Compte-rendu d’un week-end catalan, dans le seul festival européen où les artistes ne restent pas en backstage toute la soirée à se lécher le cul les uns les autres. Barcelone, the place to be ?

Depuis deux ans, à cause des masques imposés partout sur la planète, nous avions un peu oublié ce qu’était qu’un sourire, l’expression d’un visage ou la communication par les lèvres. Eh bien nous avons été gâtés ce week-end lors de l’Ombra Festival de Barcelone où nous n’avons croisé que des sourires de bonheur, sans masques et sans cette obsession virale anxiogène qui transforme l’humain en chair inexpressive et craintive. Car contrairement à la France mes frères de sang savent s’amuser sans limites, ni distanciation sociale imposée, puisqu’ils sont bien plus nombreux à être vaccinés que chez nous et que le pass sanitaire est appliqué partout en Catalogne.

Troisième édition du meilleur festival d’avant-garde Post-Punk/Analogique Wave/EBM d’Europe en termes de qualité de programmation, de lieu, d’ambiance, de sound system et de public connaisseur. Cette édition un peu particulière était initialement programmée pour 2020 à Barcelone, mais la pandémie Covid-19 en a décidé autrement. Le festival est organisé depuis 2018 par l’équipe de l’agence Ombra Agency et du label vinylique Oràculo Records. L’édition 2019 m’avait impressionné en son temps. J’en avais fait un petit report que vous pouvez lire ici et je m’étais dit à l’époque qu’il serait difficile de faire mieux. Et bien, non seulement les organisateurs ont fait aussi bien cette année, mais ils ont franchi une nouvelle étape avec l’inclusion d’une journée supplémentaire, le jeudi 25 décembre. Edition qui s’est déroulée dans la vieille prison désaffectée La Modelo dans la capitale catalane avec un nouveau spectacle de la compagnie La Fura Del Baus qui a ouvert le ban de ces 3 jours de folie, ancrant ainsi le festival dans la sphère contemporaine et pointue de l’Art Moderne.

Nous sommes arrivés le vendredi 26 pour installer notre stand Unknown Pleasures Records dans la spacieuse partie market de cette vieille usine pré-industrielle (construite en 1906 et ayant conservé son style d’origine) située dans le quartier de Poblenou, pour vivre l’un des festivals les plus exigeants et authentiques de ces 20 dernières années. Utopia 126 est un vrai lieu urbex très vaste et aéré, dont les hauts plafonds, les colonnes massives, les murs en brique et les grandes baies vitrées font penser au Birmingham de la série Peaky Blinders. Disposant d’un large patio pour se restaurer, et d’une grande salle de concert pouvant contenir plus de 1500 personnes et une autre d’une jauge de 500 reliées par un dédale de couloirs dans lesquels des dizaines d’écrans de télévision cathodiques diffusent des vidéos graphiques et trippantes ainsi que des projections sur les poutres métalliques de l’usine. Organisé et conçu par une équipe de passionnés, dont l’exigence et les goûts sûrs en matière de scène électronique analogique et de post punk moderne garantissent un line up haut de gamme (à l’Ombra pas de groupes goths maléfiques ou de mâles EBM teutons bas du front) qui me rappelle mon propre combat culturel dans la scène underground ici en France depuis des décennies. Cette troisième édition miraculée était dédiée à Vanessa Asbert Vilanova, chanteuse de Synths Versus Me, célèbre mannequin et épouse d’un des organisateurs qui a tragiquement disparue cet été, et dont la gentillesse et la beauté resteront gravées comme un legs intemporel à chacune des éditions. Accueillis chaleureusement par les compatriotes du label Oràculo, nous avons pu profiter d’un espace lumineux et agrémenté de platines pour pouvoir passer des disques durant mes 3 journées de présence à cette édition très attendue de l’Ombra Fest.

