait un Autrichien, un Slave, un Allemand du nord, l’autre du sud… bref. Faust, au commencement c’est un amalgame de personnes différentes fonctionnant sur un moyen d’expression TOTALEMENT différent. Il y a Rudolf Susna, le Slave, qui arrive avec une grande technique de piano, une grande culture musicale, artistique, l’artiste complet. Le génie, l’alcoolique. Il y a moi, le beatnik français, paumé, sur la route, revenant juste des Etats-Unis, débarquant en France en plein mai 68, totalement largué, avec tous mes potes français devenus radicaux. Je prends directement la fuite à Hambourg. Je parle de fuite là, car c’est littéralement le mot…

Je fais une parenthèse ici, concernant votre éducation personnelle: Vous êtes né en France, vous partez aux States, vous découvrez Dylan, la culture américaine, vous revenez dans votre pays… et pourquoi ce départ immédiat pour l’Allemagne ? Pourquoi ce pays comme destination ?

Outre tout l’historique que je viens de te faire, il faut savoir que je suis les événements en Europe depuis les USA, via les médias. C’était un peu les cow-boys et les indiens ; les méchants c’était les manifestants qui jetaient des pavés sur les flics, etc etc… Toute l’histoire était gentiment aseptisée par les médias, de peur d’une contagion outre-Atlantique. Moi je rentre des States vers juin, je reprends contact avec mes potes, tout maoïstes, trotskistes, radicaux. Moi j’étais radical à ma façon, et bien sur nettement plus au courant qu’eux des mouvements, via Timothy Leary, Ginsberg, puisque j’avais vécu aux USA. A ce moment là, soit tu te politises, soit tu te casses. Et moi, le mot LOVE, à l’époque, ça me parle. Et ce n’est pas bien vu en France en mai 68. Alors c’est on the road, je pars sur la route et tombe amoureux d’une jeune allemande. Et voilà.

Vous parlez du fait que tous les membres de Faust sont de nationalités différentes, européennes diront nous. Depuis deux ans tout le monde semble revenir aux Krautrock comme à la fontaine de jouvence, se révérant d’Harmonica, Neu!, Can… Au final, Faust, dans le droit d’inventaire, ce n’est pas plus une vision européenne qu’un groupe de Krautrock allemand ?

Tout à fait! C’est peut-être l’avantage qu’on a sur les autres au final, si on peut parler d’avantage. Nous n’étions pas partis pour faire des compromis, on était une bande de drôles de mecs.

J’ai l’impression que vous l’êtes encore un petit peu. Lorsque je regarde les images du documentaire que Julien Perrin va sortir (Ist Faust Schön? NDR), vous apparaissez terriblement nerd….

C’est vrai bon sang, on n’arrive pas à changer… les cartilages se raidissent un peu mais on n’arrive pas à devenir raisonnable.

Et vous avez encore de très jolis cheveux, c’est important à presque soixante ans.

Ah, ah, merci… Il faut vraiment dire que Faust reste un groupe à part. Chaque groupe dira cela de lui-même, enfin bon…

Revenons sur les deux vies de Faust. La première qui s’arrête en 1974 à la suite du refus de publication du cinquième album par Virgin Records, et puis la deuxième qui commence de manière plus marginale. Vous dites dans certaines interviews que Faust s’est arrêté par refus de la compromission, la pression des labels qui veulent vous pousser vers quelque chose de plus… mainstream. La vraie fin de Faust, au final, se situe-elle entre ces deux versions : le refus du label de sortir le cinquième album ou la punk attitude de Faust?

L’un entraînant l’autre…. A l’époque, Richard Branson, patron de Virgin, avait deux poulains dans son écurie : Michael Oldfield et Faust Il avait une idée bien précise en tête : faire du fric, tout de suite. Nous étions sensés enregistrer le jour, aux mythiques studios Manor, et Oldfield la nuit. Branson voulait du succès, de l’argent. Faust ne voulait ni l’un ni l’autre. Deux des membres du groupe ont démissionné. Moi je suis resté, faut dire que je fumais beaucoup, je me foutais de ces histoires, j’avais juste envie de jouer. Bref, on part enregistrer à Munich, sans budget, et on propose le produit fini à Branson, qui nous dit: “allez vous faire foutre, je ne suis plus du tout intéressé”. Fin de l’histoire.

A ce moment là, est-ce que vous écoutez « Tubular Bells », qui est quand même un sacré opposé par rapport à Faust!

Ah, ah, non même pas… J’ai vu les enregistrements. Mais le principe de pureté, d’authenticité, me fait dire, sincèrement que si c’était à refaire, ce serait kif kif. Je dois t’avouer honnêtement que même trente ans plus tard je reste fidèle à mes engagements. Je me fous du fric.

Pour finir sur la première vie de Faust, je vous disais précédemment tout le bien que je pensais de Faust IV, votre dernier album “officiel”. Lorsqu’on réécoute The Faust tapes, paru un an auparavant, on se dit que Faust IV est finalement le plus construit, le plus abouti, de tous vos albums.

Voilà, bon, il y a eu un mouvement de marées hautes et marées basses. Au début il y a le Faust clair, transparent, qui signe chez Polydor – et qui croit alors avoir signé les “Beatles allemands”… on rit – et le label qui exige quelque chose de plus consensuel, moins barjot: C’est « So far ». Polydor nous dit alors : “faites quelque chose d’encore moins barjot”. Là on se barre, excédés. On tape à la porte de chez Virgin et on leur balance « The Faust Tapes ». Faut pas oublier que c’est un collage de bandes crées en 72, soit deux ans avant « Faust IV ». Ce sont des collages.

