1982, Robert Smith annonçait en clôture du rétrospectivement optimiste album Pornography : “I must fight this sickness, find a cure”. Quelques mois plus tard, il avait visiblement trouvé la solution et offrait à son public le titre “Let’s go to bed”, de quoi devenir encore moins convainquant que sa propre parodie par les Inconnus - nos Monthy Pythons français. En définitive, les goths n’avaient plus qu’à se retourner dans leur tombe. Ensuite tout s’enchaîna très vite. Bowie sortit "Let’s Dance", New Order "Blue Monday", et le compact disc fut lancé sur le marché anglais, contribuant à faire des années 80 l’enfer dont nous nous souvenons encore. Heureusement, quelque part en Écosse, résistait un couple d'irréductibles, les Cocteau Twins.

Grangemouth, écosse, fait parti de ces villes que l’on espère avoir la chance de ne jamais visiter. Si on comparait la Grande Bretagne à un dindon portant une crête punk, à l’instar du Japon et sa morphologie de dragon, Grangemouth serait située dans son bec. C’est là que Robin Guthrie, jeune fan des MC5 et des Stooges, voit une femme – qui deviendra la sienne – dansant dans l’unique discothèque locale. Elle a l’air folle, alors il l’engage dans son groupe, il se marie avec elle et lui fera plus tard un enfant et neuf albums. Avant d’estimer, quelques années plus tard, que c’est définitivement impossible d’être avec une femme comme Elizabeth Frazer. Nous sommes en 1996, et lorsqu’elle chante le dernier titre, Seekers who are lovers, de leur ultime album  “Milk & Kisses”,  elle parait effectivement toujours aussi folle.

Son regard étrangement fixe, tantôt perdu, tantôt révulsé, ses paupières qui battent à l’unisson de ses trilles vocales, dans l’atmosphère planante de la musique amniotique de Robin Guthrie : le son Cocteau Twins à son apogée. Toute rythmique est abolie, la pulsion est lente et générée par les vagues de guitares de Guthrie. Tout semble perçu à travers un filtre cotonneux, liquide et protecteur, ramenant l’auditeur aux réminiscences de sa vie antérieure, intra-utérine, et c’est encore Baudelaire qui en parle le mieux : “Les houles, en roulant les images des cieux/ Mêlaient d’une façon solennelle et mystique / Les tout-puissants accords de leur riche musique / Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.
Pour beaucoup la musique de Cocteau Twins fonctionnera, même des années après, comme cet éternal retour à une beauté, une sérénité, peut-être indéfectiblement liée à la jeunesse perdue, dévastée par le spleen. Elle semble capable de conserver intact toute la mélancolie d’une époque et de la faire surgir brutalement, opérant comme un passage vers la forme de nostalgie intense et terrassante qui est la substance même de leur musique.

De quoi parlent les paroles étranges de Seekers who are lovers? De la création de l’homme – et de la femme donc, thématique assez peu courue dans la musique actuelle, voire même dans la littérature. Elizabeth y chante avec sa simplicité particulière, dans une chanson pop, le souffle de Dieu traversant sa bouche. Elle parle de son amour qu’elle peut goûter, la boue et le cœur façonnés ensemble, évocation du verset 1.27 de la Genèse où Mâle et Femelle furent créés simultanément  : “You are a woman just as you are a man”. Peu après cet album Robin Guthrie considéra que toute collaboration était désormais impossible, et que pour l’intérêt de leur fille, mieux valait éviter tout conflit et maintenir des relations amicales. Donc distantes.

cocteautwins_garlandsEn 1982, à la sortie de “Garlands”, leur premier album, nous sommes encore très loin du son amniotique qui sera leur marque de fabrique et qui contribuera à cette malédiction qui fit comparer ce groupe aux kitsheries médiévalisantes de Dead Can Dance. Il n’y a aucune terminologie qui puisse convenir à la musique des Cocteau Twins : goth, dream pop ou heavenly voices. Leur musique est unique et sans filiation. Si elle semble sortir de nulle part, il est toute de même intéressant de la voir éclore dans le terreau post punk qui changea la face de la Grande Bretagne, et dont l’importance artistique, son effervescence, peut se comparer, en terme d’importance, à l’âge d’or de la peinture hollandaise ou à l’impressionnisme français.

