Certains se rappellent de leur jeunesse à travers les rayons d’une discothèque populaire, qui sentait l’U2. Retouchés, recollés, les souvenirs sont les mêmes : moi, tout seul, contre tous ceux qui m’en veulent. Puis le vice se modernise, suit la tendance. En plus de jouer les parias, vous allez couiner parce que vous ne palpez pas d’oseille (cf un autre bon article : My Generation). Le rédac chef rajoutera que la crise du disque suce le sang d’une industrie hémophile. L’émission pourrait s’appeler « C’est la même chanson » sur radio Gonzaï, tous les lundis. Heureusement, l’histoire s’organise pour mettre en boîte tous ces jeunes qui ne savent plus ce que c’est qu’un tube.

Cocteau a dit : « la mode, c’est ce qui se démode ». J’ajouterai qu’être beauf avant les moutons, c’est encore plus classe que de baver sur les mauvaises herbes d’il y a 15 ans. Quand la nouvelle est tombée, finalement, on s’y attendait : une tournée hommage à la musique dance des nineties va être présentée par Charly et Lulu. Ratissage de tous les gros Zéniths. Et une affiche à rendre chèvre et chauve Larousso : Gala, Corona, Paradisio1, Black Box… Black Box et leur claque à la Terre entière avec Ride on Time en 1989. Ça voulait dire : « c’est maintenant, on va s’amuser sur de la dance, now ».

Les bobos, les gratte-papiers et les intellectuels oublient une petite chose : avoir vécu les années 90, c’était imprégner sa culture d’eurodance. Ne niez pas. Que la jeunesse perde ses repères2 ou qu’elle vomisse maintenant la soupe d’il y 20 ans, on s’en fout. L’histoire, c’est fait pour ne pas reproduire ses erreurs, et pour respecter. Là, c’est l’heure de rendre les honneurs. Le culte décuple la déculottée. Il suffit de prendre la parole et de défendre une légende pour gagner en crédibilité. Ce n’est pas que je vienne pour contredire une rédaction toute entière, mais presque. En tout cas, j’ai avec moi le messie, l’authentique témoin de cette période que tout le monde cherche à analyser, conchier, comprendre, pleurer, radier des bouquins Les 1000 meilleurs machins. La période, c’est les nineties. Le témoin : Boris. La dance pour chef d’accusation.

Philippe Dhondt, aka Boris, est animateur radio. Tout au long de sa carrière d’ailleurs, il ne lâchera pas les commandes. 1991 : Pleasure Game sort un des premiers morceaux de techno trance en France : Le Dormeur doit se réveiller. C’est Boris qui joue le Dormeur dans le clip, sur scène aussi. Il a 25 ans et ne compte pas trop sur un avenir où il serait payé pour roupiller. Il bosse, s’amuse, mais garde la tête froide. Plus tard, il invente Boris, un personnage de radio qui raconte des histoires complètement loufoques. Des copains font les prods, lui pose sa voix, c’est son métier, ensemble ils feront deux disques avec Boris. L’esprit des albums (la déconne, les mecs) fait qu’on peut intituler une chanson Rave party dans les grottes de Lascaux et donner une seconde vie aux boums du pays avec Soirée Disco. Ne cherchez plus les origines de votre génération.

La première chose que je voudrais offrir aux lecteurs de Gonzaï, c’est une présentation succincte de Pleasure Game. Alors, comment ça commence, ce groupe ?

En 1991, c’est une production belge wallonne. Et c’est un groupe de studio avec des copains. Avec Jacky Meurisse (qui a aussi fait parti de SA 42) et Benoit Maréchal, des copains producteurs qui avaient un magasin de disques. Et on s’est amusé à faire un titre qui est devenu très connu, qui est même rentré au top 50 en France : Le Dormeur doit se réveiller.

C’est drôle comment ce titre est présenté, le clip, les shows déguisés. À l’époque, il y avait même Nathalie Vincent [présentatrice TV sur M6, puis TF1 – NDA] qui dansait sur Le Dormeur.

Oui enfin… Elle est arrivée plus vers la deuxième partie, en 1993, quand on a commencé à taper des délires un peu plus commerciaux, comme Capitaine Flam.