Presque du cut-up inspiré des auteurs américains tels que Burroughs…

Je n’étais pas lié à ces mouvements, ces concepts… Certains membres du groupe étaient branchés là dessus. Moi c’était les textes, les chansons – ma culture française. Gunter Wüsthoff était beaucoup plus abstrait, à se baser sur des théorèmes complexes carrément mathématique dans l’approche. Et puis il y a Werner “Zappi” Diermaier, la brute, au sens noble, le mec zen, pur.

Cela veut dire qu’une chanson comme Jennifer est de vous?

Eh bien non figure toi, c’est Rudolf, enregistrée au Manor, inspirée par une jeune allemande qui dégageait une puissante aura. Très jeune, 13/14 ans tout au plus… de longs cheveux rouges… Elle était lumineuse. Cela a beaucoup frappé Rudolf, qui a composé Jennifer. J’aime beaucoup cette chanson.

Je la réécoutais dans le train l’autre jour, en passant devant une centrale nucléaire peinte avec des nuages bleus, je trouvais cela très romantique comme vision.

Ah ouais, ah, ah! Je comprends ouais. Pour revenir aux compositions, je suis toujours braqué sur les parlés dadas, les textes vides, comme Sad Skinhead. A l’époque je m’astreignais à ce que les textes soient vides de sens, le fait que tu y vois de la radicalité m’amuse. Les chansons voyagent, se transforment…

Et justement, le mouvement Krautrock tient son nom de l’un de vos morceaux, du même nom.

Oui, c’est un fait, oui.

Oui mais justement, votre périple américain réalisé adolescent ne vous a-t-il pas donné l’amour du free jazz ? Faust, au final, c’est plus qu’un groupe de rock allemand non ? Sur « The Faust Tapes » on peut voir des connexions free proches de Zappa, Miles, Captain Beefheart….

Tu as parfaitement raison. Ce serait bête de le nier. Je suis terriblement inspiré par des gens tels que Sylvie Vartan, Dylan, Jacques Brel, tous les dadaïstes, et puis des mecs tels que Charlie Parker. Et lorsque tu es en studio, les connexions cérébrales font leur chemin.

Dans les interviews récentes, il y a beaucoup de questions qui reviennent sur le pourquoi du retour de Faust. Autant de considérations que je trouve partiellement fausses et que vous éludez assez bien en disant que “Faust ne s’est jamais arrêté”…

Voilà. C’est un peu abstrait, mais Faust n’a jamais vraiment existé, et par conséquent ne peut pas s’arrêter. C’est comme cela que je le ressens. Faust a clairement existé lorsqu’on était à Wûmme. Là j’avais bien le sentiment d’avoir été Faust. Et puis il y a eu l’explosion, les séparations géographiques, tout s’est un peu élimé. Mais Faust a vraiment existé pendant douze/quatorze mois. Physiquement. Je crois que c’est une attitude vis à vis de la musique, et c’est un phénomène qui continue. Faust, par conséquent, ne peut pas s’arrêter.

Dans la deuxième vie de Faust, il y a eu des albums plus ou moins bien relayés par la presse, et ce depuis vingt ans. Pour vous, lequel renoue avec la grande tradition, lequel revient à la hauteur des premiers enregistrements ?

Pour moi, l’album qui recommence, c’est « You know Faust » (1996), qui renoue avec les débuts. C’est aussi le début d’une fin (Rires)! Mais il constitue une remise en marche, où nous atteignons le même niveau d’entente dans le groupe, en 1997, lorsqu’on décide de créer notre propre label (Art-errorist). C’est le retour au Faust transparent. A l’époque je m’entendais encore avec Hans Joachim Irmler [parti depuis fonder son propre Faust, NDR].

Faust, ce n’est pas, désolé si je vais trop loin, la même histoire que Supertramp ou Pink Floyd ? L’histoire d’un mec à l’égo surdimensionné qui décide de s’approprier les chansons du groupe en ne laissant aucune chance au groupe initial de se reformer ? En clair : le Faust initial a-t-il une chance de se reformer ?

Je vais être clair : NON.

Faust en concert avec Cercueil et Le Prince Harry, samedi 3 novembre à la Maroquinerie. Plus d’infos ici
Crédit photo d’ouverture : Markus Wustmann


[1] « C’est Com…Com…Complique » (2009), « Faust is Last » (2010) et « Something Dirty » (2011)

4 commentaires

  1. J’aime beaucoup Faust et ce qu’a fait Jean-Hervé Péron avec ce groupe (le texte de « Chère Chambre » est magnifique, et plus récemment il y a des choses hilarantes, comme « poutres et madrier » sur ça recommence) mais force est de constater que c’est un prétentieux con.

  2. Si peut-être, la chanson dont j’avais oublié le titre est « petits sons appétissants » et non pas « ça recommence ». Par ailleurs le nom « Rudolf Susna » est mal orthographié. J’ai pu m’en rendre en compte en le tapant sur google, malheureusement il n’a rien fait d’autre, semble-t-il, que son travail avec Faust.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*
*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.