Reprenons sur les trivias. Les Cocteau Twins furent fondés quelque part au début des années 80, probablement davantage grâce à un plan drague qu’autre chose, et puis il y a eu la musique, il fallut trouver un nom, et ce fut donc celui ci. Et Guthrie raconte de temps en temps qu’il lui fut inspiré par une chanson du même nom, inspiré du roman de Cocteau, “Les enfants terribles”, par un groupe qui s’appelait Johnny and the Self abusers avant de se rebaptiser en Simple Minds. Quant à la chanson, qui ne figure sous ce titre sur aucun album, certains prétendent – l’ayant entendu annoncé ainsi sur un vieux bootleg live du groupe – qu’il s’agit de No Cure. Les paroles : “No cure, there’s no cure, there’s no cure”. “For love” ajouterait Leonard Cohen. Mais désormais, les Cocteau Twins n’entretiennent plus qu’un lointain rapport avec Jean Cocteau. Néanmoins, celui-ci parle d’un frère et d’une sœur, presque jumeaux, tragiquement proches et fusionnels, vivant retirés dans un lieu enfantin et symbolique, coupés du monde. Le frère s’appelle Paul et la soeur… Elizabeth.

Notre passé est sinistre, notre présent invivable, heureusement nous n’avons pas d’avenir. Du no future décrété en 1977 par Johnny Rotten, il ne reste même plus l’ivresse de la destruction, la joie de bousculer de vieilles momies. Plus grave encore, Ian Curtis est mort. Et pourtant tout cela concourra à notre joie d’entendre ce “Garlands”, qui est au Cocteau Twins ce que Warsaw est à la carrière de Joy Division : la masse originelle brut et sombre. Et en quelque sorte indépassable. Tout ce qui suivra n’en sera plus que l’écho lancinant, la houle provoqué par la déflagration originelle. Dans ce Hazel, il y a la sauvagerie de Joy Division avec la noirceur de “Pornography”. C’est l’époque où Guthrie envoie encore des houles de distorsion des baffles vers sa reverb, qui les renvoyait dans le chorus qui le renvoyait lui-même aux baffles. Ad lib, jusqu’à ce qu’il décide que la chanson était terminé. C’est l’époque ou le bassiste ne s’appelle pas encore Raymonde mais Will Heggie, et où une simple boite à rythme est préférée à un batteur histrionique se trimballant des caisses de matériel dont il était incapable de jouer autrement que de taper dessus comme un sourd, sans qu’il soit possible de lui faire baisser le volume autrement que par la menace physique. Et puis bien entendu il y a déjà Elizabeth Frasier, toujours aussi folle. Les tempes rasées, une tresse dans les cheveux, chemise blanche, veste marron. Asexuée, les mains jointes, paumes levées vers le ciel, elle entonne Hazel comme personne n’avait jamais chanté auparavant. Au moyen-âge, ne l’aurait-on pas brûlé comme une sorcière ?
cocteauCar après tout, ce chant n’est pas humain, c’est un chant d’oiseau, de ces oiseaux chers à Messiaen, un rossignol chantant plaintivement dans la nuit. Messiaen a traversé le monde pour les entendre chanter, composant ses catalogues et son opéra du St François parlant aux oiseaux, mais je crains qu’il n’ait jamais fait attention à Elizabeth Fraser. Les lignes mélodiques sont brisées, multiples, s’échappant tantôt en trille longues à l’octave, tantôt en roulements brefs. Elle chante un vibrato naissant dans les graves soutenant une ligne mélodique claire traversé de ressauts brusques en falsetto. Et rien à voir avec le chevrotement de Siouxsie, qui relève plus de Bela Lugosi et son Beware. Autant d’ornementations anachroniques dans un groupe de cold wave des années 80, cela peut sembler maniéré. Pourtant Fraser n’imite personne et personne ne songera à l’imiter. Si sa voix emprunte à l’opéra, au chant classique, ce ne sera pas pour ses joliesses ni pour la pose : à chaque fois une émotion directement vécue dans son corps et expulsé par sa voix, en roulant, en expirant, en hurlant. Ici une aria de Haendel qui aurait été passé aux ciseaux de William Burroughs. Tandis que derrière le Roland 808 découpe de son blast les houles de saturation jouées par Guthrie.