Les premiers groupes intéressants que j’ai pu voir le vendredi sont Ultra Sunn, remplaçant au pied levé la chouette tête d’affiche Linea Aspera qui a dû annuler sa venue au dernier moment (Alison Lewis aka Zoe Zanias de Keluar a dû rentrer d’urgence en Australie à la suite d’un drame familial). Après seulement deux EP les Belges d’Ultra Sunn ont conquis un parterre de fans enthousiastes, même si personnellement il m’en faut plus pour m’extasier. J’ai bien apprécié la minimal wave des Allemands Brigade Rosse (avec un membre de Bakterielle Infektion) ainsi que la pugnacité des lives de Fractions et Unconscious, mais le clou de cette première soirée fut sans aucun doute le cathartique live d’Absolute Body Control (l’un des plus anciens projets du belge Dirk Ivens de The Klinik et d’Eric Van Wonterghem de Monolith) qui a déclenché une putain d’ovation. Mais j’ai vraiment pris mon pied sur le set vinylique old school de DJ Pilan (un jeune DJ de Valencia) qui a joué uniquement des vieux vinyles dans la deuxième salle (la salle Operator du nom de la radio qui a diffusé le fest en direct sur You Tube) car c’est justement là-bas que l’on fait souvent les meilleures découvertes. J’ai pu constater ce week-end à quel point des DJs espagnols très jeunes arrivaient, avec des maxis vinyles 12’’ d’il y a 40 ans, à faire danser un bon millier de personnes plutôt axées electro-techno ! C’est quasiment unique de nos jours d’entendre dans un même set des vieux sons New Wave, Post Punk, EBM ou New Beat et des tracks de Kas Product, Sisterhood, SA42, Clan Of Xymox, Front 242 ou Skinny Puppy.

Le soir trop fatigué de la route, j’ai préféré ne pas aller à l’after au club Wolf mais les échos que j’ai eu par mon ami Chris Shape (ex-membre de Franz & Shape et artiste de notre label UPR qui est venu passer le week-end avec nous au festival) me laissent penser que j’ai raté quelque chose (les DJ sets des sensations techno Reka, Pablo Bozzi – moitié d’Imperial Black Unit-, et Fran Lenaers vieille gloire de la Ruta Del Bakalao) mais je me réservais pour la journée de samedi.

Samedi, la deuxième journée débutant à 12h00, le public est arrivé tout doucement du fait que beaucoup étaient allé se mettre la race à l’after la veille au soir. Mais dans l’ensemble vers les 16h00 l’Utopia 126 s’est rempli encore plus que le jour précédent et une faune de looks new wave, post-punk, techno et rock ont pris possession des lieux créant une ambiance arty vs rave assez unique, la joie et l’hospitalité ibérique en prime, avec des gens venus de toute l’Europe et notamment de France, Allemagne, Belgique et Angleterre. J’ai croisé quasiment tout ce que cette scène compte de patrons de labels indépendants, de DJs, de nouveaux groupes et d’activistes. Car c’est maintenant une certitude ce festival Ombra est le grand rassemblement où il faut se rendre si l’on veut voir ce qu’il y a de plus excitant dans les mouvements musicaux underground actuels, et pour profiter de la venue de groupes pionniers mythiques de la scène électronique qu’on ne voit jamais chez nous en France.

Après avoir profité des excellents sets de DJ espagnols comme Ángel Molina et du live très apprécié de notre protégée, la talentueuse princesse du modulaire Julia Bondar (son premier album est sorti il y a deux ans sur UPR et elle vient jouer en France au printemps dans un festival organisé par Yan Tiersen), j’ai enfin pu voir pour la première fois de ma vie les performances très attendues de Clock DVA (quel plaisir de croiser Adi Newton dans la foule en train de regarder Pragma le projet parallèle de son acolyte Maurizio Martinucci) et d’Esplendor Geometrico. Le concert de Clock DVA fut un événement en soi, car peu de gens savent qu’Adi Newton a fondé la première mouture de Human League en 1978 (The Future) et qu’il a co-écrit un tube comme Being Boiled, présent sur le premier album de la formation New Wave anglaise (avant que le chanteur Phil Oakey décide d’en faire un groupe synthpop pour midinettes et que Martyn Ware se casse fonder les mielleux Heaven17). Le concert de Clock DVA, dansant et mécanique, mélangeait des tracks anciens du projet technoïde, parfaitement synchronisés avec des vidéos psycho-stimulantes et des compositions plus récentes, mais faut l’avouer moins intéressantes que l’électronique froide à laquelle ce projet majeur de Sheffield nous avait habitués au milieu des années 80.

