Sébastien Tellier, Benoît Forgeard, Julien Doré, Philippe Katerine, Bertrand Burgalat, Sydney Valette… Ces nouvelles icônes française branchées sur le bizarre et bizarrement branchées — dont on se demande s'ils sont de véritables nouveaux génies pop ou de simples ingénus sous poppers — semblent faire partie d'une même étrange famille. Mais pourquoi ? Et laquelle ? Qu'est-ce qui rassemble ceux qui ne ressemblent à rien ? Présentation sous forme de triptyque paradoxal de la tendre et nerveuse famille des D.A.L.I.D.I : Dandys Autodérisoires Légèrement Intelligents et Désespérément Ingénus.

1. Le Dandy Autodérisoire ou l’élégance grotesque

Les D.A.L.I.D.I sont avant tout des dandys kitsch qui soignent leur pop-élégance : lunettes bien en formes, chaussures bien en cuir, tifs mi-longs et nœuds popillons sont leurs signes distinctifs. Benoît Forgeard porte des cravates à carreaux et Sydney Valette des lunettes dorées tandis que Tellier et Burgalat habitent des costumes T3. Mi-dandys qui se dandinent, mi-minettes sous caféine, les D.A.L.I.D.I sont hors-genres. Plus vinyles que virils et plus félins que féminins, ces élégantes hommelettes brouillent les codes. Julien gave ses (b)longs cheveux de pincettes Dorées et reprend le Moi Lolita d’Alizée ainsi que le Mourir sur scène de Dalida CQFD — tandis que Philippe Katerine s’habille en tutu, joue à la reine d’Angleterre, et que Bertrand, aussi petit homme que Benoît, choisit volontairement les initiales B.B. et intitule un de ses tubes Bardot’s Dance. Évidemment, cette règle du dérèglement des stéréotypes a ses exceptions : rien d’efféminé à signaler du côté du fauve Tellier.

« La beauté est une contradiction voilée. » (Jean-Paul Sartre)

Une dandysme nouveau genre d’un côté et beaucoup d’autodérision de l’autre. Professionnelle du 2e, 3e, 8e degré, la famille des D.A.L.I.D.I est drôle. Sérieusement drôle. Que Julien Doré soit nu avec un bichon en clamant Kiss me forever, c’est drôle. Que Michel Houellebecq chante un Playa Bianca bien ambiancé bikinis strings et cocktails serrés, c’est drôle. Que Philippe Katerine entonne un « Bonjour, je suis la reine d’Angleterre/Et je vous chie à la raie », c’est — peut-être — drôle. Pourtant, ces excroissances comiques sont prononcées dans le plus noble des sérieux. Les D.A.L.I.D.I sont tous des pince-sans-rire (et sans chialer). Il s’agit de se maîtriser. Vous ne verrez jamais aucun D.A.L.I.D.I rire à ses propres punchlines. Le beau curieux, jamais grave, est cependant toujours digne. Et c’est certainement parce que les chelous ne rient pas de leurs bizarreries qu’ils nous font tant bander. Comme partout, c’est le décalage entre ce qui est et ce qui devrait être qui plaît. Les dandys curieux, bien qu’excentrés, conservent l’expression faciale de qui est parfaitement normal. Par conséquent, leurs clips, leurs chansons, leurs paroles, leurs personnages ne s’engluent pas dans un principe de réalité unique. Chez les D.A.L.I.D.I, la norme est d’aller voir ailleurs si on y est.

2. La (très) Légère Intelligence ou l’intelligence de la légèreté

Les D.A.L.I.D.I maîtrisent donc l’art de la distanciation. Ils font du sublime avec du grotesque (voir le clip Cochon Ville de Sébastien Tellier) et soulagent les sujets graves en les traitant de manière putassière : le conflit israélo-paslestinien se règle en un « Juifs/Arabes… Ensemble » chez Katerine, les problématiques pascaliennes deviennent chez Arne Vinzon de Lentes-lentes-lentes dépressions chantées au cœur de champs de blé. Les D.A.L.I.D.I pratiquent en fait la véritable légèreté. C’est-à-dire celle qui, loin de la frivolité, retire leur poids aux choses sans les annuler. Cette juste légèreté qui ne veut pas aider à oublier, mais plutôt permettre de respirer.