Il faut aussi écouter Wax and Wane, si surprenants Cocteau Twins, avec cette basse brutale qui sera absente des albums futurs. Elle entraîne le mouvement à elle seule, une cascade de notes tantôt dissonantes, tantôt mélodiques, mélange d’accords sur cordes à vide et de riff carrées. C’est elle qui tient le rôle de la guitare rythmique. Guthrie peut se contenter de jeter ses harmoniques arpégées dans le delay, où elles se démultiplieront à l’infini comme des tâches d’encres dans le ciel. Devant, le public est sidéré et si jeune : voir tous ces visages beaux et juvéniles taillées pour l’amour, pétrifiés, le regard perdu, tous ensemble isolée dans une contemplation extra-corportel. The devil might steady / we wax and wane chante-elle alors.

Un slogan, dont nous apprendrons au passage que c’est un mot d’origine gaélique écossaise signifiant cri de la foule. “Blind dumb deaf and offends”, aveugle muet sourd et offensé. Et Liz de rajouter “I was never a part of it” sur l’arpège métallique dessiné par Guthrie. Un seule et unique arpège de La mineur qui résonnera tout au long du morceau sans jamais manquer un seul battement, ostinato électrique autour duquel s’articulera un bourdon de basse chantant une mélodie complexe et changeante, dont on entend la proximité d’atmosphère avec le black de Mayhem ou Burzum, mais jouer ici dans la clarté d’un métal lumineux, inversant la classique distribution des rôles dans cette forme très ancienne de la musique anglaise, le grounde, comme dans la célèbre lamentation de Dido. Mais là où le ground bass, comme son nom l’indique, réservait le motif répétitif à la basse, les rôles sont ici inversés, puisque c’est la guitare qui tient ce rôle. Ici les Cocteau Twins atteignent à la grâce de Purcell, plongeant leur auditoire dans la solitude et le chaos.

Des ténèbres couvraient la face de l’abîme, et le souffle de Dieu planait sur la face des eaux. (Gen, 1:2).

Je cite la Genèse puisqu’il n’y a pas de meilleure façon, finalement, de décrire le premier album des Cocteau Twins. Voire toutes les pochettes des albums signés chez 4AD, leur label, et conçues par Vaughan Oliver de 23 Enveloppe. Substance indéfinie, indistinction de la lumière et des ténèbres, des eaux et du ciel, le jour et la nuit. Leur musique est-elle mélancolique et triste, ou au contraire apaisante et sereine ? Leurs compositions sont elles sombres ou lumineuses ? Des images de galaxies, des symboliques inaccessibles. “Head Over Heels” (1983) semble représenter une gigantesque explosion traversant comme au ralenti une surface glacée. “Victorialand” (1986),  un dragon de l’espace engloutissant un soleil rouge, “Love Easy tears” (86 aussi) un ciel traversé de nuages sanglants. Ils sont en vérité le moment même où la mélancolie se différencie de la joie, et en forme la couleur complémentaire.

cocteau-twins

De même, les paroles de Liz Fraser semblent surgir d’un espace antérieur à la création du langage. Tout retranscription de celles-ci sont de l’ordre de l’interprétation. Il est possible d’entendre certaines choses comme d’autres, suivant comme nous arrangeons les syllabes. Nous nommons ce que nous entendons ou sentons, de la même façon que le tout puissant plaça l’homme devant les animaux : “et telle chaque espèce animée serait nommée par l’homme, tel serait son nom.” Pour le chant de Liz Fraser, il reste un assemblage de mots étranges, fonctionnant tous comme des touches de couleurs appliquées à la peinture, tous chargés d’une émotion, au delà de toute considération narrative et donc grammaticale. Our future slip sliding / down down torture – Crushed