Donc ça part d’un délire, ou d’une volonté faire de la dance ?

Et bien les artistes diront que c’est un délire, les producteurs diront que c’était pour de faire de l’argent. Nous, côté artistes, on avait surtout envie de s’amuser. Après il y a eu le phénomène techno qui est arrivé. Au début Pleasure Game c’était plutôt « techno branchouille » et puis après ça a dérivé vers le commercial. Quand tu signes sur une maison disque en Belgique, ca va : tu peux rester branché. Dès que tu signes chez Scorpio en France, il faut que les sons soient plus gentils. C’est pour cela qu’on est passé du coq à l’âne : du titre Seigneur des Ténèbres à Capitaine Flam. Je ne me suis jamais pris au sérieux. C’est aussi pour me marrer que j’ai fait Boris après, en 1996. Je n’ai jamais pris la musique pour un art majeur, d’ailleurs je ne suis pas musicien. Je crois que la techno, comme l’ère new beat, depuis que ça a démarré en 1989, c’est du second degré.

Quand c’était plus « underground », pouvait-on parler des débuts de l’eurodance ?

(Réfléchit) Non, c’était plutôt le début de la new beat. C’était le début de la techno. Pour nous, en 91, l’eurodance c’est beaucoup trop commercial. Après on a fait pire, mais au début, Le Dormeur c’était super sombre. Il n’y avait pas encore la voix de la fille qui dit « Réveille-toi », juste une phrase et point barre : « le dormeur doit se réveiller ». Donc c’était branché. Moi j’estime que l’eurodance est arrivé vraiment en 92-93.

Juste une phrase et point barre : « le dormeur doit se réveiller ». Donc c’était branché. » Fait chier. Je cherche depuis trois ans à déterminer l’élément déclencheur de l’eurodance. J’étais si près du but…] C’est vous qui avez préparé le public quand même ? Vous étiez pionniers en France ?

Je ne sais pas. Il faut toujours des premiers. Je me souviens, on était deux groupes français de techno à être rentrés dans le top 50 : Pleasure Game et L.A. Style3 (James Brown is Dead). En fait, avec Pleasure Game, on était considéré comme belges. Moi je suis français mais j’étais frontalier, habitant à Lille. On avait une production belge, des sons belges, des attitudes belges. On n’était pas pionniers en Belgique ou en Hollande. Mais on était pionniers en France. C’était une époque où la France était en retard. Je me souviens d’amis parisiens qui venaient chez moi dans le Nord ou en Belgique et qui me disaient « Wahou ! ça claque les boîtes ici ».

Et Boris, au départ, c’est un personnage assez foutraque que vous prenez en radio.

Bah au début Boris il racontait ses rêves sur Radio Galaxie [radio locale du Nord, où Philippe Dhondt était animateur – NDA]. Il rêvait de poules géantes, il se baladait de planète en planète et il y plantait des roseaux. Enfin, des trucs un peu barges que je faisais à la radio en parallèle de Pleasure Game. D’ailleurs à l’époque je racontais les histoires de Boris sur une musique trance. Ça faisait des émissions qualifiées d’ « underground » ou de « trucs de drogués ». À des années-lumières de ce qu’on pouvait penser plus tard. De toute manière, à partir du moment où un label français reprend un concept, ça se commercialise tout seul. Avec Boris je suis passé du statut « d’émission de radio de drogués » à celui de « Carlos de la techno ». Le Boris underground de Galaxie n’existait plus, il était devenu le beauf sympathique.

Le personnage parle de lui à la troisième personne. Ce n’est pas vous?

Moi j’étais le narrateur, après on m’a appelé Boris. J’ai été bouffé par mon personnage. On voulait voir qui était derrière ça, et on m’a donné son nom. Il y a surement une partie de moi, comme pour quelqu’un qui écrit un livre. Mais ce n’est pas moi. Sinon je serais vraiment atteint.

D’ailleurs quand tu crées le personnage, tu touches un univers assez limité, la trance, les ravers. Comment tu es devenu une star ?