Et puis il faut bien dire que les D.A.L.I.D.I ne sont pas hommes à paroles paroles paroles que tu sèmes au vent. C’est une famille d’intellectuels pénétrants. Bertrand Burgalat sait lire : il porte des lunettes plus grosses que son visage. Michel Houellebecq sait écrire : il a eu le Goncourt et fume en faisant la gueule. Benoît Forgeard sait travailler : il a même mis au point une machine pour continuer à écrire dans son sommeil. Tous ces hommes sont finalement, sous leurs airs de barrés-téléteubés, des rebelles subtils et même engagés.
Ainsi Bertrand Burgalat, décoré en 2009 de l’ode des Arts et des Lettres par Merleau Ponty, dit : « Je fais partie de l’invisible visible » (Bardot’s Dance, album « Toutes directions », 2012). Sydney Valette, diplômé d’un master de philosophie esthétique et habité par Kant, implore : « Je veux vivre une expérience transcendantale » (Dimanche, album « Mieux vaut mourir que crever », 2011). Julien Doré, diplômé de la Nouvelle Star et travaillé par le catholicisme en philosophie, affirme : « Je chante dans le Jean d’Ormesson Disco Suicide«  (groupe formé puis déformé en 2006). Enfin, Philippe Katerine, diplômé d’un baccalauréat littéraire et hanté par l’Éloge de la Paresse de Lafargue, clame : « Je ne veux plus jamais travailler/Laissez-moi manger ma banane » (Banane, album « La Banane », 2010).

3. Le Désespoir de l’Ingénu ou la naïveté désespérée

Pour finir, les D.A.L.I.D.I sont tout à fait à l’aise avec leurs sentiments. Ingénus à leur façon, ces grands garçons jouent les archétypes de jeunes filles sentimentales à la perfection. Dans ses interviews, Tellier rappelle par exemple qu’il aime que son travail, visuel comme audio, soit pop, sucré et même énervé… mais toujours au service de la tendresse. Sydney Valette flotte pour sa part dans l’onirisme à plein temps. Il chante qu’il « vit un rêve, le rêve du dimanche [et qu’il] veut aller au cinéma se recueillir devant des images grandioses puis se sentir bête, un peu naïf » (Dimanche). Plus généreux encore, Katerine a pour projet de réconcilier Juifs [et] Arabes ou d’habiter au monde des Bisous quand Julien Doré entonne Kiss me forever et intitule son dernier album Bichon.

Mais à vrais génies, faux ingénus : si les D.A.L.I.D.I sont brûlés par la naïveté, c’est encore une fois au huitième degré. Ou plutôt au huitième niveau d’auto-conscience et donc de subtilité. Il y a beaucoup de pudeur dans leur apparent laisser-aller. Avant d’être naïfs et légers, les D.A.L.I.D.I sont en fait de sombres désespérés. Comment ignorer la maniaco-dépression qui se cache derrière les Bisous punk-électriques de Katerine ? Le mépris bouillonnant derrière la toute-puissance de Tellier ? La crise de nerfs frémissant sous le canard fétiche de Sydney Valette ?

« Le bizarre c’est du contradictoire. » (Jean-Pop Sartre)

Seulement la naïveté, qu’elle soit vraie ou simulée, est risquée. À systématiquement éjaculer sur la gravité et baiser le principe de réalité, les D.A.L.I.D.I risquent parfois de foutre en l’air la qualité de ce qu’ils produisent. D’aucuns pourraient reprocher à Katerine ou à Julien de faire de la musique drôle et légère mais trop pop-budget pour atteindre l’excellence. L’Express posait d’ailleurs en 2010 la vraie question concernant Katerine : « Œuvre géniale de liberté ou médiocrité affichée ? » Avec des paroles comme « Des bisous, des bisous, des bisous« , la question peut en effet se poser. C’est en fait le danger que l’art et la manière ne l’emportent sur la matière. C’est le risque que le huitième premier degré ne se vautre dans l’autosuffisance. Heureusement, certains des D.A.L.I.D.I se sont aussi inquiétés de ça. Ainsi, le dinosaure de la famille, Gainsbourg, comme la petite hyène Forgeard ou le puissant mammouth Tellier, sont reconnus par les hipsters intello autant par les critiques pro. Ils remplissent autant le besoin de relativiser que les exigences de qualité. D’ailleurs, quand on demande à Sébastien s’il pense qu’un jour la qualité de sa musique pourrait devenir secondaire, le monstre répond catégoriquement que non, que « Jamais« , que « Oh Boy, c’est la chose au monde pour laquelle (il) a le plus de respect. »

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12 commentaires

  1. Burgalat Betrand> on y travaille ! c’est drôle que ce papier sonne si agressif alors qu’il est franchement né d’une tendresse embrouillée

    Matt Oî> j’ai tout de même eu la décence d’écouter l’album (dont je ne trouve pas qu’il soit un tel suicide que ça) mais ouais, j’aurais du lire cet article puisque la plume de Bester me donne généralement des érections mentales et que que cette happy end Tellier manque un peu de complexité..

  2. Chère Blandine je suis désolé que mon intervention ait pu vous sembler chagrine, votre article est un peu cossard et bas-bleu mais il est drôle et brillant.

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