La musique des Cocteau musique semble échapper au temps. Leurs pièces s’épanouissent comme des ensemble statiques, sans début ni fin. De fait, les chansons survivraient presque à l’effondrement du réel pour subsister à l’état de souvenirs, ou même d’imaginations vibrant dans l’éther. Robin et Elizabeth chantent la séparation de la lumière et des ténèbres, du jour et de la nuit, des eaux du ciel et des eaux de la mer, puis la terre et la mer, la création du soleil et de la lune, avec pour chaque jour, un album.
C’est de ces temps peut-être infinis, peut-être instantanés, que jaillissent les Cocteau Twins. Ils sont l’expression de la permanence et non de la succession chronologique des jours. Si la discographie du groupe pourrait être comparée aux différents jours de la Genèse, dans sa marche vers la gloire apaisée de la création, nous garderons une préférence pour le premier d’entre eux. Vestiges des temps pré-humains, de chants à la signification dont on sent confusément qu’elle est sauvage et vertigineuse, sans que le langage ne vienne la mettre en grammaire ou en histoire. Rien de plus qu’un chant d’oiseau suspendu au-dessus de l’abîme ténébreuse : “Garlands”.

9 commentaires

    1. En 84, grâce au défunt magazine “Best” (tu ne m’en veux pas de le citer ?), j’ai découvert l’album “Treasure” : une vraie révélation ! Loin d’être ta tasse de thé ?
      Merci pour cet article.

  1. Je viens de lancer les vidéos contenues dans ton article : bon, globalement, c’est assez inécoutable ce que tu proposes là ! Je veux dire, à côté, Scott Walker c’est Katy Perry quoi. Bref, je veux bien croire que c’est habité, fort, atypique et tout, mais trop “ardu” pour moi !

  2. Ah c’est un peu étonnant c’est vrai, d’ailleurs mon idée était de faire redécouvrir la face méconnue des Cocteau Twins, groupe plutôt associé à une musique un peu planante et typée gothique, d’où le retour au punk des débuts – album Garlands.
    Mais les Cocteau Twins c’est généralement ça http://youtu.be/Sw5cvsNphCY (sur Victorialand) voire même ça http://youtu.be/WybSSagVvoU (sur Heaven or Las Vegas)

  3. J’ai découvert les Cocteau Twins en 2000. Ils n’existaient déjà plus mais leur musique oui.
    Je n’ai pas commencé par Garlands, trop ardu pour mes petites oreilles à l’époque. Dix après, j’y viens, et j’y reviens à ce Garlands que je ne parvenait pas à m’approprier à l’écoute. Head over Heels à la rigueur, mais le tout premier impossible.
    Et puis à force de tentative, j’y ai trouver un premier morceau qui m’a enfin “parlé” et maintenant, j’aime m’y balader dans ce Garlands perdu.

    Merci à l’auteur pour ce joli article sur les Cocteau ; ) j’apprécie. J’aime.

  4. Brillant article, merci ! Contrairement à d’autres, je trouve que les vidéos que tu as choisies sont judicieuses et donne un avant-goût tout à fait pertinent pour (re) découvrir ce groupe (en particulier Hazel); surtout que je n’avais, en effet, écouté d’eux que des trucs à la “Lonely is an eyeshore” en faisant la moue. Me voici dès lors conquis.

  5. Gonzo, tu conchies Siouxsie en l’associant systématiquement avec des choses négatives. Ta culture inrockuptible de trentenaire, jeune quadra t’a formatté le cerveau dans ta prime jeunesse et depuis tu es marqué à vie “Siouxsie, c’est pas terrible”. Pourquoi est-elle apprécié par Nick Kent et plein de peanuts comme Morrissey et Johnny Marr, PJ Harvey, Dave Siteck et LCD Soundsystem, qui sont tous de bons gros gothiques honteux. T’en as pas assez de faire dans le cliché avec Zola Jesus, et compagnie. On voit à côté de ça que tu kiffes grave Joy Division parce que c’est dans ton ADN de la branchitude. Remets ton logiciel à jour petit scélérat http://media.tumblr.com/6ba79d8a6d81a4d08728baead745322b/tumblr_inline_mf9zsfGzAu1r1ousi.jpg

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