Beaucoup de gens m’appelaient pendant que je parlais et passais les disques, pour me dire de me taire. Mais j’ai aussi choppé un autre public : ceux qui entendaient cette musique étrange avec ce gars qui parlait par-dessus, et qui trouvaient ça touchant. D’un seul coup, il y avait dans la musique un coup de violon, et ça pouvait partir sur quelque chose de mignon, de poétique. Loufoque, mais poétique. Après, Sony prend l’album, choisit l’histoire la plus populaire, et c’est celle qui te fait vivre. On n’a même pas choisi Soirée Disco comme single. On a donné un album tout fait, il n’y a pas eu de commande. Et ce disque est resté sur le bureau de 30 maisons de disques différentes, ne sachant que faire et ne voulant pas le signer. Ce n’est que quatre mois plus tard que Sony s’est rendu compte que ça serait bien de sortir Soirée Disco parce que c’était commercial. Le reste par contre…

Le personnage meurt un peu. Comment tu vis le truc à l’époque ? [Remarquez que nous passons du « vous » au « tu ». Pirouette journalistique convenant à la convivialité de l’entretien.]

Je le vis bien parce que mon personnage meurt un peu, mais que mon personnage est écouté par une grande partie de la population. C’est le rêve de tout artiste. C’est comme demander à un écrivain s’il préfère être lu par deux personnes ou des milliers. Des milliers bien sûr, même s’il doit changer deux trois lignes dans le texte.

Donc tu t’en mets plein les fouilles ?

Oui. Moins que Yannick Noah. Mais je n’ai pas à en rougir. Enfin, beaucoup de gens ont dû être payés. Donc oui, j’ai gagné de l’argent, mais moins que d’autres.

Tu racontes sur ton site la galère quand on quitte le Top 50. C’était le Top 50 qui dictait si tu étais in ou out ?

Oui. Les gens achetaient même le disque parce qu’il était au Top 50. C’était un vrai baromètre, on n’était pris au sérieux que lorsqu’on y était. Et c’était à double tranchant. Au début c’était profitable. Quand tu commences à être vers les 45, 46, la maison de disques le voit et ne te fait plus confiance. C’est comme ça que sont morts beaucoup de groupes d’eurodance.

On peut dire que c’est une époque où la célébrité était éphémère ?

Je trouve qu’en France la célébrité est éphémère. Sauf pour une dizaine de personnes. Il faut être né pour être star. Et puis quand tu veux devenir une star, une vedette, il ne faut pas faire de l’eurodance. Tout est éphémère, ceux qui ne l’ont pas compris ont dû être très malheureux. Pleasure Game j’avais déjà 25 ans, pas 17. Ca m’a permis d’avoir les pieds sur terre. Et j’avais de bons conseillers pour me dire de ne pas m’emballer. Dès Le Dormeur en 91, on m’a dit « Attention, on en a fait un, on n’est pas sûr d’en faire deux ». Et on m’a répété ça à chaque fois que j’ai sorti un truc, alors que j’ai fait plusieurs disques d’or par la suite (France et Belgique confondues).

Tu penses qu’il va y avoir une vague de nostalgie des années 90 et de l’eurodance ?

Elle aura lieu automatiquement. Là on profite de la nouvelle décennie pour lancer la tournée Dance Generation, et de toute façon il fallait qu’elle démarre. Elle montera en puissance au fur et à mesure des années. Un peu ce qui s’est passé avec le revival des 80’s. Il ne faut pas oublier les nouveaux trentenaires. Ceux qui n’ont pas dansé sur Début De Soirée mais sur Hermes Houseband.

Tu en parles comme un marketer.

Oui, à mon âge j’ai vu ce qui avait marché.

Tu peux me parler du titre de Boris Rave party dans les grottes de Lascaux ?

(Rires) Quand j’étais petit j’y étais allé avec mes parents. Et comme c’est un endroit interdit, qu’on ne peut pas y rentrer, j’ai trouvé ça très indécent d’y imaginer une rave party où les mecs referaient des dessins sur les murs. Et bien sûr, ça serait découvert dans 10 000 ans…

***

Que restera-t-il dans 10 000 ans  ? Avant d’enterrer les hymnes d’une enfance où on avait nos repères le dimanche matin à la téloche (numérotés en plus), il faudrait continuer à chercher comment ça a commencé. Je veux parler de ma génération. De l’eurodance. De nouvelles réponses aux questions que vous n’imaginez même pas. La suite dans quelques semaines sur Gonzaï. L’élégance, ça se prépare.