Arturo Lanz, le leader du groupe industriel culte Esplendor Geometrico est passé me saluer au stand (j’ai collaboré avec lui à plusieurs reprises dans le passé) et m’a sincèrement remercié pour la compilation Tribute à Genesis P-Orridge sur laquelle son groupe avait repris le « Discipline » de Throbbing Gristle. Impatient de les voir, quand les deux artistes bruitistes sont montés sur scène, je me suis immédiatement senti submergé par les fréquences infra-basses et les circonvolutions oscillatoires surplombant les puissantes rythmiques générées par l’orfèvre noise Saverio Evangelista avec ses machines et les séquences violentées par son comparse Arturo Lanz (celui-ci est revenu vivre à Madrid après 20 ans passés en Chine). L’ambiance est devenue noire et apocalyptique, le public était comme fasciné et hypnotisé, le son puissant et immersif a permis à beaucoup de jeunes de découvrir le son rugueux de ces pionniers industriels espagnols dont le très vieux tube Moscù està helado, sorti il y 40 ans en pleine transition démocratique, est depuis devenu un classique.

Niveau anecdotes marrantes, en discutant avec un ami du label Industrial Complexx (des activistes de Valencia avec qui je collabore depuis deux ans pour des éditions de livres d’Art et de cassettes) celui-ci m’apprend que le producteur techno américain Phase Fatale est le fils d’un des mecs de Tears For Fears (on s’en fout mais ça m’a permis de faire l’intéressant dans la soirée avec plein de gens défoncés en criant « shout shout let it all out »). Je ne suis pas allé voir le concert de Parade Ground car je n’ai jamais été fan de ce vénérable groupe belge.

Le samedi soir, certains d’entre nous étaient déjà complètement carbonisés par les abus en tous genres quand on m’a proposé d’aller au Razzmatazz voir le live des excellents berlinois 89s† & Petra Flurr (les nouveaux DAF ?) et les sets techno indus de Broken English Club, December (ah tiens un Français !), SOJ (projet du label Soil records pour lequel j’ai collaboré il y a un an) ou Nöle (du label madrilène Barro Records qui a récemment sorti un EP d’Amato le projet parallèle de The Hacker) mais nous n’avons jamais pu profiter pleinement de cette soirée suite à divers désagréments liés au fait que nous avons perdu l’habitude de sortir depuis ces deux dernières années de pandémie à la con et que la gueule de bois carabinée de la veille avait eu raison de notre détermination.

Dimanche je comptais rentrer tôt en France mais comme je ne m’étais pas couché si tard que ça la veille on a fini par retourner à l’Utopia126 pour voir les groupes de l’après-midi dont NNHM et des DJs de grande qualité comme Vinilette, Juan Pablo (du label colombien Frigio Records) et Waje ou le live du groupe néerlandais culte Das Ding (dont le label new-yorkais Minimal Wave a publié une compilation en 2009) qui faisait ici son dernier concert avant de prendre sa retraite.

J’ai malheureusement raté les concerts de nos amis toulousains de Blind Delon et des excellents parisiens de Leroy Se Meurt, mais les gens qui les ont vu m’ont dit avoir adoré leurs prestations endiablées. Ce festival hanté par l’ombre de Suicide, Fad Gadget et DAF, démontre que la France aujourd’hui est loin d’égaler la qualité et la prise de risque de ce festival catalan, même si les gars de Positive Education de Saint-Etienne avaient pu faire preuve à leurs débuts d’un même souci d’exigence en faisant jouer Cabaret Voltaire, Trisomie 21 ou Fixmer McCarthy ou que Nuits Sonores a parfois fait des miracles en programmant à chaque édition de vieux pionniers de la musique électronique et expérimentale.

En tout cas, muchas gracias Ombra, et vivement l’année prochaine pour se reprendre une cure de bonheur et de sourires anti Covid 19.

https://ombrafestival.com/

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