Philippe Dhondt : Boris // Tournée Génération Dance Machine avec Benny B, Black Box, Yannick…
http://www.philippedhondt.com/


1 Paradisio est un groupe belge de 3/4 touffes, un girls band, qui a explosé avec le tube Bailando. Deux raisons expliquent le succès de ce titre : la répétition de la phrase « tu y yo a la fiesta, toda la noche » et les perruques roses.

2 Manque de repères : expression moderne s’utilisant pour un jeune feignant (un jeune), un jeune chômeur (un jeune), un jeune qui se pose des questions sur son avenir (un jeune pas trop con). Cette expression est généralement utilisée pour plaider sans argument. Exemple : « Oui, Vincent fume un gramme d’herbe tous les jours mais tu ne peux pas le punir sous prétexte qu’il a 28 ans et vit encore chez nous. C’est à nous, ses parents de l’aider, pour ne pas qu’il soit en manque de repères ».

3 Un groupe des Pays-Bas formé d’un garçon et d’une fille. Là on se rapproche de l’eurodance avec des synthés aussi sacrés que ce qu’on pourrait entendre chez Ray et Anita des 2Unilimited. Plus tard, le producteur de L.A. Style produira les Vengaboys, s’assurant une certain succès commercial.

15 commentaires

  1. comme quoi tu peux interviewer le mec qui a fait la danse des canards, henri dès et arriver à en sortir quelque chose
    la musique est quand même ce que l’on a fait de pire dans les années 90 , c’est dire

  2. Il y a 2-3 ans, j’ai demandé une place pour Boris à la Fnac. On m’a répondu : « Euh… Vous êtes sur qu’il tourne encore ? ». Il m’avait fallu quelques secondes pour comprendre qu’on ne parlait pas de drone metal.

  3. Moi chui un vieux, jamais rien compris à cette mode des années 90, mon petit frère (12 ans de moins que moi) a été élevé au jus de Dance et de Techno, il aimait ça … C’est intéressant pour moi de comprendre ce « phénomène » et j’espère que ta série d’article m’y aidera en espérant que ce premier avec BORIS ne résume pas tout, je cite : « Je n’ai jamais pris la musique pour un art majeur, d’ailleurs je ne suis pas musicien.  » ça fait peur … En même temps c’est le phénomène de société, ce qui fait que ça a fonctionné qui est intéressant à comprendre. Bon courage pour la suite…

  4. Le jour ou Bester et moi même avons crée ce média qu’est Gonzaï… nous avons crée un monstre.

    L’interview de BORIS !!!

    Cette article me rend très … fier.

    plus 1000 points de vie

  5. « Le Dormeur » est quand même un chef d’oeuvre de la New Beat.
    Philippe Dhondt a raison de rappeler que la France était en retard. Ils étaient nombreux dans le Nord à passer la frontière tous les weekends pour aller danser au Bocaccio de Gent.
    Bastien, si tu cherches l’élément déclencheur de l’Eurodance, le moment du glissement entre new-beat 100% belge et dance paneuropéenne, ne cherche pas plus loin que Technotronic et Pump Up The Jam.

  6. WhistleTaste,
    Merci de rappeler l’importance de Technotronic. Je me bats pour remettre ce groupe à la place qu’il mérite depuis longtemps. Prière de ne pas dévoiler toute l’intrigue à vos camarades tout de même, impudent.
    Pump Up The Jam à vous.

  7. A Johan : Si seNor , Enorme ce gypsy woman ( Il y une petite reprise jazz – coktail par montefiori cocktail très sweet )N’oublions pas SNAP et leur Got the power .

  8. Merci ce nous faire revivre ces années là,
    gloire à Boris qui m’a permis de comprendre qu’on n’avait pas besoin de « shoot » pour placer des délires psychedeliques sur de la musique
    l’album de l’époque est à des années lumières des hits Popu: soirées disco et miss Camping.
    Une tranche de vie , de rêve ou de cauchemar à chaque titre.
    un OVNI de 1996 !

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